Lorsque l’État adultifie à mort… et infantilise à tort

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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Lorsque l’État adultifie à mort… et infantilise à tort

Au premier anniversaire de la mort de Nooran Rezayi, une réflexion sur les vies auxquelles l’on accorde un contexte, et celles auxquelles on n’accorde que des secondes.

L’objet est décrit comme une arme-jouet

La femme qui l’empoigne, c’est la fille de Fady Dagher. Elle apparaît sur des photos qui remontent à Halloween 2022, qu’elle a elle-même publiées sur son compte Instagram. Elle a 22 ans. Elle est adulte. Mais elle n’a jamais cessé d’être sa fille.

Aucun appel au 911 n’est rapporté et aucune intervention policière n’a lieu. Suite à la médiatisation de la photo de sa fille, Dagher s’entretient plusieurs heures avec elle et qualifiera son geste de « grand manque de jugement ». 

Tant mieux. Il lui a suffi de s’expliquer, s’excuser et continuer sa vie (malgré que Papa l’ait throw under the bus).

Quelques jours plus tard, Patrick Lagacé, chroniqueur à La Presse, animateur radio et, oserais-je dire, plénipotentiaire médiatique, intitule sa chronique « Les conneries de nos enfants ». 

Le mot compte. Les grandes tribunes contribuent à déterminer ce qui peut rester une connerie, et qui peut rester un enfant.

Cinq semaines pour apprendre, dix secondes pour Nooran

Au moment où sa fille pose avec une fausse arme à feu, Dagher dirige alors le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL). Moins de trois ans plus tard, Nooran Rezayi, 15 ans, sera tué par un policier de ce service.

Dagher y avait vanté son programme d’immersion, visant à envoyer des policiers pendant cinq semaines, sans arme ni uniforme, à la rencontre de communautés, présenté comme la solution au problème persistant de racisme au sein des corps de police, et de la méfiance des communautés subissant ce racisme.

Et si nous avions confondu rapprochement et transformation? 

On peut passer cinq semaines à apprendre des « codes », sans que l’État, telle une IA qui hallucine, ne cesse de voir une menace, au lieu de voir un enfant.

Entre la fille de Dagher et Nooran : Laval 

En juillet 2024, à Laval, des adolescents noirs de 16 et 17 ans se retrouvent devant des policiers qui pointent leurs armes sur eux, suite à un signalement pour « possession d’arme ». La police parlera d’une « imitation d’arme en plastique »; la sœur de l’un des jeunes dira qu’il s’agissait d’un pistolet à eau

Personne n’est arrêté ni accusé. Les adolescents rentrent chez eux. 

Puis vient Longueuil.

Le 21 septembre 2025, Nooran Rezayi a 15 ans. Un appel au 911 évoque une possible arme à feu. Pourtant, selon le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), la seule arme à feu saisie après le drame était celle du policier ayant tué Nooran. 

Le temps devient ensuite un enjeu de récit. 

Un reportage de Radio-Canada signé par Pascal Robidas rapporte que 58 secondes se sont écoulées entre l’arrivée de la première auto-patrouille et les tirs. Les images rendues publiques par la famille permettent de mesurer une autre séquence : environ dix secondes entre l’immobilisation de l’auto-patrouille et les tirs. 

58 secondes, c’est déjà court. Dix secondes, c’est l’instant où l’on ne laisse plus à un enfant le temps d’être vu.

Lorsqu’un enfant est tué par l’État, le journalisme doit maintenir une distance entre récit institutionnel, premières informations et faits établis. Entre le pouvoir de l’institution de raconter et celui des grandes tribunes de qualifier, il faut encore quelqu’un pour douter.

La fille de Dagher a eu des heures pour s’expliquer. Les adolescents de Laval ont subi une intervention armée, une vérification, puis le droit de circuler.

Nooran, lui, a eu la mort. Il n’avait pas besoin qu’on excuse une erreur de sa part. Il avait besoin que l’État distingue une alerte d’un fait établi, et surtout qu’elle ne cesse jamais de voir l’enfant que la menace perçue risque d’effacer.

Il avait besoin que le soupçon ne lui enlève pas le droit de rester vivant.

Encore un enfant

Il y a là un renversement de l’âge. À 22 ans, la fille de Dagher peut encore être ramenée à l’enfance : « Les conneries de nos enfants », écrit Lagacé. À 15 ans, Nooran a pu en être sorti en quelques secondes.

Les recherches sur l’adultification montrent que des garçons noirs peuvent être perçus comme plus âgés et moins innocents que leurs pairs blancs. Ces travaux ne permettent ni de transposer automatiquement leurs conclusions à tous les enfants racisés ni d’expliquer le geste du policier. Ils permettent toutefois de nommer un mécanisme par lequel la perception de l’âge et de l’innocence peut être inégalement distribuée.

Une adulte peut être réinscrite dans la catégorie protectrice de l’enfance; un adolescent perçu comme une menace peut subir le mouvement inverse, celui d’une lecture adultifiante et criminalisante.

La Ville s’oppose à la divulgation des noms et matricules des policiers impliqués pour des motifs de sécurité. Un policier faussement identifié comme le tireur a reçu des menaces. Elles sont inacceptables. 

Je ne demande pas que nos autorités protègent moins les policiers ni qu’elles aient traité plus durement la fille de Fady Dagher. Elle n’a jamais cessé d’être la fille de quelqu’un. Nooran non plus.

Je demande qu’on accorde aux enfants des autres le droit au temps, au contexte et à l’innocence. Que le soupçon demeure un soupçon assez longtemps pour qu’un enfant reste un enfant.

Aujourd’hui, cela fait un an.

Nooran avait 15 ans.

Et lui n’est jamais rentré chez lui.