Alice-Anne Simard et Harvey Mead | Photos : Nature Québec | Montage : Pivot

Y a-t-il encore de l’espoir pour le mouvement écologiste?

Est-il trop tard pour éviter un effondrement social et écologique? Que peut réellement la science? Le mouvement environnemental est-il assez radical? Regards croisés d’une optimiste et d’un pessimiste.

L’organisme Nature Québec, première organisation écologiste d’envergure nationale au Québec, souligne ces jours-ci sa quarantième année d’existence. L’ONG se consacre depuis 1981 à la protection des espaces verts et à la promotion d’une utilisation durable des ressources naturelles.

Pour réfléchir à l’histoire et à l’avenir du mouvement environnemental, nous avons interrogé Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec, ainsi qu’Harvey Mead, ex-président fondateur de l’organisme puis Commissaire au développement durable du Québec.

Si la première garde confiance dans la capacité de la mobilisation écologiste à prévenir les pires conséquences de la crise environnementale, le second croit plutôt que nous n’avons d’autre choix que de planifier une « récession permanente », plutôt que de subir l’effondrement.

Les avancées du mouvement environnemental québécois depuis 40 ans sont-elles encourageantes? Suffisantes?

Alice-Anne Simard :  Ce mouvement a fait de grandes avancées depuis 40 ans, et Nature Québec a grandement contribué à plusieurs victoires importantes en matière d’environnement (voir encadré).

L’avancée la plus importante est sans contredit l’évolution des mentalités qui a été possible grâce à des décennies d’éducation à l’environnement et de sensibilisation aux problématiques environnementales. Alors qu’on parlait peu d’environnement dans les années 1980, ce sujet fait maintenant systématiquement partie des enjeux les plus importants pour les Québécois et Québécoises dans les sondages. Les médias en parlent constamment, la population cherche des trucs pour poser des gestes individuels écoresponsables, les partis politiques doivent présenter des plateformes environnementales et les entreprises privées se sentent aussi obligées de mettre l’épaule à la roue.

Bref, tout le monde en parle, d’environnement, et tout le monde propose des solutions.

C’est très encourageant, mais ce n’est malheureusement pas suffisant pour répondre aux défis devant nous, parce que les solutions et les engagements présentés ne sont toujours pas adéquats comparativement à ce que la science nous dicte. Il y a encore un trop grand écart entre ce qui doit être fait pour assurer un avenir sain et sécuritaire à l’humanité, et ce que les gouvernements nous proposent.

Harvey Mead : Pour moi, nos activités auront été peine perdue. Le mouvement écologiste a créé l’impression chez les gens que les objectifs proposés il y a des décennies suffiraient à régler les problèmes : recyclage, compostage, voitures plus efficientes, lumières fluorescentes, etc. Il y a des décennies, ces gestes auraient peut-être pu constituer des interventions appropriées. Aujourd’hui, les crises qui s’annoncent nécessitent des interventions beaucoup plus sérieuses et fondamentales, engageant toute la société, toutes les sociétés.

Pendant ce temps, les préoccupations économiques capitalistes se sont imposées partout, et même au sein du discours environnemental. Les décideurs suivent d’abord les conseils des économistes, et ceux-ci, qu’ils soient néolibéraux (la plupart), orthodoxes ou hétérodoxes, maintiennent leur modèle de base, défini par l’idée que la croissance économique serait le moyen d’assurer le bien-être des populations.

Le cadre économique et politique des sociétés riches est tout simplement hors de contrôle, fondé partout et sans exception sur l’idée que la croissance économique est un objectif évident, prioritaire et inévitable.

Cela constitue la base de ce que le chercheur Yves-Marie Abraham appelle le « sacré économique », qui a remplacé les dogmes des religions d’antan. Pourtant, cela fait longtemps que la croissance économique mène à des dérapages sociaux et environnementaux, mais les économistes n’en tiennent pas compte. Quotidiennement, nous voyons les économistes et les journalistes, ou les politiciens qui les suivent, proposer des gestes appropriés à une autre époque. Au fil des décennies, ces gestes n’ont pas tenu compte des limites de la planète et ont miné sa capacité à soutenir les ambitions de l’humanité. Ils ont donc consacré l’échec du mouvement environnemental.

Ce qui est requis aujourd’hui, ce sont notamment des réductions d’émissions qui vont de pair avec des réductions de consommation d’énergie fossile. Cela représente l’équivalent d’une récession permanente et (si possible) planifiée, allant beaucoup plus loin que des petits gestes conçus pour maintenir la vie sociétale actuelle.

Qu’est-ce qui a permis les avancées du mouvement écologiste? Qu’a-t-on appris au fil des luttes?

H. M. : La clé des victoires, c’était le manque total de vision à moyen et long terme, et donc le manque de fondement des interventions des gouvernements et de la société en général. Cela laissait des fois des occasions pour des interventions fondées sur les connaissances scientifiques.

Ça a été le cas, par exemple, avec l’opposition en 1979 au projet d’autoroute et de remblayage du fleuve au port de Québec. Malgré tout, nous sommes encore confrontés aujourd’hui aux mêmes lubies, avec le projet Laurentia, qui visait à agrandir le port de Québec et qui est fortement critiqué par les environnementalistes, ou avec le troisième lien, qui était déjà envisagé en 1979…

A.-A. S. : Ce que nous avons appris en 40 ans de luttes, c’est qu’il faut être tenaces, se baser sur la science, sensibiliser le public, travailler ensemble, ne pas céder à la facilité et ne pas chercher les compromis à tout prix. Dans la grande majorité des victoires obtenues grâce au mouvement écologiste, le combat semblait perdu d’avance. Cependant, avec la force de notre mobilisation et de notre détermination, nous avons souvent gagné contre toute attente. En quatre décennies, Nature Québec et ses alliés ont contribué à créer un mouvement environnemental si puissant que la société québécoise est une des plus avancées en matière d’environnement dans le monde.

Une des leçons que l’on peut tirer des dernières années, c’est l’importance de présenter les luttes environnementales comme des projets de société.

Pendant trop longtemps, le mouvement écologiste a axé ses interventions sur les petits gestes individuels. Pourtant, on sait que la technique des petits pas ne fonctionne pas, et que c’est une impasse de voir la crise climatique et la crise de la biodiversité comme des problèmes qui peuvent être réglés par les citoyen·nes un geste à la fois, notamment par leur choix de consommation. Ces crises sont enracinées dans notre système économique et nos choix de société. Seuls des changements sociétaux majeurs pourront les régler. Il faut arrêter de penser comme des individus et comme des consommateurs, et penser plutôt comme une espèce qui vit en société.

Lisez notre entrevue :
« Il faut libérer les consommateurs de l’écoanxiété »

Quelle est la place de la science dans le mouvement écologiste? Suffit-il d’informer pour changer les choses?

A.-A. S. : La science a une place prédominante au sein du mouvement écologiste. Nature Québec est rempli de scientifiques qui ne pouvaient plus se contenter d’étudier les problèmes environnementaux sans revendiquer des changements auprès des gouvernements. Toutes nos revendications, aussi extrêmes et alarmistes peuvent-elles sembler, sont ancrées dans la science la plus récente.

La sensibilisation de la population et des décideur·euses est essentielle à toute action, mais nous peinons encore à faire comprendre l’urgence de la situation et l’ampleur des défis à relever.

Informer n’est donc pas suffisant; il faut aussi convaincre, alarmer et obliger les gouvernements à nous écouter par la mobilisation.

H. M. : La science est la référence pour comprendre l’état du monde naturel et social. Elle sert de guide pour les interventions.

Mais il reste que la critique fondée sur la science a été un échec. Par exemple, cela fait longtemps que les organismes de la société civile comme Nature Québec évaluent et critiquent les différents modèles de transport. Pourtant, on constate une croissance presque exponentielle des achats de VUS par la population.

L’un des problèmes, c’est que l’environnement représente pour les gens un monde à part celui de celui où ils vivent.

C’est comme si les constats scientifiques sur l’état du monde ne concernaient pas réellement nos vies.

Quelle est la place du dialogue et du lobbying auprès des gouvernements dans la lutte écologiste? Le mouvement est-il assez radical?

H. M. : Cette stratégie est essentielle, mais elle reste insuffisante devant le lobbying conscient et inconscient des acteurs économiques de la société. Ce lobbying est beaucoup plus imposant et il est complètement imprégné de la conviction de base qu’il faudrait viser la croissance.

A.-A. S. : Le mouvement écologiste québécois est diversifié et les groupes ont tous des tactiques différentes. Certaines organisations sont très proches des gouvernements, d’autres préfèrent être proches de la rue et des luttes citoyennes.

Comme dans d’autres mouvements sociaux, la diversité des tactiques est la clé.

Du côté de Nature Québec, nous rencontrons les élu·es des différents paliers gouvernementaux pour les sensibiliser et discuter des enjeux et des solutions. Nous essayons de trouver un équilibre entre critiquer les mauvaises décisions gouvernementales et applaudir les avancées, qui sont la plupart du temps gagnées grâce aux mobilisations. Le dialogue est important, sans toutefois tomber dans la complaisance.

Les gens dans le mouvement écologiste sont habitués à se faire traiter de radicaux. Ce qui semblait radical comme discours il n’y a pas très longtemps est maintenant largement accepté. Par exemple, pas plus tard qu’il y a quatre ans, Nature Québec et ses alliés lançaient la campagne « Non aux forages » pour mettre fin définitivement à l’exploitation du pétrole et du gaz au Québec, et on nous traitait de radicaux. Pourtant, le premier ministre Legault a fait exactement cette annonce le mois dernier.

Il n’y a aucun problème à être radicaux. La réelle définition de la radicalité, c’est de viser à agir sur la cause profonde de ce qu’on veut modifier. Nature Québec est donc fière d’être radicale, parce que nous cherchons des solutions pour nous attaquer aux racines des problèmes climatiques et environnementaux.

Où en sommes-nous aujourd’hui?

A.-A. S. : Le portrait des enjeux pour lesquels Nature Québec a été créé il y a 40 ans ne cesse de s’assombrir. Nous refusons cependant de baisser les bras. Les défis climatiques et écologiques sont immenses, mais nous sommes plus déterminés et mieux armés que jamais pour les relever.

Évidemment, avec les images dévastatrices qui nous proviennent en ce moment de la Colombie-Britannique, qui est encore frappée par les bouleversements climatiques, c’est parfois difficile de garder espoir. C’est difficile de garder espoir quand le gouvernement se traîne les pieds pour protéger les espèces qu’on retrouve au Québec comme le caribou, alors que les scientifiques nous disent que le rythme actuel d’effritement de la biodiversité est tel que notre société entière risque de s’effondrer. C’est difficile de garder espoir devant des dirigeants et des entreprises qui n’écoutent pas la science et la population, et qui nous précipitent toujours plus près du gouffre climatique.

H. M. : Tout montre que les systèmes écologiques mondiaux sont en perte de contrôle. Notre empreinte écologique dépasse par trois ou quatre fois la capacité de support de la planète. Les changements climatiques arrivent pour de vrai et cela signale l’échec de l’ensemble de nos interventions au fil des ans. Nous n’avons pas des décennies devant nous pour prendre les mesures nécessaires, avant que des catastrophes ne surviennent, et je ne crois pas que nous puissions y arriver.

Quels sont les défis les plus urgents ? Comment peut-on espérer faire quelque chose?

H. M. : Je crois que c’est le temps pour le mouvement environnemental, lui-même trop pris dans des habitudes remontant maintenant à des décennies, d’exercer une sorte de virage. Il lui faut reconnaître que c’est trop tard pour maintenir la société que nous connaissons. Il faut commencer à proposer des façons d’aborder la « récession permanente » qui vient.

Je ne vois aucun moyen d’éviter cette récession permanente, c’est-à-dire un effondrement, finalement. Nous sommes devant des années où les perturbations dans les sociétés vont être telles que les efforts d’amélioration de la planification et de l’aménagement du territoire, qui comptent parmi les forces de Nature Québec, seront plutôt vains.

Une réduction dramatique du niveau de vie des populations des pays riches est inévitable, mais une telle visée est hors de portée des politiciens. La société civile ne semble pas non plus reconnaître la gravité de la situation. Le mouvement environnemental doit travailler auprès de la population pour qu’elle comprenne et accepte la nouvelle situation.

Il faut répandre la vision d’une société qui sera à l’avenir beaucoup moins riche que celle d’aujourd’hui.

Dans ce contexte, les interventions clés devront toucher les énergies. Le pétrole par exemple, amorce un déclin. L’ensemble des sociétés doivent travailler pour accélérer ce déclin, puisque l’utilisation du pétrole est à la source de la crise climatique : l’avenir de l’humanité dépendra de sa capacité de se sevrer de cette source d’énergie. Mais ce faisant, la décroissance sera nécessairement à l’ordre du jour. Ce n’est plus seulement une question de « transition », énergétique ou autre. Par exemple, avec l’hydroélectricité, le Québec est dans une meilleure situation que la très grande partie des autres sociétés riches, pouvant recourir à une énergie (ne disons pas « propre ») qui ne contribue pas au réchauffement climatique et qui est installée pour des décennies. Malgré tout, il nous faudra constituer un système où le mode de vie n’exigera pas davantage que ce que peut fournir notre hydroélectricité. Nous ne devrons pas non plus présumer que nous avons des surplus que nous pouvons exporter vers les sociétés de croissance qui nous avoisinent.

Par ailleurs, il faudra aussi revoir notre mode de vie qui dépend d’importations venant de partout sur la planète. Avec les changements climatiques, nous ferons face à des problèmes du système d’approvisionnement. Les sociétés qui sont à la source de cet approvisionnement seront vraisemblablement perturbées comme pendant la pandémie, sauf qu’elles ne se remettront pas de l’effondrement écologique comme elles cherchent actuellement à se remettre de la pandémie.

A.-A. S. : Les défis qui nous attendent sont immenses et c’est bien souvent difficile de croire que nous serons capables en tant que société de les relever. Cependant, abandonner n’est pas une option.

Les personnes qui se permettent de perdre espoir et de dire qu’il est trop tard sont privilégiées. Elles ont le privilège de ne pas lutter pour leur survie en ce moment.

Les personnes qui habitent dans un petit pays insulaire qui se retrouvera bientôt sous l’eau, celles qui voient leurs enfants mourir de faim à cause des famines climatiques, les personnes obligées en ce moment de quitter leur pays et de devenir des réfugié·es climatiques; toutes ces personnes n’ont pas le privilège de baisser les bras et de se dire qu’il est trop tard.

Lisez la chronique de Coralie Beaumont :
La climato-résignation de Lagacé

Chaque centième de degré d’augmentation de la température mondiale que nous serons en mesure d’éviter pourrait se traduire en millions de vies sauvées. Chaque espèce qui ne disparaît pas pourrait permettre d’éviter l’effondrement des écosystèmes et de notre société qui en dépend. En solidarité avec les personnes les plus touchées par la crise climatique et la disparition de la biodiversité, nous devons continuer de nous battre.

Tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. 

Dans les années qui viennent, Nature Québec va continuer à lutter contre la crise climatique en s’assurant que la société délaisse rapidement le pétrole et le gaz et se tourne vers les énergies renouvelables. Nous devrons bloquer les projets climaticides et utiliser la nature comme notre meilleure alliée pour stocker le carbone et nous protéger face aux bouleversements qui nous attendent. Nous allons aussi continuer à soutenir les communautés qui veulent conserver les milieux naturels dans leur ville et nous assurer que le Québec crée de plus en plus d’aires protégées. Nous protégerons les espèces menacées, en utilisant s’il le faut les tribunaux pour freiner le déclin de la biodiversité.

Bref, notre expertise, notre passion et notre entêtement continueront d’être utilisés pour changer le monde, une bataille à la fois. Parce qu’abandonner ne sera jamais une option.

Quelles sont les principales victoires remportées par le mouvement environnemental québécois depuis 40 ans?

Alice-Anne Simard : Il y a 40 ans, les scientifiques nous prévenaient déjà des conséquences désastreuses qui nous attendaient si le monde continuait à rejeter du gaz carbonique et d’autres composés chimiques dans l’atmosphère. On commençait à parler de changements climatiques, mais on parlait surtout à l’époque de pluies acides et de trou dans la couche d’ozone. Une grande avancée du mouvement environnemental des années 1980 est d’ailleurs la signature en 1987 du protocole de Montréal, un accord multilatéral international sur l’environnement invitant les pays à éliminer les substances qui réduisent la couche d’ozone. Depuis la signature de cet accord, la situation s’est grandement améliorée. C’est un bon exemple de ce que le monde peut réaliser quand les pays s’entendent sur un objectif commun et mettent en œuvre les mesures nécessaires pour l’atteindre.

Dans les années 2010, nous avons gagné la fermeture de la centrale nucléaire Gentilly-2 au terme d’une longue campagne nationale, nous avons bloqué la construction du terminal pétrolier d’Énergie Est par la compagnie Transcanada dans la pouponnière des bélugas du Saint-Laurent à Cacouna, nous avons protégé l’habitat de la rainette faux-grillon de l’Ouest à La Prairie, nous avons bloqué l’oléoduc Énergie Est, nous avons empêché le déplacement des derniers caribous de Val-d’Or au zoo de Saint-Félicien, nous avons mis terme à la saga pétrolière sur Anticosti et nous avons commencé le travail pour que cette île soit reconnue au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Depuis 2020 et malgré la pandémie, nous avons encore obtenu des avancées importantes, comme le blocage du projet gazier GNL Québec/Gazoduq, le rejet du projet « Laurentia » d’agrandissement du port de Québec.

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