Tolérance zéro, vous dites?

Tamara Thermitus Chroniqueuse · Pivot
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Tolérance zéro, vous dites?

Trois ans après que le gouvernement Legault ait reçu des recommandations pour contrer le racisme, les changements tardent à venir.

Il y a trois ans était rendu public le rapport du Groupe de travail sur le racisme, Le racisme au Québec : tolérance zéro, commandé par le premier ministre Legault pour proposer « une série d’actions efficaces afin de lutter contre le racisme ».

L’impulsion qui avait motivé la création du Groupe de travail par le gouvernement Legault était l’assassinat de George Floyd. Ce meurtre a exposé la force et la permanence non seulement du racisme anti-noir, mais aussi de la violence policière à l’égard des populations racisées dans nos sociétés.

Quel chemin a été parcouru depuis?

Conformément à une des recommandations de rapport, un ministre responsable de la lutte contre le racisme a été nommé. Or, dès avril 2021, le gouvernement a fait l’objet de vives critiques de la part de l’opposition officielle qui considère que le ministre « n’a qu’un rôle de façade et de coordination », sans moyens d’action ni ambition.

Avoir peur des mots

Bien que le rapport Tolérance zéro ait reconnu la présence du racisme au Québec, il rejette le caractère systémique du racisme.

De plus, le plan ne met nullement l’accent sur les problèmes particuliers du racisme anti-noir.

Or, pour être en mesure de résoudre un problème, encore faut-il bien le définir. L’approche adoptée par le gouvernement quant à la réponse au racisme systémique est assimilable à un choix politique voulant que l’on traite le cancer avec des aspirines.

Selon le rapport Tolérance zéro, la notion de racisme systémique est controversée. Or, l’ONU a reconnu et défini le racisme systémique comme « un système complexe et interdépendant de lois, de politiques, de pratiques et d’attitudes, dans les institutions étatiques, le secteur privé et les structures sociétales qui, ensemble, produisent des formes, directes ou indirectes, intentionnelles ou non, en droit ou dans les faits, de discrimination, de différenciation, d’exclusion, de restriction ou de préférence ayant pour fondement la race, la couleur, l’ascendance ou l’origine nationale ou ethnique ».

Le racisme systémique « trouve souvent son origine dans l’histoire et les séquelles de l’esclavagisme, de la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage et du colonialisme », précise aussi l’ONU. Les Nations unies ont ainsi proclamé la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine, afin de distinguer « les personnes d’ascendance africaine comme groupe dont les droits humains doivent être promus et protégés » en particulier.

En juin 2021, la Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Michèle Bachelet a demandé « à tous les États de cesser de nier le racisme et de commencer à le démanteler, de mettre fin à l’impunité et d’instaurer un climat de confiance, d’écouter les voix des personnes d’ascendance africaine, d’affronter les séquelles du passé et d’offrir des réparations ».

Le racisme n’est pas un simple « irritant », comme le disait récemment le ministre Skeete…

Plus près de chez nous, la coroner Géhane Kamel, saisie de l’enquête dans le dossier de la mort de Joyce Echaquan, a recommandé que le gouvernement du Québec reconnaisse le racisme systémique.

En 2023, dans le cadre de l’étude houleuse du projet de loi sur la sécurisation culturelle – unanimement jugé trop faible pour assurer la sécurité des Autochtones dans le système de santé –, même, le Collège des médecins a demandé au gouvernement de reconnaitre le racisme systémique.

Pendant ce temps, l’État de New York, qui partage ses frontières avec le Québec, crée une Commission d’experts qui se penchera sur l’héritage de l’esclavage et des discriminations visant la population noire. Elle prendra en compte les conséquences contemporaines notamment sur le logement, l’éducation et le système judiciaire et envisage des réparations tant pour l’esclavage que pour le racisme. Notre voisin reconnait que le racisme est présent dans toutes les sphères de la société, sous une multitude de formes.

Bref, qu’il est systémique.

Cette reconnaissance du racisme systémique est primordiale, car ce mal d’envergure empêche un bon nombre de Québécois·es noir·es, autochtones et racisé·es de participer pleinement à la société québécoise. Il ne s’agit pas d’un simple « irritant », comme le disait récemment l’actuel ministre responsable de la Lutte contre le racisme Christopher Skeete, mais bien d’un ensemble d’obstacles systémiques qui les empêche d’avoir des emplois à la hauteur de leurs compétences ou encore de pouvoir vivre sans être la cible du racisme.

Campagne de re-traumatisation

Le plan d’action prévoyait une campagne nationale de publicité pour lutter contre le racisme.

En novembre 2021, une campagne de cinq publicités de moins de 30 secondes a été diffusée. Un exemple : « Au Québec, un groupe de jeunes noirs rassemblés dans un parc à la tombée de la nuit, on appelle ça : des amis québécois. Mettons fin aux préjugés. »

Cette campagne, premier volet d’une série qui va s’étaler sur une période de trois ans, – on attend la suite – a fait l’objet de multiples critiques. Ainsi, au lieu d’éduquer les Québécois·es sur le racisme, cette campagne avait pour effet de renforcer les stéréotypes. Même le réalisateur affirme que son travail a été « dénaturé » et que la campagne est devenue une campagne « politique » et « nationaliste ».

La cerise sur le sundae : dans les jours qui ont suivi, la campagne a fait l’objet de satire sur les réseaux sociaux.

Défendre le profilage

Une des recommandations du groupe de travail était de mettre fin « aux cas de discrimination policière » et de « mettre fin aux interpellations policières aléatoires ».

Le 30 novembre 2023, le ministre de la Sécurité publique François Bonnardel rendait publiques ses lignes directrices, mais refusait d’interdire les interpellations, tout comme les interceptions routières.

La Ligue des droits et libertés soulignait que cette directive était « un écran de fumée ». Selon la Ligue, le gouvernement « maintient la pratique arbitraire de l’interpellation dans l’espace public, alors que les policiers n’ont pas le pouvoir au Québec de faire des interpellations en vertu de la loi », en réalité.

Les interpellations policières bafouent les droits et libertés de toute la population, et sont une source connue et documentée de profilages racial et social systémiques. Les populations autochtones, noires, racisées et en situation de marginalité sont visées de manière disproportionnée par cette pratique.

« Le profilage racial existe bel et bien. »

Le juge Michel Yergeau, de la Cour supérieure

Pour ce qui est des interceptions routières aléatoires, la Cour supérieure a statué en novembre 2022 qu’elles devaient cesser parce qu’elles menaient à une discrimination envers les conducteurs noirs en particulier.

« Le profilage racial existe bel et bien. Ce n’est pas une abstraction construite en laboratoire. Ce n’est pas une vue de l’esprit. […] Les droits garantis par la Charte ne peuvent être laissés plus longtemps à la remorque d’un improbable moment d’épiphanie des forces policières », écrivait le juge Michel Yergeau.

Mais le gouvernement Legault ainsi que le gouvernement fédéral ont décidé de porter en appel cette décision pour maintenir cette pratique.

Des outils pour de véritables politiques publiques

Pour comprendre, éradiquer véritablement les inégalités, il faut plus que des campagnes de sensibilisation.

Il faut, pour commencer, avoir un portrait juste du problème, ce qui passe par des données statistiques ventilées selon la race. Elles sont essentielles afin de mettre en œuvre des politiques publiques qui tiennent compte des besoins de toute la population et non des segments privilégiés de celle-ci. Or, les données ventilées ne sont pas accessibles au Québec.

Pour éradiquer véritablement les inégalités, il faut plus que des campagnes de sensibilisation.

Cette situation de fait est préoccupante, alors que le Québec est confronté à de nombreuses crises liées à une pauvreté croissante, à de l’insécurité alimentaire, à un marché du travail hostile pour les minorités et au manque de logement adéquat, qui touchent toutes de manière disproportionnée les populations racisées, comme le laissent voir les informations dispersées que nous avons sur le sujet.

Tant l’ONU que les données existantes ne font que confirmer ce que tant de gens savent déjà : que la reconnaissance du racisme systémique est cruciale pour vivre dans une société égalitaire et qui prône le respect pour tou·tes les Québécois·es.