Après de longues négociations, un accord final a été approuvé consensuellement mercredi par les 190 pays présents lors de la COP28. Si le texte comporte des mentions inédites en termes de lutte face aux changements climatiques, notamment un signal politique vers la « transition hors » des énergies fossiles, les organismes s’inquiètent de certains manques et craignent des promesses creuses. Tour d’horizon des forces et des faiblesses de cette entente.
Ça y est, la 28e Conférence des Nations unies sur le climat (COP28), qui s’est tenue cette année à Dubaï, s’est finalement conclue ce mercredi 13 décembre après de laborieuses négociations qui ont débouché sur un accord final entre les États présents.
Un accord très attendu par les organismes environnementaux et de droits humains présents sur place, qui craignaient que les intérêts des industries fossiles ne viennent s’immiscer au sein des débats et nuisent aux avancées climatiques.
Des craintes légitimes au regard du nombre exponentiel de lobbyistes fossiles dépêchés sur place (2456, la troisième plus grosse délégation sur place), des intérêts du président de la COP28, Sultan Al-Jaber (dirigeant d’une des plus grandes compagnies pétrolières du monde), ou tout simplement de la place des Émirats arabes unis au sein du marché gazier et pétrolier mondial.
Cette entente finale était d’autant plus importante vu l’accentuation récente des événements climatiques extrêmes (pluies diluviennes, feux de forêt, sécheresses, etc.), alors que la communauté scientifique a annoncé le 7 décembre dernier, en pleine COP, que l’année 2023 serait officiellement l’année la plus chaude jamais enregistrée sur Terre.
C’est dans ce contexte dystopique que Sultan Al-Jaber s’est dit fier, mercredi matin, après une longue nuit de débat, de remettre un accord « historique » en faveur du climat. Avant d’ajouter que cela « n’est que le début du chemin ».
Or, s’il a pu obtenir un consensus auprès des États, l’accord ne fait pas l’unanimité du côté des organismes de la société civile, qui sont globalement très mitigés vis-à-vis de son contenu. Malgré des avancées non négligeables, la plupart restent inquiets d’avoir affaire à des promesses creuses.
« Il ne s’agit pas de l’accord historique dont le monde avait besoin. »
Kaisa Kosonen, Greenpeace
« Enfin on sort d’une COP en nommant clairement qu’il faut s’éloigner des énergies fossiles dans le mix énergétique mondial », se félicite Anne-Céline Guyon, de Nature Québec. « Ceci dit, certaines des solutions nommées pour accélérer la transition énergétique mondiale sont inquiétantes et représentent des distractions dangereuses au regard de leur réelle efficacité, de leurs impacts sur les populations et sur les écosystèmes. »
D’autres organismes se montrent encore moins optimistes.
« Il ne s’agit pas de l’accord historique dont le monde avait besoin : il comporte de nombreuses lacunes et insuffisances », remarque Kaisa Kosonen, chef de la délégation de Greenpeace international.
« Ceux qui luttent contre la crise climatique mondiale ont peu de raisons de se réjouir de cette COP28 décevante. Son résultat final est gravement insuffisant », s’offusque Nafkote Dabi, responsable de la politique sur le changement climatique d’Oxfam international.
Mais alors, que retenir de l’accord final de cette COP28?
Vers une sortie des combustibles fossiles?
Point majeur du rapport, il y est fait mention des énergies fossiles. On peut y lire notamment que les États s’engagent à « effectuer une transition hors des combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques de manière juste, ordonnée et équitable, en accélérant les actions au cours de cette décennie cruciale, afin d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 conformément aux connaissances scientifiques ».
Une mention jugée « historique » par beaucoup d’analystes. En effet, en trois décennies de négociation climatique, c’est la première fois qu’il est clairement fait mention de la sortie de toutes les énergies fossiles dans un accord international découlant des conférences sur le climat des Nations unies.
Un véritable pas en avant qui s’est fait désirer quand on sait que la combustion de pétrole, de gaz et de charbon est responsable de près de 90 % des émissions mondiales de CO2.
Notons que le choix de la formule « transitionner hors » (transitioning away) des énergies fossiles n’est pas anodin. Nombre de groupes environnementaux parlent plutôt de « sortie » ou d’« élimination » (phasing out). Mais choisir la « transition » permet notamment d’ouvrir la porte à des « carburants de transition » comme le gaz naturel, qui est moins polluant que le pétrole, mais demeure un combustible fossile lourd en gaz à effet de serre (GES).
« Nous devons rester vigilants pour nous assurer que cette transition n’est pas ralentie par de fausses solutions. »
Andréanne Brazeau, Équiterre
Les organismes regrettent aussi que la transition soit dispensée de calendrier précis ou de potentielles mesures contraignantes.
« Nous nous réjouissons des premiers engagements en faveur d’une transition vers l’abandon des combustibles fossiles », s’est félicité Patrick Bonin, responsable de la campagne climat et énergie de Greenpeace Canada. Toutefois, celui-ci regrette qu’« aucun engagement n’ait été pris en faveur d’une élimination complète, rapide et équitable des combustibles fossiles ».
Les chiffres laissent pourtant penser que des contraintes devraient accompagner nos engagements pour respecter nos ambitions. Le plus récent rapport en la matière estime que malgré leur bonne volonté, les États seraient en voie de produire 110 % plus de combustibles fossiles en 2030 que ce qui serait nécessaire pour contenir le réchauffement climatique à 1,5 °C.
Beaucoup d’organismes regrettent ainsi que l’accord laisse une place trop importante à des engagements abstraits plutôt qu’à des mesures concrètes.
Plusieurs critiques pointent également du doigt des solutions fallacieuses, considérées comme des « échappatoires et des distractions dangereuses » par Caroline Brouillette, directrice exécutive du Réseau action climat Canada (CAN-Rac).
L’entente fait à ce titre mention des technologies de « capture de carbone » comme manière de réduire les émissions des industries énergétiques polluantes. Dans le cas de l’électricité produite grâce au charbon par exemple, le texte insiste sur l’importance de l’éliminer progressivement, à moins qu’elle ne recourt à des dispositifs « d’atténuation ». Or, les technologies de capture du carbone sont largement critiquées pour leur efficacité faible et incertaine et leur mention inquiète les groupes écologistes.
« Nous devons rester vigilants pour nous assurer que cette transition loin des combustibles fossiles n’est pas ralentie par la promotion de fausses solutions auxquelles le texte fait malheureusement référence, telles que la capture et le stockage du carbone, les combustibles de transition, l’hydrogène bleu et même l’énergie nucléaire », remarque Andréanne Brazeau, analyste des politiques climatiques chez Équiterre.
Vers une multiplication des énergies renouvelables?
En parallèle de ces « fausses solutions », l’accord réitère l’engagement pris dans les jours précédents de « tripler la capacité mondiale d’énergies renouvelables et doubler le taux annuel moyen mondial d’amélioration de l’efficacité énergétique d’ici 2030 ». Une véritable avancée de ce sommet pour le climat qui s’inscrit en continuité des recommandations émises par l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA) pour atteindre les objectifs de réduction des GES.
Cependant, beaucoup d’organismes craignent que cet engagement, s’il parvient à augmenter la production d’énergie provenant de sources renouvelables, n’implique pas une baisse subséquente des énergies fossiles, mais plutôt une accumulation des deux sources.
« Cet engagement ne peut pas remplacer les réductions d’émissions de la part de l’industrie des énergies fossiles. »
Salomé Sané, Greenpeace Canada
« Le Canada prévoit toujours d’accroître sa production de pétrole et de gaz, ce qui nous entraînera encore plus dans le chaos climatique », rappelle Salomé Sané, chargée de campagne climat à Greenpeace Canada. Pour elle, « cet engagement ne peut donc pas remplacer les réductions d’émissions essentielles nécessaires de la part de l’industrie des énergies fossiles ».
En effet, lorsqu’on parle de transition énergétique, l’important est de s’assurer que les énergies renouvelables remplacent les énergies fossiles et ne viennent pas simplement s’y ajouter, sans quoi la solution s’ajoute simplement au problème.
Vers une lutte équitable face à la crise climatique?
La COP28 s’est ouverte avec une avancée considérable en matière de droits humains et de justice climatique : la mise en place du Fonds pour les pertes et dommages, qui vise à ce que les pays riches compensent les pays pauvres pour leurs pertes causées par la crise climatique. À ce jour, un financement total d’environ 792 millions $ US (dont 16 millions $ provenant du Canada) a été annoncé.
L’accord final encourage également les pays développés à « respecter l’objectif de 100 milliards $ par an jusqu’en 2025 » en dons aux pays ne disposant pas des ressources adéquates pour lutter contre les changements climatiques et s’y adapter. Un engagement déjà adopté en 2009 mais qui n’a pas été entièrement rempli en plus de dix ans, ce que l’entente finale « note avec un profond regret ».
Cependant, un problème persiste. Quand bien même tous ces engagements seraient respectés, il semblerait qu’ils ne soient pas suffisants. D’après un récent rapport du programme des Nations unies pour l’environnement, le financement nécessaire à l’adaptation au changement climatique s’élèverait plutôt à 387 milliards $ US par an. On est donc loin du compte.
« Les pays riches ont une fois de plus manqué à leurs obligations d’aider les personnes touchées par les pires conséquences du dérèglement climatique. »
Kaisa Kosonen, Greenpeace
« Le résultat final n’alloue pas aux pays les plus pauvres les ressources nécessaires pour faire face aux effets destructifs des changements climatiques et pour mener une transition vers les énergies renouvelables et autres besoins », remarque Kaisa Kosonen, de Greenpeace international.
« La COP28 a été doublement décevante car elle n’a pas mis d’argent sur la table pour aider les pays en développement à effectuer la transition vers les énergies renouvelables. Et les pays riches ont une fois de plus manqué à leurs obligations d’aider les personnes touchées par les pires conséquences du dérèglement climatique », regrette Nafkote Dabi d’Oxfam international.
« Pour que les nombreux objectifs de l’accord soient atteints, les pays riches devront augmenter considérablement leur soutien financier, mais aussi faire payer les pollueurs fossiles. L’année dernière encore, l’industrie des combustibles fossiles a réalisé 4 000 milliards $ de bénéfices. Elle doit commencer à payer pour les dommages et les destructions qu’elle a causés », insiste Kaisa Kosonen.
Assez pour limiter le réchauffement?
Dans son plus récent rapport, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) mentionne que, pour remplir l’objectif de l’Accord de Paris (COP21) de limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C, il faudrait diminuer d’au moins 43 % nos émissions de GES d’ici 2030 et atteindre la carboneutralité d’ici 2050.
Or, les dernières projections scientifiques en la matière montrent que c’est plutôt l’inverse qui a lieu. Une récente analyse d’ONU Climat constate même que, dans le cas où les États respectent leurs engagements actuels, les émissions de GES augmenteront tout de même d’environ 8,8 % par rapport au niveau de 2010.
« Le plus urgent est de cesser immédiatement tout développement de projets fossiles qui sont en passe de nous faire dépasser la limite de 1,5 °C dès maintenant. »
Kaisa Kosonen, Greenpeace
Si l’accord de la COP28, qui intervient huit ans après la signature de l’Accord de Paris, souligne « la nécessité d’actions et de soutiens urgents pour maintenir l’objectif de 1,5 °C à portée de main », sans mesures contraignantes, il semblerait que les engagements ne soient pas à la hauteur des ambitions.
Là encore, plusieurs organismes appellent à des actions concrètes pour respecter l’Accord de Paris et éviter le pire. « Le plus urgent est de cesser immédiatement tout développement de projets fossiles qui sont en passe de nous faire dépasser la limite de 1,5 °C dès maintenant », martèle Kaisa Kosonen, de Greenpeace international.
L’année prochaine, la COP29 aura lieu en Azerbaïdjan, un pays dont l’économie repose en majeure partie sur le pétrole et le gaz. De quoi raviver les débats autour de cette source d’énergie dont on se met tout juste à parler franchement aux sommets pour le climat.