Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Mardi, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a demandé un cessez-le-feu « durable » à Gaza, une première depuis le début des bombardements en octobre dernier, malgré les demandes pressantes de la société civile. Le Canada a également voté en faveur d’une résolution non-contraignante à l’Assemblée générale de l’ONU. Mais pendant ce temps, les violences se poursuivent à Gaza.

Pour la première fois depuis le début des bombardements à Gaza, Justin Trudeau a demandé un cessez-le-feu « durable » mardi midi. Dans une déclaration commune avec ses homologues néo-zélandais et australien, le premier ministre canadien s’est opposé « au déplacement forcé des Palestiniens de Gaza, à une nouvelle occupation de Gaza, à toute réduction de territoire et à tout recours au siège ou au blocus ».

Plus tard dans la journée, à l’Assemblée générale de l’Organisation des Nations unies (ONU), le Canada a voté pour une résolution non contraignante en ce sens, aux côtés de 152 autres pays. La résolution a donc obtenu une très forte majorité : 23 États se sont abstenus au moment du vote et seulement dix s’y sont opposés, parmi lesquels les États-Unis et Israël.

Historiquement, sur la scène internationale, le Canada s’est toujours rangé du côté d’Israël et des États-Unis, remarque Niall Ricardo, des Voix juives indépendantes (VJI). Que Justin Trudeau ait dérogé à cette règle est remarquable, « c’est une victoire en soi » qui pourrait avoir un effet domino aux États-Unis, pense-t-il.

Depuis plusieurs semaines, une trentaine de député·es du parti libéral, ainsi que le Bloc québécois, le Parti vert et le Nouveau Parti démocratique (NPD) appelaient le gouvernement à demander l’arrêt des hostilités. Une pétition présentée par le député Alexandre Boulerice du NPD avait récolté plus de 287 000 signatures.

Le 6 décembre dernier, le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, avait également appelé à un cessez-le-feu, craignant un « risque grave d’effondrement du système humanitaire » à Gaza.

Jusqu’à mardi, le gouvernement canadien avait ignoré les demandes pour un cessez-le-feu, soulignant le droit d’Israël à se défendre. La ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, avait demandé une trêve humanitaire à la fin du mois d’octobre dernier, afin de permettre aux ressortissant·es étranger·ères, dont des Canadien·nes, de quitter la bande de Gaza vers l’Égypte.

Succès des mobilisations

Aux yeux des manifestant·es qui le réclamaient depuis plus de deux mois, cette volte-face est le fruit de longues semaines de mobilisation.

À Montréal comme dans d’autres villes du pays, des milliers de personnes ont répondu présentes à toutes les fins de semaine depuis le début du mois d’octobre pour manifester dans les rues du centre-ville. Une manifestation d’envergure a réuni des dizaines de milliers de gens à Ottawa à la fin de novembre.

Un peu partout au Canada, plusieurs actions visant à perturber les transports, à occuper les bureaux des élu·es ou à cibler des fournisseurs d’armes et des compagnies de transport liées à Israël ont également attiré l’attention.

« J’ai eu deux réactions », confie Sarah Shamy, porte-parole du Mouvement de la jeunesse palestinienne (MJP). « J’étais très contente, parce que ça indique que les masses canadiennes et les masses du monde entier ont la capacité de faire pression sur le gouvernement en faisant de la désobéissance civile et en manifestant, puis d’obtenir ce que nous demandons et d’atteindre nos objectifs. »

En même temps, poursuit-elle, « j’ai ressenti beaucoup de déception et de honte en tant que Canadienne, du fait que le vote [du Canada aux Nations unies] ne survienne qu’après 66 jours de génocide ».

« Ça a été un moment d’émotion », raconte Niall Ricardo, des Voix juives indépendantes, mais également « de tristesse, parce que ça a pris deux mois pour se rendre là, alors que pour l’Ukraine ça a pris 24 heures, par exemple ».

Depuis le 7 octobre, plus de 18 400 personnes ont été tuées à Gaza, dont la majorité était des enfants et des femmes. Selon Amnistie internationale, des familles entières ont été anéanties. En novembre dernier, trois groupes de défense des droits des Palestinien·nes ont intenté des poursuites judiciaires, demandant à la Cour pénale internationale d’enquêter sur un possible génocide commis par Israël.

« On ne sait même pas quelles seront les possibilités de vivre à Gaza, suite à ce qui se passe en ce moment. »

Niall Ricardo

Sarah Shamy souligne également que puisque la résolution de l’ONU est non-contraignante, le vote du Canada est largement « symbolique ». « C’est un vote stratégique, en raison de la pression croissante à laquelle ont fait face nos élus », souligne-t-elle.

« Il n’y a pas une seule apparition publique de Mélanie Joly ou de Justin Trudeau qui n’ait pas été perturbée d’un bout à l’autre du pays. »

« C’est un vote pour apaiser les gens et donner aux Canadiens l’impression qu’ils ont gagné la bataille, mais nous savons que la bataille ne fait que commencer. »

Elle rappelle que les demandes du MJP pour un cessez-le-feu ont toujours été accompagnées d’autres revendications, dont la levée du siège à Gaza, l’aide humanitaire nécessaire à sa reconstruction, ainsi que la libération des prisonnier·ères.

« C’est un premier pas », affirme Niall Ricardo. Mais il reste beaucoup à faire pour clarifier ce qu’entend le gouvernement par un cessez-le-feu et une paix « durable », prévient-il. « On ne sait même pas quelles seront les possibilités de vivre à Gaza, suite à ce qui se passe en ce moment. »

Pour le MJP, il est d’abord essentiel de mettre fin à l’occupation israélienne. « On veut la fin de la cause profonde de cette violence, qui est l’occupation israélienne des territoires palestiniens et des vies palestiniennes », affirme Sarah Shamy. « Je pense que c’est ce que les Palestiniens, en Cisjordanie et à Gaza, veulent aussi. »

Elle rappelle qu’en dépit de son changement de stratégie au Nations unies, le Canada continue de soutenir cette occupation militaire, notamment à travers ses exportations d’armes vers Israël.

« Enfer sur terre »

En dépit de son isolement diplomatique de plus en plus évident sur la scène internationale, Israël a poursuivi mercredi ses opérations militaires dans la bande de Gaza, devenu le théâtre d’un « enfer sur terre », selon le directeur de l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), Philippe Lazzarini.

Depuis la fin de la récente trêve humanitaire de sept jours, qui a notamment permis la libération d’otages israélien·nes par le Hamas et la libération de prisonnier·ères palestinien·nes en Cisjordanie, les actions militaires d’Israël se sont d’ailleurs intensifiées.

« On veut la fin de la cause profonde de cette violence, qui est l’occupation israélienne des territoires palestiniens et des vies palestiniennes. »

Sarah Shamy

La semaine dernière, des images troublantes parues dans les médias israéliens montraient des prisonniers regroupés par l’armée israélienne, parmi lesquels se trouvaient des enfants, dévêtus et les yeux bandés.

Après avoir forcé l’évacuation du nord de Gaza, Israël exhorte les déplacé·es à se confiner dans une zone du sud-ouest de la bande. Plus de 85 % des Gazaoui·es, soit plus de deux millions de personnes, sont actuellement déplacé·es.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS), dénombre 164 attaques israéliennes visant des établissements et le personnel de santé. Seulement quatorze des 36 hôpitaux de la bande demeurent fonctionnels. Médecins sans frontières s’inquiète des conditions de vie des déplacé·es alors que les cas de maladies infectieuses grimpent.

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