Sam Harper Journaliste aux balados · Pivot
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Le secteur privé dans le domaine de la santé a eu amplement le temps de faire ses preuves. Résultats : il coûte plus cher, il est moins efficace, il ne parvient pas à augmenter l’accessibilité et il n’améliore pas la qualité des soins. Ce sont les constats accablants que fait Anne Plourde dans Santé inc. : mythes et faillites du privé en santé, publié chez Écosociété.

Anne Plourde étudie le système de santé québécois depuis une quinzaine d’années. La chercheuse postdoctorale à l’Université York et à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) constate une plus grande ouverture au privé dans la population.

Son nouveau livre s’adresse à ces personnes qui ne ferment pas nécessairement la porte au privé. « J’ai vraiment eu le sentiment qu’on avait besoin de revenir aux faits et de s’adresser aux personnes qui ont une certaine ouverture au privé, qui cherchent des solutions aux problèmes réels du système public de santé », explique-t-elle.

Le système de santé publique est bel et bien en crise, insiste-t-elle. « On comprend les gens d’être en recherche de solutions », dit-elle.

Mais les gouvernements successifs au Québec présentent la participation du secteur privé comme étant la solution, alors qu’ils font partie de la source du problème, met-elle en garde.

Le privé dans la prestation ou le financement

Dans son livre, la chercheuse décortique la place du secteur privé dans notre système de santé publique et différencie deux grandes catégories d’implication privée : la prestation et le financement.

La prestation privée, c’est quand une entreprise privée donne les soins. On pense ici aux laboratoires privés, aux cliniques médicales privées à but lucratif. Pour Anne Plourde, cette catégorie s’étend aussi aux groupes de médecine familiale (GMF), dont les propriétaires peuvent être des entreprises à but lucratif.

Le financement privé, c’est quand le patient ou sa compagnie d’assurances paie pour un service.

Ces deux modes peuvent cohabiter. Une clinique de chirurgie privée à but lucratif peut recevoir des patients du réseau public. Il s’agit alors de prestation privée avec du financement public. Si une personne paie de sa poche pour passer une radiographie, il s’agit de prestation privée avec financement privé.

Ces deux faces de la médaille du privé en santé n’ont pas disparu avec l’arrivée de la carte d’assurance maladie. La nationalisation complète du système de santé n’a jamais été réalisée. Les médecins, par exemple, ont toujours été des entrepreneurs privés, vendant leurs services au régime public.

Les mythes du privé en santé

Le livre décortique et déboulonne un à un cinq mythes sur la participation du privé dans le secteur de la santé : il est nouveau, il coûte moins cher, il est plus efficace, il réduit les listes d’attentes et finalement, il améliore la qualité des soins.

Le discours des gouvernements et des promoteurs du privé fait en sorte que ces idées sont entrées dans l’imaginaire collectif. On entend encore souvent que la concurrence permet d’augmenter l’efficacité et de réduire les coûts, que l’ajout de services privés va désengorger le secteur public.

« C’est pour ça que je trouvais important de revenir aux données probantes », explique Anne Plourde. « On en a beaucoup des exemples, des cas concrets au Québec, des modèles de prestation privée ou de financement privé de services. On n’a pas besoin d’aller chercher ailleurs pour voir la capacité du privé à répondre aux besoins. »

Le constat, chiffres et exemples à l’appui, est clair : « c’est un échec lamentable », laisse tomber la chercheuse.

Sur le plan des coûts, il y a l’exemple du projet pilote lancé en 2016 par le ministre libéral de la Santé Gaétan Barrette, afin de comparer le coût de certaines chirurgies entre les cliniques privées et les hôpitaux publics. Cette étude, d’abord gardée secrète, a révélé que ces interventions coûtent en effet plus cher lorsqu’elles sont effectuées au privé.

Sur le plan de l’efficacité, Anne Plourde donne l’exemple du système de santé aux États-Unis, où la bureaucratie est encore plus lourde que dans notre système public.

Elle pointe aussi du doigt les GMF dont l’objectif était d’assurer l’accès à un médecin de famille et de désengorger les urgences. On constate qu’après 20 ans, ces cliniques privées n’ont pas réussi à remplir leur mandat. Elles doivent même parfois sous-traiter leurs obligations d’offrir des services le soir et les fins de semaines aux urgences qu’elles devaient venir aider.

La solution passe par la déprivatisation

Le livre ne fait pas que dresser la liste des faillites du secteur privé à but lucratif dans le réseau de la santé.

La conclusion ouvre sur un dernier mythe, celui selon lequel la présence du privé dans notre système de santé serait inévitable. Pour la chercheuse, ce mythe qui veut qu’on n’ait pas le choix, que c’est une fatalité, est celui qui est sous-jacent aux « discours conservateurs visant à perpétuer des injustices inacceptables ».

« Ce que j’avance comme solution, c’est la déprivatisation complète des services de santé », affirme Anne Plourde.

Cette sortie du privé ne pourra pas se faire du jour au lendemain, elle va exiger un plan, précise la chercheuse.

La démarche actuelle du gouvernement pour se sevrer des agences privées de placement de personnel est la preuve « que c’est parfaitement possible de déprivatiser quand il y a une volonté politique de le faire », dit-elle. « Ce qu’on fait pour les agences de placement, qu’on le fasse pour l’ensemble des services privés », propose-t-elle.

Pour y arriver, il faudra d’une part améliorer les services publics, y réinvestir et améliorer les conditions de travail dans le réseau de la santé. Ensuite, il serait possible de faire comme lors de la nationalisation des hôpitaux et cesser totalement de financer les entreprises privées. Enfin, la déprivatisation passe aussi par l’intégration des médecins comme employé­·es du réseau public.

« On doit cesser de financer tous les établissements qui refusent de se plier à certaines conditions, d’intégrer le système public ou de se convertir en organismes à but non lucratif […] gérés démocratiquement. C’est tout à fait possible de le faire. »

« Je pense que ce serait le temps. Les 40 ou 50 ans qui ont suivi [la mise en place du réseau public] ont très bien démontré que la place importante qu’on a laissée au secteur privé nuit au développement et au bon fonctionnement du réseau public », dit Anne Plourde.

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