Le gouvernement Carney vient de déposer un budget fédéral reprenant le slogan « Maître chez nous », bien connu au Québec. Les entreprises canadiennes apparaissent comme les grandes gagnantes de ce budget qui leur accorde plusieurs déductions d’impôts, alors que les mesures environnementales en sont pratiquement absentes. Par contre, les particuliers pourront profiter de quelques mesures qui les aideraient à affronter le coût de la vie.
Dans son budget déposé aujourd’hui, le ministre des Finances du Canada, François-Philippe Champagne prévoit dépenser près de 603 milliards $ dans les 12 prochains mois, soit environ 62 milliards $ de plus que les revenus prévus pour l’État canadien.
Le gouvernement prévoit tout de même un retour relatif à l’équilibre budgétaire dès l’année fiscale 2027-2028. Toutefois, ce calcul ne compte pas les mesures que le gouvernement qualifie « d’investissements », qu’il sépare des opérations courantes depuis l’an dernier. Si l’on considère ces mesures, le déficit prévu pour 2027-2028 atteindra entre 62 et 115 milliards $ selon la méthode comptable utilisée.
À noter que le gouvernement a décidé de se priver de 36,1 milliards $ en accordant le mois dernier une large réduction du taux d’imposition effectif sur les nouveaux investissements des entreprises, la « mégadéduction à la productivité », qui passe de 13 % à 6,4 %. « À elle seule, la mégadéduction coûtera plus cher à l’État que l’ensemble des mesures d’aide à la population », remarque Guillaume Tremblay-Boily, chercheur à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).
Selon les calculs de David MacDonald, économiste au Centre canadien de politiques alternatives (CCPA), 30 % des déductions de la mégadéduction profiteront à l’industrie pétrolière et gazière et 10 % iront à l’industrie minière.
« Même si c’est vrai que ça va profiter à une partie de l’économie, il ne faut pas perdre de vue que cette part est celle liée à l’activité extractiviste », prévient-il. « En gros, on se prive de revenus pour enrichir des entreprises qui envoient nos ressources naturelles en Chine, qui nous les revendra sous forme de batteries de voitures électriques », ironise-t-il.
Au total, ce serait 17 milliards $ en revenu qui seront retirés annuellement des coffres de l’État en raison de déductions d’impôts aux entreprises, si on additionne les déductions de cette année à celles de l’an dernier selon les calculs de l’IRIS.
« En gros, on se prive de revenus pour enrichir des entreprises qui envoient nos ressources naturelles en Chine, qui nous les revendra sous forme de batteries de voitures électriques »
David MacDonald, CCPA
À ceci, il faut ajouter un crédit d’impôt sur les projets d’exploration minière qui coûtera 956 millions $ sur cinq ans aux finances canadiennes.
Le gouvernement offre aussi 5,3 milliards $ de nouvelles déductions de taxes et impôts aux particuliers pour la prochaine année, se privant ainsi de ce revenu. Plus de la moitié de ces déductions sont liées à la prolongation de la réduction des taxes d’accise sur l’essence qui devrait priver l’État de 2,9 milliards $ en revenus. Une réduction qui baisse d’environ 5 $ en moyenne le coût d’un plein d’essence dans la majorité du pays, selon le gouvernement.
Bâtir pour « mettre fin à l’itinérance »
Le budget accorde près de 22,67 milliards $ au cours des cinq prochaines années pour bonifier des mesures existantes en matière de logement ou pour en financer de nouvelles.
Près de la moitié de cette somme (11,38 milliards $) est liée à l’objectif du gouvernement Carney de créer les conditions nécessaires pour mettre fin à l’itinérance d’ici dix ans. « L’itinérance demeure l’un des enjeux sociaux les plus pressants au Canada, mais elle n’est pas inévitable. Elle est attribuable aux lacunes qui existent dans les systèmes de logement, de santé, de santé mentale, de traitement des dépendances et de soutien social », peut-on lire dans le document.
« Ce soir, malheureusement, des milliers de Canadiens dormiront dans des refuges ou dans la rue, sans la sécurité ni la stabilité qu’offre un logement. Nous pouvons faire mieux. Nous devons faire mieux. Et nous allons faire mieux », a déclaré François-Philippe Champagne lors de son discours de présentation du budget.
« C’est une grande ambition, mais les moyens pour y arriver ne sont pas nécessairement au rendez-vous », prévient Julia Posca, chercheuse à l’IRIS.
Elle note notamment que la majorité des sommes accordées ne débuteront qu’en 2028, ce qui ne cadre pas avec l’urgence de la situation, selon elle.
Parmi ces mesures liées à l’itinérance, on compte la création d’un fonds de soutien intégré géré par Maison Canada, qui financera des projets liant au logement des services de santé mentale et physique, du soutien social et de l’aide aux personnes toxicomanes. Ce fonds financera des projets de maisons de transition et de maisons avec service de soutien à venir et aidera des projets existants à bonifier leur service. Le fonds vise à fournir une partie des capitaux pour aider les projets à convaincre le privé et la philanthropie de combler le manque.
Maison Canada consacrera en plus 3,6 milliards $ au cours des cinq prochaines années pour construire des maisons de transition dont le coût d’opération et de maintenance retombera sur le gouvernement provincial.
Le gouvernement investit aussi 1 milliard $ par année pour deux ans afin de soutenir des centres de prévention dans le domaine de la santé mentale et des dépendances.
De plus, il renouvelle pour dix ans les programmes « Vers un chez-soi » et de lutte contre l’itinérance chez les vétérans. Ces programmes, qui financent principalement des groupes communautaires travaillant avec des personnes en situation d’itinérance ou à risque de le devenir, se seraient terminés en 2028 si ce n’était de ce renouvellement.
« C’est une grande ambition, mais les moyens pour y arriver ne sont pas nécessairement au rendez-vous »
Julia Posca, IRIS
Le gouvernement renouvelle aussi l’Allocation canadienne pour le logement pour dix ans, un programme de supplément au loyer financé et opéré conjointement avec les provinces.
En plus de ces mesures directement liées à l’itinérance, le gouvernement Carney investit près de 1,5 milliard $ sur cinq ans à travers Maison Canada pour financer des projets de logement hors marché à travers le pays. À noter qu’à travers le document, le gouvernement mentionne son désir d’accélérer la construction de logements « hors marché », « abordables », et même en quelques occasions « communautaires », mais ne mentionne pas le logement « social ». Un vocable qui laisse un doute planer sur le type de clientèle qui pourrait être desservie par ces nouvelles constructions, rappelle Julia Posca.
Une somme de 1,5 milliard $ sur quatre ans sera également attribuée pour transformer des infrastructures existantes du gouvernement fédéral en logements « abordables ».
« On continue à se fier sur le marché comme si le problème n’était lié qu’à un manque de logements disponibles, alors qu’il est surtout causé par le coût trop élevé des logements et du manque de logement réellement abordable. »
Julia Posca, IRIS
Le gouvernement consacrera aussi une enveloppe supplémentaire de 7,9 milliards $ sur cinq ans à la construction de logements destinés aux Autochtones.
En prime, 468 millions $ de l’argent frais restant attribué aux enjeux de logement aideront les entreprises à développer de nouvelles techniques et de nouveaux matériaux pour accélérer la construction du logement et réduire les coûts. Cette somme aidera aussi les municipalités à intégrer l’intelligence artificielle pour accorder des permis de construction plus rapidement. Une somme supplémentaire de 13 millions $ ira principalement bonifier un programme d’accès aux prêts hypothécaires pour les personnes achetant des propriétés dont le prix oscille entre 1 et 1,5 million $.
« En somme, on reste toujours dans une logique de construire plus vite pour tenter de régler les problèmes de logement. On continue à se fier sur le marché comme si le problème n’était lié qu’à un manque de logements disponibles, alors qu’il est surtout causé par le coût trop élevé des logements et du manque de logement réellement abordable », résume Julia Posca.
Les immigrant·es blâmé·es pour les problèmes de logement
Le document mentionne aussi à plusieurs reprises que le gouvernement souhaite « maintenir l’immigration à des niveaux viables afin de permettre à l’offre de logements de rattraper progressivement la demande ».
Rappelons que selon plusieurs expert·es, cet amalgame entre les problèmes de logements et l’immigration n’est toutefois pas avéré dans la réalité.
Le gouvernement profite ainsi du budget pour annoncer qu’il compte maintenir les seuils d’immigration à 370 000 nouveaux·elles arrivant·es par année jusqu’en 2029, soit 62 % de moins que le nombre de personnes admises au pays en 2023.
En parallèle, le gouvernement débloque 302 millions $ sur quatre ans pour faciliter la voie vers la résidence permanente pour les personnes arrivant au pays grâce à une amélioration des procédures administratives.
Contrairement à l’an passé, peu de nouveaux investissements pour l’armée
Le budget 2026 prévoit relativement peu de nouvelles mesures pour les Forces armées canadiennes ainsi que pour le secteur de la défense. Au total, celles-ci totalisent 755 millions $ sur cinq ans, dont 28 millions $ ira à appuyer la communauté de Wainwright et les familles des victimes et les militaires dont la santé mentale a été affectée par l’incendie d’une base militaire qui a fait 4 morts et 25 blessés le mois dernier.
Le gouvernement a toutefois utilisé l’occasion du budget pour réitérer son désir de faire passer les dépenses militaires du pays à 4 % du Produit intérieur brut (PIB) d’ici 2030 et à 5 % d’ici 2035. Le document rappelle que, depuis le budget 2025 et les 82 milliards $ de nouveaux investissements en défense qui y ont été annoncés, le pays est sur la voie de « la plus importante augmentation des dépenses de défense depuis la Seconde Guerre mondiale ». Entre les deux budgets, le gouvernement avait aussi annoncé 2,4 milliards $ de dépenses supplémentaires pour créer l’Agence de l’investissement en défense pour faciliter les processus d’achats des Forces armées canadiennes.
« Même s’il n’y a pas vraiment de nouvelles annonces pour l’armée, il ne faut pas oublier l’ampleur du virage qui a été amorcé avec ce gouvernement », résume Guillaume Tremblay-Boily.
L’environnement et les changements climatiques brillent par leur absence
Pour la première fois depuis au moins une dizaine d’années, l’environnement et les changements climatiques n’ont pas eu droit à un chapitre dans le document budgétaire qui fait 608 pages dans sa version française. « Ça donne l’impression que le gouvernement a jeté l’éponge », remarque Guillaume Tremblay-Boily.
Le budget comporte tout de même certaines mesures dont 400 millions $ sur sept ans pour renouveler un programme d’efficacité énergétique des entreprises. Il confirme aussi 1 milliard $ par année pendant deux ans pour aider les propriétaires à remplacer leurs systèmes de chauffage au gaz ou au mazout par des thermopompes.
Le budget étend aussi les crédits d’impôt pour « l’énergie propre » de 36 milliards $ d’ici 2042. Une somme qui pourrait sembler importante si on la prend toute seule, mais la grande majorité de ces investissements ne prendront effet que dans dix ou même quinze ans, et pourrait très bien ne jamais se concrétiser, prévient Adrian Merkins-Wood, du CCPA.
« Ça donne l’impression que le gouvernement a jeté l’éponge »
Guillaume Tremblay-Boily, IRIS
« Sans oublier qu’ils ont récemment redéfini ce qui est de l’énergie propre et que la nouvelle définition pourrait encadrer de l’électricité fait avec du gaz ou même du charbon », rappelle-t-il.
« Il y a tout de même plusieurs mesures qui feront une différence dans tout cela, mais elles ne suffisent pas à compenser les mesures qui nous font reculer du point de vue du climat. À lui seul, le nouveau pipeline proposé par Carney sera responsable de plus d’émission que tout le reste et, en fin de compte, ce qui compte pour les changements climatiques, c’est le total des émissions », précise-t-il.
Quelques mesures intéressantes pour les plus vulnérables
Le gouvernement compte transformer le crédit d’impôt pour proches aidant·es en un crédit d’impôt remboursable, une mesure qui devrait coûter 845 millions $ sur quatre ans. « Ça peut sembler un détail, mais ça va être un grand changement pour les personnes dans cette situation », remarque Guillaume Tremblay-Boily.
En effet, la majorité des proches aidant·es doivent quitter leur travail pour venir en aide à la personne qu’iels prennent à charge, ou sont déjà à la retraite, ce qui signifie qu’iels ont un très faible revenu. Dans son ancienne forme, la majorité des proches aidant·es ne pouvait donc pas profiter pleinement de la déduction. En devenant un crédit remboursable, toutes les personnes éligibles pourront toucher le crédit, peu importe leur revenu.
Le gouvernement prolonge également d’une année le supplément de l’Allocation canadienne pour l’épicerie et les besoins essentiels. Les personnes ayant un revenu inférieur à environ 60 000 $ pour une personne seule et 85 000 $ pour une famille avec plusieurs enfants devraient ainsi pouvoir toucher entre 339 $ et 679 $ en 2027 qui les aideront à boucler leurs fins de mois. La mesure coûtera 4,1 milliards $.
Le gouvernement ajoute également 610 millions $ sur quatre ans pour bonifier le programme Nutrition Nord Canada qui fournit de l’aide alimentaire à des populations principalement autochtones du Grand Nord.

