Budget 2024 et logement : le grand absent

Julien Simard Chroniqueur · Pivot
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Budget 2024 et logement : le grand absent

La CAQ s’entête à ne rien faire pour régler la crise du logement : incompétence ou agenda politique?

Alors que la ministre de l’Habitation France-Élaine Duranceau ne jure que par l’augmentation de l’offre de logements comme mesure structurante pour régler la crise actuelle, les mises en chantier vont continuer à plafonner au Québec. En effet, le budget déposé cette semaine ne prévoit pas le moindre sou pour de nouvelles habitations.

Avec la somme des investissements annoncés par la CAQ depuis plus de cinq ans, seulement 240 millions $ seront alloués à la construction d’un maigre 4757 logements supplémentaires cette année.

Les mises en chantier dans la province plafonnent actuellement autour de 43 000 unités par année, alors qu’on estime que 150 000 unités par année seraient nécessaires.

Déjà, espérer régler la crise seulement par une augmentation de l’offre tous azimuts relève d’une lecture très restreinte du problème, la crise étant avant tout une crise d’abordabilité. Bref, il faut des unités de logement très abordable, c’est-à-dire hors du marché privé, en quantité massive!

Or, après les investissements de 1,8 milliard $ annoncés l’an dernier en partenariat avec le fédéral, aucune nouvelle somme n’est allouée à la construction de logements sociaux ou communautaires.

Dans le récent budget, un petit coup de pouce de 7,5 millions $ est prévu pour assurer de maintenir un peu de logements étudiants.

Et heureusement, la version améliorée du programme Allocation-logement, qui soutient certains ménages vulnérables dans le paiement de leur loyer, survivra jusqu’en 2027 au moins. En effet, mettre la hache dans cette très maigre aide à 66 000 ménages de locataires précaires n’aurait aucun sens dans l’état économique actuel, qui est marqué par une inflation galopante.

Rappelons qu’au Québec, plus de 350 000 ménages allouent plus de 30 % de leur budget pour se loger, une situation que la Société canadienne d’hypothèques et de logement qualifie de « besoins impérieux de logement ». Ces ménages sont littéralement oubliés, une fois de plus.

La lutte à la pauvreté ne fait pas partie des priorités du gouvernement.

En 1872, le philosophe et sociologue Friedrich Engels écrivait dans La crise du logement ce constat toujours valide : « Ce qu’on entend de nos jours par crise du logement, c’est une énorme augmentation des loyers; un entassement encore accru de locataires dans chaque maison et pour quelques-uns l’impossibilité de trouver même à se loger. »

« Et si cette crise du logement fait tant parler d’elle, c’est qu’elle n’est pas limitée à la classe ouvrière, mais qu’elle atteint également la petite bourgeoisie. »

Ainsi, le gouvernement caquiste reconnaît la crise du bout des lèvres maintenant qu’elle n’affecte plus que les pauvres, mais il ne fait toujours rien pour la régler.

Peut-elle même se régler, cette crise? C’est bien ce qu’on se demande.

Déception

Le Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU) martèle depuis longtemps qu’il faudra dépasser les cibles trop peu ambitieuses fixées par le gouvernement caquiste et les précédents en matière de logement social.

D’ici 2029, ce sont seulement 23 000 unités de logement social et abordable qui seront construites, en fonction des annonces des dernières années. L’organisme estime qu’il en faudrait plutôt 50 000, et uniquement du véritable logement social, hors du marché privé.

Le FRAPRU souligne toutefois les investissements consentis pour aider les ménages qui seront sans logis autour du 1er juillet.

Les caquistes ont-ils une stratégie?

L’organisme Vivre en ville, quant à lui, déplore les faibles investissements en matière de logement et se demandent comment, avec ce manque à gagner, le gouvernement québécois pourra remplir même ses objectifs à court terme. On sait en effet que les logements promis et annoncés peinent à se concrétiser depuis des années.

« De plus, alors que des plans d’action en matière de lutte à la pauvreté et d’habitation doivent être présentés dans les prochains mois, l’absence de ces plans dans le budget est inquiétante », signale aussi Vivre en ville.

On peut donc en conclure que la lutte à la pauvreté ne fait pas partie des priorités du gouvernement, évidemment.

Raisonnements austères

Devant ces constats, nous sommes réellement en droit de nous demander quelle est véritablement la stratégie de la CAQ en matière de logement au Québec. Les caquistes ont-ils une stratégie, point?

On dit souvent que la CAQ « n’a pas de vision ». Je pense, au contraire, qu’elle en a probablement une très très simple : continuer à démanteler rapidement l’État social, peu importe les conséquences sur le terrain.

À qui profite la vision de la CAQ?

Laisser le marché « s’autoréguler » – ce qui ne veut strictement rien dire, car il est déjà très régulé et structuré par des acteurs puissants, étatiques ou non. Bref, le projet caquiste est peut-être la création du meilleur marché possible pour les constructeurs et promoteurs privés.

Mais même là, le plan n’a pas de sens en termes purement capitalistes : si le gouvernement stimulait davantage les mises en chantiers, les promoteurs en profiteraient également.

Bref, il est difficile de savoir à qui profite la vision très conservatrice de la CAQ en matière d’habitation. Nous sommes peut-être davantage devant un étalage de médiocrité de haut niveau plutôt qu’une stratégie néolibérale structurée.

Cette précarité résidentielle a des effets très pervers sur la vitalité économique du Québec, surtout dans les centres régionaux. Cela ne semble pas inquiéter la CAQ, qui aurait pourtant pu récolter les bénéfices d’une intervention généreuse, surtout en termes de capital de sympathie.