La quatrième édition de la conférence de Bandung du Nord aura lieu pour la première fois en Amérique du Nord, à Montréal. Pendant trois jours, une vingtaine de panélistes aborderont des questions touchant les réalités des personnes non blanches et réfléchiront à un projet d’alliance politique entre les mouvements décoloniaux d’Occident. La tenue de l’événement a provoqué une polémique à cause de certain·es panélistes ayant eu des propos controversés.
La conférence de Bandung du Nord se tiendra à Montréal du 27 au 29 septembre et marquera une première en Amérique du Nord. Elle est organisée par le collectif Pour une dignité politique, basé à Montréal, un groupe antiraciste et décolonial composé principalement de personnes non blanches.
Initialement fondé à Paris en 2018, le Bandung du Nord rend hommage à la première conférence internationale des pays du Sud global, qui a eu lieu à Bandung en Indonésie en 1955, à la veille de l’indépendance des pays colonisés.
Aujourd’hui, le Bandung du Nord n’est pas une alliance Sud-Sud, mais « une alliance des “Sud du Nord”, c’est-à-dire des sujets coloniaux qui vivent dans le Nord global, qu’ils soient autochtones, immigrés ou issus de la déportation », peut-on apprendre sur le site Web de l’événement.
La conférence sera donc l’occasion d’aborder des questions touchant les réalités des personnes non blanches dans le Nord global, ainsi que de réfléchir à un projet d’une « Internationale décoloniale » qui scellerait une alliance politique entre les mouvements décoloniaux d’Occident.
À quoi s’attendre
L’édition 2024 s’intitule « Pour une Internationale décoloniale, les subalternes du Nord parlent! ».
« Quand on parle de “décolonial”, c’est d’abolir toutes les formes de racisme, de domination sociale et d’exploitation économique cristallisées par la domination blanche », précise Safa Chebbi, membre du collectif Pour une dignité politique, en citant le manifeste du groupe.
« Le terme “subalterne” regroupe la totalité des réalités des personnes non blanches en Occident », explique Rimel Mehleb, aussi membre du collectif. « Tout le monde qui a des perspectives décoloniales, des perspectives qui s’opposent à l’hégémonie occidentale et à l’impérialisme. »
« Il s’agit de réfléchir à un projet politique qui permet d’aboutir à une émancipation collective qui concerne tout le monde. »
Safa Chebbi, Pour une dignité politique
Lors de cette conférence de trois jours, une vingtaine de conférencier·es non blanc·hes venu·es des quatre coins du Nord global prendront la parole.
Parmi les invité·es figurent plusieurs personnalités de renommée internationale comme le co-fondateur du mouvement palestinien Boycott, désinvestissement, sanctions Omar Barghouti, la militante mohawk Katsi’tsakwas Ellen Gabriel, l’historienne Françoise Vergès, le militant pan-africaniste Amzat Boukari-Yabara, la porte-parole du mouvement français des Indigènes de la République Houria Bouteldja, ainsi que le professeur spécialisé dans les études sur le Moyen-Orient Joseph Massad.
L’événement est parrainé par trois figures emblématiques incarcérées dans des prisons occidentales : le révolutionnaire arabe Georges Ibrahim Abdallah, le militant autochtone Leonard Peltier et le journaliste afro-américain Mumia Abu Jamal. La militante et penseuse Angela Davis apporte également son soutien symbolique en tant que marraine du Bandung du Nord.
Parmi les sujets abordés : le colonialisme de peuplement du Canada jusqu’en Palestine, les liens entre islamophobie et laïcité, le racisme au sein du mouvement féministe occidental, ou encore la question du « non-alignement » des mouvements décoloniaux avec les grandes puissances impériales.
Les organisatrices indiquent que la question palestinienne sera au centre de la conférence, une orientation prévue bien avant l’escalade du conflit israélo-palestinien le 7 octobre dernier. « La Palestine est au croisement de toutes les formes d’oppression et de domination », explique Safa Chebbi.
Alliance avec la « gauche blanche »
Bien que l’événement soit organisé par des personnes non blanches, les organisatrices souhaitent créer un espace de réflexion et de dialogue ouvert à toutes personnes qui se préoccupent des enjeux décoloniaux.
Il s’agit de « réfléchir à un projet politique qui permet d’aboutir à une émancipation collective qui concerne tout le monde », déclare Safa Chebbi. Et pour cela, « il faut se baser sur la condition des personnes les plus marginalisées et les plus dépossédées. Au Nord global, ce sont les personnes non blanches. »
Elle souligne que la conférence se clôturera avec une assemblée intitulée « Gauche blanche : converger dans une alliance conflictuelle? », pendant laquelle elle prendra également la parole.
« Il est important de faire cette alliance [avec la gauche blanche], même si elle est conflictuelle », affirme-t-elle. « C’est le moment de réfléchir à comment articuler cette alliance en mettant au centre la question décoloniale et la condition non blanche. »
« Quand on parle de “décolonial”, c’est d’abolir toutes les formes de racisme, de domination sociale et d’exploitation économique cristallisées par la domination blanche. »
Safa Chebbi
Controverses
L’événement a récemment fait l’objet de controverses. Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA) ainsi que des articles d’opinion publiés début septembre dans le Journal de Montréal attaquent certain·es conférencier·es pour leurs propos jugés « haineux et incendiaires », « racistes et antisémites ».
Les organisatrices disent qu’elles n’en sont pas surprises. « Ça s’enligne dans la tendance générale à accuser [d’antisémitisme] n’importe quelle personne qui critique le sionisme », affirme Rimel Mehleb.
Safa Chebbi remarque que les conférencier·es ciblé·es par le CIJA sont notamment des personnes arabes. « Il y a un profilage racial, un biais islamophobe. Il y a pourtant trois invités juifs qui n’ont pas été mentionnés », rappelle-t-elle.
Les attaques se sont notamment concentrées sur Joseph Massad, qui avait été accusé d’antisémitisme et de soutenir le Hamas après avoir qualifié les attaques du 7 octobre 2023 de « victoire ».
Une autre des invité·es les plus controversé·es est Houria Bouteldja. En France, elle faisait déjà l’objet de critiques récurrentes l’accusant d’antisémitisme et d’homophobie, notamment pour avoir affirmé qu’« on ne peut pas être israélien innocemment » ou pour avoir suggéré que la question du mariage gai était secondaire pour les militant·es anti-racistes.
Les organisatrices de l’événement soulignent que les propos cités dans les récents articles sont tous décontextualisés. « C’est tellement simpliste la façon dont ils les relatent. Il faut prendre en considération les nuances, les contextes dans lesquels elle parle et de quelle situation elle parle », défend Safa Chebbi.
Pour Rimel Mehleb, cela relève de « mauvaise foi », dans l’intention de dénigrer et décrédibiliser l’événement.
Les organisatrices invitent ceux et celles qui mettent en question la crédibilité de l’événement à s’y présenter pour poser leurs questions aux conférencier·es controversé·es. Elles jurent que ces dernier·es « sont capables de débattre et de répondre à toute critique de manière constructive ».