Il fallait s’y attendre : l’administration de Soraya Martinez Ferrada remet à l’ordre du jour les caméras corporelles pour la police de Montréal, en prévoyant consacrer 40 millions $ à ce projet à partir de 2027.
Après tout, Ensemble Montréal s’était engagé dans sa plateforme électorale à « munir les policiers de caméras portatives, avec la contribution du gouvernement du Québec ».
On ne va quand même pas commencer à reprocher aux politicien·nes de tenir leurs promesses.
Dans un sens, je comprends l’hôtel de ville de presser Québec d’accélérer le pas dans ce dossier : plus on passe de temps à creuser la question des caméras corporelles, plus l’enthousiasme à leur sujet se refroidit comme un appartement mal chauffé durant une soirée d’hiver.
« Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les caméras corporelles servent avant tout à responsabiliser la police, leurs enregistrements sont plus souvent utilisés pour poursuivre des citoyens que des policiers », observe Rémi Boivin, de l’École de criminologie de l’Université de Montréal.
Voilà qui explique sans doute pourquoi les Fraternités des flics des villes de Montréal et de Québec, ainsi que l’Association des policiers provinciaux du Québec (SQ) et la Fédération de la police nationale (GRC), jouent les cheerleaders des caméras portatives.
Si vous aimez ça être filmé par des flics qui cherchent à vous incriminer, vous allez raffoler des caméras corporelles.
Revenir les pieds sur terre
L’argument de vente de Ferrada est simple : ces bidules dispendieux sont là pour notre bien.
« C’est une question de s’assurer que les gens sont traités correctement, de façon digne et respectueuse. Comme femme racisée en couple avec un homme aussi racisé, je sais que c’est important de lancer le message à la population qu’elle peut avoir confiance en son service de police, et ça passe entre autres par des caméras », soutient la nouvelle mairesse en entrevue avec La Presse.
Je parie que Ferrada ne s’est jamais donné la peine de lire l’important article publié dans la Revue du Barreau canadien, en 2024, qui réduit bien des attentes sur le rôle que peut jouer les caméras corporelles dans la lutte au profilage racial.
Si vous aimez ça être filmé par des flics qui cherchent à vous incriminer, vous allez raffoler des caméras corporelles.
On y lit que les jugements rendus en matière criminelle et déontologique « ne permettent pas aux caméras d’accomplir leur potentiel d’outils de transparence et de redevabilité ». En effet, les flics « sont libres d’activer et de couper les caméras sans risquer ni contrôle ni sanction sous la Charte canadienne et les régimes canadiens de déontologie policière ».
Or, « dans le contexte du profilage racial, si la caméra n’est pas activée en temps opportun, une vidéo peut montrer un suspect paraissant belligérant au moment où la force est employée sans montrer les moments précédents, et mettant en contexte sa résistance », écrivent les auteur·es.
Le flic reste donc roi et maître du récit.
En outre, « l’objectivité de la preuve par vidéos fournies par les caméras corporelles est un mythe », car « la perspective d’une vidéo peut aussi être distordue en raison de sa position, de son angle et de la temporalité de l’enregistrement », sans compter « qu’une vidéo ne commande pas une unique interprétation d’une situation et peut faire naître des conclusions appuyant des versions différentes ».
On peut donc faire dire tout et son contraire aux images des caméras corporelles.
Le carnage continue
On veut nous faire croire que les caméras corporelles vont rendre les flics plus aimables et civilisés.
Regardons du côté des États-Unis, vu sa longueur d’avance dans l’utilisation de cette technologie.
Pas moins de 80 % des grands corps policiers américains utilisent les caméras corporelles.
Et au moins 1200 personnes ont été tuées par la police aux États-Unis l’an dernier.
a examiné 101 décès causés par la police américaine durant le seul mois de juin 2022. Dans 79 des cas, il existe des vidéos filmées par des caméras portatives portées par des flics.
Les caméras corporelles n’ont pas permis de sauver George Floyd, tué par un flic municipal de Minneapolis, le 25 mai 2020, ni Alex Pretti, abattu dans la même ville, le 24 janvier dernier, mais cette fois-ci par la police des frontières, et ce, alors qu’il était désarmé et immobilisé de force au sol. Dans les deux cas, la bavure a été filmée par la police elle-même.
Je ne vois aucun cessez-le-feu à l’horizon.
Depuis 2021, tous les détachements de la police du Nunavik, laquelle patrouille les quatorze communautés de la nation inuite, utilisent des caméras corporelles.
Or, depuis 2022, on compte 14 incidents impliquant 16 personnes qui ont été grièvement blessées ou tuées aux mains de la police du Nunavik. C’est énorme étant donné que ce territoire du Nord-du-Québec abrite seulement 14 000 personnes.
Dans au moins quatre de ces 14 incidents, les flics portaient des caméras corporelles, incluant lors de l’intervention qui a coûté la vie à Mark Annanack, 35 ans, à Kangiqsualujjuaq, le 6 mai 2025.
Filmée ou pas, la police continue de semer la mort autour d’elle. Parce qu’elle se sent autorisée de tuer. Parce qu’elle croit qu’elle va s’en tirer systématiquement. Telle est la triste réalité que les caméras portatives ne sont pas près de changer.
Transparence, où es-tu?
On nous raconte aussi que les caméras corporelles vont booster la transparence.
Ceux et celles qui avalent cette couleuvre n’ont sans doute jamais fait de demande d’accès à l’information pour obtenir une vidéo filmée par une caméra corporelle. Moi, je l’ai fait, et tout ce que j’ai obtenu, ce sont des refus.
En 2022, un comité stratégique du ministère de la Sécurité publique réunissant flics et fonctionnaires a produit un rapport se prononçant contre la diffusion d’images de caméras portatives en dehors du cadre d’une procédure judiciaire.
Le flic reste donc roi et maître du récit.
« La diffusion d’images en amont des procès pourrait avoir comme effet de nuire considérablement à une saine administration de la justice. Leur diffusion pourrait même engendrer de fortes distorsions dans la perception citoyenne à l’égard d’une situation donnée », s’inquiète le comité.
Le comité met même en garde tout corps policier qui serait tenté par la transparence.
« Le fait de publier les images captées par les caméras portatives par une seule organisation policière à un moment donné viendrait créer une brèche significative dans les processus », lit-on.
Il est hors de question que je joigne ma voix à la chorale qui chante les louanges de cette technologie policière si la transparence n’est même pas au rendez-vous.