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Les prestations d’urgence de la pandémie, un premier pas vers le revenu de base?

La PCU et la PCRE ont été mises en place parce que le système d’assurance-emploi s’est écroulé en raison du volume de demandes. Et si c’était le premier pas vers l’instauration d’un revenu de base universel?

À la fin du mois d’août dernier, Kolvasna Eng était rongé par l’angoisse. Attablé devant son ordinateur, dans sa chambre qui lui sert aussi de bureau, il faisait de son mieux pour supporter la canicule. Ses trois filles l’imploraient d’aller à la piscine, mais il devait leur expliquer qu’il ne pourrait pas les y amener, puisqu’il devait se préparer pour sa quarantième entrevue d’embauche des douze derniers mois.

« Je pensais juste à l’école qui allait recommencer, aux fournitures scolaires qu’il faudrait acheter, aux soldes de mes cartes de crédit et à la prestation canadienne d’urgence (PCRE) qui risquait de bientôt finir, » raconte-t-il. Une crainte qui s’est concrétisée dès le 23 octobre 2021: le programme, qui selon Statistique Canada a aidé 2 195 220 Canadiens et Canadiennes à passer à travers la pandémie, n’a pas été reconduit par le gouvernement fédéral.

En décembre 2020, alors qu’il faisait sa première demande de prestation, Kolvasna avait de la difficulté à croire qu’il en était rendu là. C’était à quelques jours de Noël et il avait grugé l’essentiel de ses économies dans les quatre mois qui s’étaient écoulés depuis qu’il avait appris que son contrat ne serait pas renouvelé. À l’époque, il avait pourtant espoir de retrouver quelque chose rapidement. « Je parle anglais et français parfaitement, j’ai trois diplômes d’études collégiales et huit ans d’expérience en informatique, je me disais que ça allait être facile de trouver un travail », se remémore-t-il. 

Kolvasna Eng

Le spectre des Bougons

Puis, la seconde vague de la pandémie est venue réduire le nombre d’emplois disponibles et augmenter la compétition pour ceux qui restaient. « Je mettais beaucoup d’efforts dans mes recherches, mais je commençais à réaliser que ce ne serait pas facile, » se remémore-t-il. Ce n’est qu’une fois rendu à court d’options, qu’il s’est permis de se replier vers le programme d’aide.

« J’ai travaillé fort toute ma vie pour pourvoir aux besoins de ma famille et je n’ai jamais rien dû à personne. Je ne me voyais pas demander l’aide, c’était vraiment une solution de dernier recours, » explique-t-il.

Tout comme Kolvasna, plusieurs personnes dans le besoin hésitent à demander l’aide à laquelle ils ont droit, explique le militant et co-fondateur de Revenu de base Québec, Luc Gosselin. Cette résistance émane de l’idée bien ancrée que les prestataires de la PCRE et des autres formes d’assistance sociale sont des paresseux qui profitent du système, explique-t-il. « Dès que quelqu’un reçoit de l’aide, les gens pensent à la télésérie Les Bougons, » dénonce-t-il. 

Et si tout le monde y avait droit?

Renforcer les filets sociaux à l’aide d’un revenu de base universel serait la meilleure façon d’éviter que les prestataires soient ainsi ostracisés, d’après Luc Gosselin. Ce type de programme consiste à donner suffisamment de moyens à tous les individus pour qu’ils puissent subvenir à leurs besoins, peu importe leur niveau de revenu. «Avec le chômage, les programmes d’assistance actuels et même avec un revenu minimum garanti, le problème c’est qu’il y a des gens qui reçoivent et des gens qui paient,» explique-t-il. Selon lui, si l’ensemble de la population a droit à la prestation, celle-ci devient beaucoup plus acceptable et les prestataires cessent d’être pointés du doigt. Une hypothèse soutenue par les conclusions d’une expérience menée au Manitoba dans les années 1970, qui reste l’une des plus importantes ayant été réalisées sur le sujet.

Le revenu de base permettrait aussi d’augmenter la santé générale et le sentiment de sécurité des citoyens, en plus de diminuer la pauvreté de moitié, selon une étude du directeur parlementaire du budget (DPB).

« L’ampleur des programmes de la prestation canadienne d’urgence (PCU) puis de la PCRE montre que c’est tout à fait réalisable, de plus un revenu de base serait beaucoup plus simple à gérer », souligne-t-il.

Instaurer un revenu de base pourrait aussi profiter à l’ensemble de l’économie canadienne. C’est en tout cas la conclusion d’une étude du Canadian center for economic analysis (CANCEA), qui calcule que la mesure permettrait une croissance de 178 milliards $ du produit intérieur brut (PIB) au bout de 25 ans. L’augmentation des dépenses des familles les plus pauvres serait à l’origine de cette croissance. C’était d’ailleurs le principal effet économique de la PCU et la PCRE d’après Luc Gosselin. « Soudainement, les gens avaient beaucoup d’argent disponible et se sont mis à dépenser, ça fait rouler l’économie » précise-t-il. 

Juste assez pour survivre

On oppose parfois aux programmes d’aide directe comme le revenu de base universel, la PCU et la PCRE l’argument qu’ils démotiveraient les prestataires à se retrouver un emploi. « La première vague de la pandémie n’était pas terminée que François Legault, ses ministres et les associations patronales affirmaient déjà que la PCU découragerait la population de travailler » déplore Pierre Céré, porte-parole du Conseil national des chômeurs et chômeuses (CNC).

Cette impression ne reflète pas la réalité selon lui : « on n’achète pas une maison avec la PCRE, on vit, on paie les comptes et c’est tout. » 

Il rappelle que la PCU et la PCRE ont été mises en place parce que le système d’assurance-emploi s’était complètement écroulé en raison du volume de demandes. « Nous n’avions jamais vu ça, des millions de gens n’avaient plus de quoi payer le loyer. Ils ne savaient plus à quel saint se vouer » rappelle-t-il. Selon lui, il y avait une grande opération de sauvetage à faire, ce que les prestations ont accompli avec brio. Même si  cela n’a pas empêché qu’elles subissent une véritable campagne de salissage de la part d’opposants.

Kolvasna aurait bien aimé avoir accès à un revenu de base pour ne pas avoir à craindre ce qui allait lui arriver une fois que la PCRE serait terminée. « Je réfléchissais à abandonner mon métier pour aller travailler comme gardien de sécurité ou faire de l’entretien ménager. J’aurais eu besoin de deux emplois pour pourvoir à ma famille, mais je l’aurais fait » raconte-t-il. Heureusement, le 4 octobre 2021, 19 jours seulement avant la fin de la prestation, il a finalement décroché un emploi dans une firme de consultation informatique.

En venant au secours des gens qui comme Kolvasna se sont retrouvés sans options en raison de la pandémie, les prestations d’urgence démontrent la faisabilité et l’intérêt du revenu de base universel, rappelle Luc Gosselin. « Ça donne des arguments aux nombreux groupes, partout au pays, qui militent pour le revenu de base et proposent l’instauration de différents projets pilotes dont certains sont très prometteurs » s’enthousiasme-t-il. Il rappelle toutefois que la route sera encore longue si l’on veut instaurer la mesure à grande échelle. « À ce stade, l’important c’est qu’on en parle. Un tel programme serait un changement de société absolument majeur qui nécessitera sans aucun doute d’importants débats publics » conclut-il.

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