Le réflexe de domination

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Le réflexe de domination

Le gouvernement Legault se lance dans une nouvelle offensive contre les femmes, les métiers du care et les enfants.

S’il y a une chose de positive avec la soudaine hostilité de la Maison-Blanche, c’est bien le cessez-le-feu sur le front de la guerre culturelle. La stratégie du blâme et de l’outrage préconisée par le bon vieux parti américain est devenue une patate chaude pour la droite, qui craint les rapprochements avec l’ennemi.

Malheureusement pour nous, ça fait déjà un bon bout de temps que les distractions imposées par la droite populiste ont laissé le champ libre à nos législateurs. Et François Legault ne s’est pas laissé prier pour agir pendant que nous nous perdions en sparages.

La CAQ ne prend pas de gants blancs. Sans subtilité, elle attaque les classes populaires directement à la gorge en s’en prenant directement aux droits économiques et sociaux.

Son action législative est toujours unilatérale, rapide et excessive. S’il y a consultations, elles ont lieu en amont et à huis clos. Un gouvernement de patrons habitués d’avoir le dernier mot.

Le patriarcat en action

Pour un gouvernement au service de familles, la CAQ semble avoir un sérieux problème avec la moitié des parents. Legault et sa bande ont déjà été largement critiqué·es pour leur indifférence envers la situation économique des femmes, mais depuis le début de l’année, le travail législatif a pris un rythme inquiétant.

L’introduction du projet de loi 91 n’est pas banale. Censée simplifier les procédures en droit de la famille, la nouvelle patente du ministre de la Justice Simon Jolin-Barette cause déjà une levée de boucliers chez les groupes spécialisés en violence conjugale.

D’une façon ahurissante, le projet de loi introduit l’obligation de médiation pour les couples ayant des enfants et qui veulent se séparer.

Croire qu’il est toujours avantageux de favoriser le dialogue dans les cas de séparation relève d’une vision naïve des relations conjugales sous le régime hétérosexuel. On sait très bien que le couple et la famille ne sont pas égalitaires, notamment en raison des rapports de pouvoir sur le plan économique.

Legault et sa bande ont déjà été largement critiqué·es pour leur indifférence envers la situation économique des femmes

Dans une relation saine, ces inégalités se négocient au quotidien, les tâches sont divisées, la contribution de chacun·e est reconnue à sa juste valeur. Mais c’est quand ça dérape que le bât blesse. Que ce soit volontaire ou non, la partie dominante va faire pencher la balance à son avantage, et ce sont rarement les femmes qui en sortent gagnantes.

En imposant la médiation, on se retrouve donc effectivement à forcer les femmes à accepter leur subordination. Ce qui est au cœur du problème avec le projet de loi 91, c’est donc moins la médiation elle-même que la prétention que la famille est une institution égalitaire.

Cet aveuglement aux inégalités statistiques entre les hommes et les femmes est d’autant plus outrageant qu’il s’agit d’un gouvernement activement en conflit avec les métiers majoritairement féminins depuis plusieurs années.

Tant pis pour le soin

Après avoir mené sa guerre contre les enseignantes et les infirmières, la CAQ s’attaque maintenant aux éducatrices en garderie.

Face au piétinement des négos pour leur contrat de travail, les travailleuses de 400 CPE sont en grève depuis une semaine et envisagent même la grève illimitée.

Évidemment, leurs conditions de travail et leur salaire reflètent la valeur qui est donnée au travail de soin traditionnellement prodigué par les femmes. On connaît bien la logique : les médecins sont mieux payé·es que les infirmières, et elles sont mieux traitées que les préposé·es aux bénéficiaires. Plus on descend dans la hiérarchie et plus il y a de femmes et de personnes racisées.

Un gouvernement de patrons habitués d’avoir le dernier mot.

Il n’y a donc rien de surprenant que la convention collective des éducatrices de CPE soit échue depuis maintenant deux ans. Le gouvernement n’en a visiblement rien à faire et peine à démontrer un minimum de bonne foi dans la négociation, malgré les grèves qui s’accumulent.

Et l’avancement du projet de loi 89, qui vise à limiter le droit de grève, pourrait faire dérailler encore davantage les négociations au désavantage des travailleuses.

Gentrifier les garderies

On peut en rajouter encore une couche, puisque la ministre de la Famille vient aussi de rejoindre la discussion avec son projet de loi 95, qui vise à limiter les places réservées aux enfants issus de certains groupes marginalisés dans les CPE et les garderies subventionnées.

Faire la vie dure aux femmes issues de groupes minoritaires est devenu la spécialité du gouvernement. Suzanne Roy nous ressort même le bon vieux principe de « mixité sociale », le terme préféré de la droite pour parler de gentrification et d’expulsion des pauvres.

La ministre entend plafonner à 50 % les places réservées aux enfants à besoins particulier, à ceux issus de contextes socio-économiques précaires, à ceux dont les parents sont aux études et aux enfants autochtones.

La CAQ s’en prend directement aux droits économiques et sociaux.

J’oubliais : cette moitié de places réservées comprend aussi les enfants admis sur la base d’ententes avec des employeurs ou des municipalités. Aussi bien dire que la moitié des admissions devront être données à des bonnes familles de classe moyenne normales et que l’autre sera réservée à des contrats avec des entreprises et des municipalités.

Le reste aura les miettes.

Se remettre debouttes

Plus que jamais, les femmes doivent faire front commun dans la formation d’une véritable riposte féministe.

La guerre culturelle nous a retranché·es dans les divisions de nos identités, mais nous devons rapidement nous unir dans la reconnaissance des effets matériels de nos oppressions spécifiques.

Ce dont nous avons toutes besoin, c’est d’autonomie, de sécurité, de justice et de mobilité socio-économique. C’est dans ces luttes que se trouvent les véritables avancées pour les femmes les plus opprimées.

Le patriarcat est bien vivant et les féministes devront tôt ou tard mettre de côté le commentaire social et réinvestir les luttes collectives. C’est dans l’exercice, côte à côte, de notre pouvoir collectif que se trouve le potentiel de notre libération.