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Enquête

Au Club Med de Charlevoix, on ne compte pas ses heures (on ne les paie pas toutes non plus)

Chez le pionnier du tout-inclus, « on ne travaille pas pour l’argent. »

Le Club Med qui vient tout juste d’ouvrir ses portes dans Charlevoix cherche à embaucher du personnel à l’animation en dessous des normes minimales du travail, a appris Pivot.

Ce sont des étudiant·es qui ont postulé à des postes d’animation qui nous ont alertés. « On me demandait d’être disponible pour les clients en tout temps, au-delà de mes 40 heures de travail par semaine », a commenté l’une d’elles, sous le sceau de la confidentialité. « Finalement, c’est en dessous du salaire minimum ! » Ces étudiant·es, qui terminaient leurs études collégiales l’automne passé pour ne reprendre leurs études qu’à l’automne prochain se cherchaient un travail cet hiver. Tous et toutes ont été étonné·es des conditions offertes au Club Med.

Nous avons donc enquêté. Une collaboratrice – que nous appellerons Claudine – a posé sa candidature et obtenu un entretien d’embauche. Cet entretien – qu’elle a enregistré – confirme les témoignages : les gentils organisateurs (GO) responsables de l’animation sont tenus de faire des heures non rémunérées.

Voici ce que nous avons appris.

« On ne travaille pas au Club Med pour faire de l’argent. »

Claudine a posé sa candidature au poste d’animatrice aux activités enfants (Mini Club) du nouveau centre de villégiature. Selon l’offre d’emploi reçue par courriel (en anglais uniquement) le salaire mensuel proposé à Claudine pour ce poste est de 2341 $, plus un bonus de 160 $, pour un total de 2501 $. C’est tout juste en haut du salaire mensuel minimum, qui est de 2322 $. Or, l’entretien enregistré par Pivot confirme que les GO responsables de l’animation, sont aussi tenu·es de participer à la « vie de village », ce qui peut porter leur semaine de travail bien au-delà de 40 heures. Ces heures ne sont pas rémunérées, ce qui porte le salaire réel payé sous les normes minimales.

Le courriel avec l’offre d’emploi précise aussi qu’il faut déduire les impôts et les frais d’hébergement des 2501 $ promis. En entrevue, la recruteuse annonce que c’est 1657 $ par mois que Claudine va finalement garder dans ses poches.

Le Mini Club, c’est le Club Med pour les enfants. Durant le séjour, des activités sont offertes aux enfants âgés de 4 à 10 ans. Une animatrice comme Claudine travaillerait donc auprès de ceux-ci 40 heures chaque semaine, réparties sur six jours (plus le fameux temps de « vie de village »). Ses tâches pourraient également inclure des activités comme l’accueil des « gentils membres », terme utilisé pour désigner les client.es, ou la distribution de plateaux de fruits autour de la piscine.

« On ne travaille pas au Club Med pour faire de l’argent », s’est fait dire Claudine durant l’entrevue d’embauche.

« Je préfère être très honnête. Si tu as une maison à payer, un char à payer, une famille, trois enfants, ne va pas travailler au Club Med », lui a candidement dit la recruteuse du Club Med.

Extrait de l’entretien d’embauche enregistré par Claudine : le salaire.
Extrait de l’entretien d’embauche enregistré par Claudine : pas pour faire de l’argent.

Le foie gras ne compte pas dans le calcul du salaire minimum

Lors de l’entretien d’embauche, la recruteuse explique à Claudine que « le truc c’est que tu as accès à tout. […] Tu as accès au même menu que le client, si c’est soirée langouste ou soirée foie gras. »

Interrogée sur ce point, Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure en droit du travail à l’UQAM, est très claire : on ne peut pas prendre en compte dans le calcul du salaire minimum le fait que les GO aient accès aux installations ou qu’ils et elles mangent le même menu que les clients, même si c’est du foie gras, insiste-t-elle. La spécialiste en droit du travail est catégorique : aucun avantage monnayable donné par l’employeur ne peut entrer dans le calcul du salaire minimum.

Selon le règlement en vigueur, « on peut déduire 29,89 $ par semaine pour les repas », explique la professeure en droit. « Si on nous fournit une chambre […], c’est 28,74 $ par semaine ». Par mois, cela représente 252 $ de déductions permises. « Ça, c’est le max », affirme-t-elle.

Jérémie Hoss, directeur marketing pour le Club Med, a confirmé au téléphone que l’entreprise facture ces montants pour l’hébergement et les repas.

Dalia Gesualdi-Fecteau rappelle que le salaire minimum en vigueur actuellement au Québec est de 13,50 $ l’heure. Sur une base mensuelle, il s’agit donc d’un montant brut de 2322 $ par mois, pour 40 heures de travail par semaine.

Il y a quelques exceptions au salaire minimum, nous explique Antoine Leclerc-Loiselle, porte-parole de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). C’est le cas des camps de vacances, par exemple. Le salaire minimum ne s’applique pas à « l’étudiant employé dans un organisme à but non lucratif et à vocation sociale ou communautaire », explique-t-il. Les autres exceptions sont les stagiaires en formation professionnelle et les employé·es rémunéré·es entièrement à commission.

Le Club Med Charlevoix n’est pas inscrit comme OBNL au registre des entreprises. La bannière Club Med appartient au géant chinois Fosun International, une entreprise qui a également des intérêts dans le Cirque du Soleil. Selon le site Forbes, ce conglomérat basé à Shanghai a une capitalisation boursière d’une valeur de 12 milliards $ US.

La « vie de village » au-delà de 40 heures

« On travaille six jours sur sept. Si tu es quelqu’un qui a besoin d’écouter Occupation Double à 20 h tous les soirs, Club Med ne sera pas pour toi », annonce l’agente de recrutement à Claudine. De surcroît, elle indique à la jeune femme qu’elle va devoir participer à la « vie de village » en plus de ses tâches auprès des enfants. Cette exigence avait également été formulée aux étudiant·es qui ont contacté Pivot. Travailler au Club Med, « c’est vraiment un mode de vie », explique la recruteuse. « Si tu penses faire tes 40 heures et puis, fini… Oui, tu vas faire tes 40 heures avec les enfants, mais la vie Club Med, c’est l’expérience Club Med, il ne faut pas compter nos heures. »

Extrait de l’entretien d’embauche enregistré par Claudine : le Club Med, un mode de vie.

« Chaque GO a sa tâche principale, […] donc GO Mini Club, tu vas travailler avec les enfants pendant la journée. Par contre, il y a la vie de village après tes heures de travail », annonce la recruteuse. L’offre d’embauche reçue par Claudine confirme que les GO doivent participer à la vie de village.

« Dès que tu sors de ta chambre, t’es au travail. »

Sans pouvoir se prononcer sur le cas précis du Club Med, Me Gesualdi-Fecteau rappelle que « tout temps travaillé devrait faire l’objet d’une rémunération ». Elle ajoute : « lorsqu’une personne doit être disponible pour l’employeur à l’extérieur de ses heures de travail, et sur le lieu du travail, la loi est claire. Il faut qu’elle soit rémunérée. »

Même son de cloche à la CNESST. Antoine Leclerc-Loiselle rappelle aussi qu’« au-delà de 40 heures, un travailleur commence à faire des heures supplémentaires, lesquelles doivent être payées à taux et demi ».

Jérémie Hoss affirme que les activités en dehors des heures de travail ne sont pas obligatoires. « On n’oblige en aucun cas », dit-il. « Le métier de G.O. est une excellente façon de se développer », ajoute-t-il. En ce qui a trait à la participation à la  « vie de village », le directeur marketing assure que l’entreprise « le propose » et « l’apprécie », mais qu’elle « respecte les temps libres. On ne va pas demander aux GO de travailler sans arrêt. »

Lorsque Pivot a demandé pourquoi le courriel d’embauche stipulait que la participation à la « vie de village » était obligatoire, M. Hoss a répondu qu’un représentant des ressources humaines nous contacterait. Au moment de publier, nous n’avions pas eu de retour du Club Med.

Me Gesualdi-Fecteau nous explique qu’au Québec, la loi ne permet pas à un employeur et un.e salarié.e de s’entendre pour renoncer à la rémunération. La spécialiste des normes minimales du travail rappelle que de façon générale le temps supplémentaire doit être approuvé par l’employeur. S’il y a un consentement implicite de ce travail supplémentaire, ce qui veut dire que l’employeur sait que l’employé.e travaille et qu’il ne lui dit pas d’arrêter, « les tribunaux vont habituellement considérer que le salaire est dû ».

Extrait du manuel d’accueil du G.O.

Une soirée typique dans Charlevoix

La recruteuse décrit une soirée typique au Club Med. Dans cet exemple, la jeune employée termine son travail avec les enfants à 17 h. Elle va ensuite à sa chambre pour une pause et se changer. Elle est ensuite attendue au bar pour 19 h 15. Chaque soir, le Club Med exige un code vestimentaire selon l’un des sept thèmes. « On prend l’apéro. On n’est pas obligé de boire avec le client, il faut juste échanger avec le client », précise la recruteuse.

Extrait de l’entretien d’embauche enregistré par Claudine : soirée type

« Ensuite, les clients vont partir manger », continue-t-elle. Au Club Med, les GO mangent avec les clients. « Si tu travailles pendant l’heure du dîner, tu vas manger avec les enfants. Le soir, tu peux parler avec qui tu veux […] Tu peux te trouver un couple ben le fun. […] Tu ne sais jamais avec qui tu vas manger d’avance », lui dit-elle.

La présence des GO aux repas fait partie de l’expérience Club Med : « Par exemple, le couple qui est marié depuis 45 ans, des fois ils n’ont plus rien à se dire. Des fois, avoir un GO à la table, ça emmène d’autres discussions. Ça emmène un côté le fun qui met un peu de piquant dans leur vie. »

Pour le représentant du Club Med, cette pratique est « une tradition très ancienne du Club Med qui tourne autour de la convivialité ».

« Après, c’est le spectacle. Ça se peut que tu sois dans le spectacle, ça se peut que tu ne sois pas dans le spectacle. Ça dépend de ce que tu veux faire », explique la recruteuse. La participation sur scène n’est pas obligatoire.

Pour terminer, indique la recruteuse, « c’est les crazy sign, c’est les danses Club Med que tout le monde fait en même temps ». Ces danses sont pour « partir le night club », explique-t-elle. « On n’est pas obligé de rester jusqu’à 2 ou 3 heures du matin. Des fois on reste […], mais il n’y a pas de limite exacte. […] Le but c’est de mettre l’ambiance pour les clients et après on peut partir. »

Extrait de l’entretien d’embauche enregistré par Claudine: vie de village et code vestimentaire

Sur la question du salaire, la recruteuse explique que lorsqu’« on travaille dans le Sud, on est un peu moins payé qu’ici au Canada. On est chanceux quand même, on a quand même un petit côté avantageux ici. » Elle précise que « si tu allais à Punta Cana ce serait 750 $ US par mois. On est gagnant, quelque 100 piasses de plus ici. »

« C’est sûr que tu ne vas pas devenir millionnaire. Tu vas devenir millionnaire d’expériences. »

De l’anti-resort… au Club Med

Le Groupe Le Massif est le promoteur de ce projet dans Charlevoix. L’actionnaire principal, Daniel Gauthier, déclarait en 2006 devant la Chambre de commerce de Québec que son « projet est un lieu ouvert, c’est-à-dire sans clôture, avec accès public presque partout : c’est l’antithèse même d’un resort ». Le projet s’est transformé en 2012 lorsque le Groupe s’est tourné vers le Club Med.

Le centre de villégiature, qui a ouvert ses portes le 3 décembre, compte 302 chambres. Un séjour d’une semaine pour deux adultes et deux enfants s’élevait à 19 880 $ pour la semaine du 2 janvier 2021.

Le Massif a bénéficié de fonds publics [voir encadré] à plusieurs étapes du développement de ce projet. Investissement Québec est actionnaire du Groupe.

Lors de l’inauguration de ce tout premier Village Montagne du Club Med en Amérique du Nord, le 29 novembre dernier, le premier ministre du Québec, François Legault, affirmait sur sa page Facebook : « Le Club Med sera une nouvelle vitrine de luxe pour faire rayonner le Québec. Ce sera un moteur économique important pour la région qui amènera des retombées et des emplois payants pour toute l’industrie du tourisme dans Charlevoix. »

Le Club Med compte environ 350 salarié·es. Les « gentils employés », pour utiliser l’expression de l’entreprise, sont syndiqués depuis le 10 décembre. Ils et elles sont représenté·es par les Teamsters, un syndicat affilié à la FTQ. Le syndicat représente environ 300 employé·es du complexe hôtelier, selon le porte-parole des Teamsters, Stéphane Lacroix. Toutefois, les employé·es à l’animation et les employé·es de bureau ne sont pas inclus. Si ces employé·es veulent être syndiqué·es ils et elles devront entamer un processus d’accréditation, explique M. Lacroix.

La porte-parole d’Investissement Québec, Isabelle Fontaine, a dit à Pivot ne pas vouloir commenter, car l’organisme « ne détient pas directement de parts dans le Club Med de Charlevoix, et n’est pas au fait des conditions de travail offertes à ses travailleuses et travailleurs. »

Cette enquête a été réalisée avec la collaboration d’André Noël.

Le Massif, une longue histoire de financement public

En 2000 – 2001, les différents paliers gouvernementaux ont investi 20 millions $ pour divers travaux, dont l’aménagement d’un Centre national d’entraînement de ski alpin, une remontée mécanique et la construction d’une route d’accès par le sommet.

En 2002, Daniel Gauthier, le cofondateur du Cirque du Soleil, achète le centre de ski Le Massif pour 9,2 millions $. La montagne est alors déficitaire.

En 2006, M. Gauthier obtient 65 millions $ de Québec et Ottawa. À l’époque, selon Le Devoir, on parlait d’un modèle de développement durable.

En 2008, la Société générale de financement du Québec (SGF), maintenant Investissement Québec (IQ), devient actionnaire du Groupe Le Massif en y investissant 25 millions $. Elle y engage également 10 millions $ supplémentaires sous forme de prêt.

En 2017, Québec et Ottawa consentent des prêts totalisant 38 millions $ pour le projet de Club Med Charlevoix. Le budget total de celui-ci était de 120 millions $.

En novembre 2020, en plein développement du Club Med, IQ octroie deux nouveaux prêts au Groupe Le Massif. Selon le Journal de Québec, 5 millions $ ont été prêtés via le PADAT (Programme d’appui au développement des attraits touristiques) et 3 millions $ via le PACTE (Programme d’action concertée temporaire pour les entreprises). Rappelons que le PACTE a pour objectif d’aider les entreprises à surmonter les difficultés liées à la pandémie.