Début juillet, le président philippin Ferdinand Marcos Jr. a rencontré le premier ministre canadien Mark Carney à Vancouver. C’était la première visite d’un chef d’État philippin en sol canadien depuis onze ans. Cependant, des membres de la diaspora philippine à travers le Canada ont dénoncé les coopérations annoncées en matière de défense et de ressources naturelles, qui, selon eux et elles, risquent d’aggraver les problèmes environnementaux et les violations des droits humains aux Philippines, en plus de servir des visées impérialistes.
Le 2 juillet, le Canada et les Philippines ont officiellement élevé leurs relations bilatérales au rang de « partenariat stratégique », espérant ainsi approfondir leur coopération dans plusieurs domaines, incluant la défense, le commerce, l’énergie et les ressources naturelles, ainsi que le travail et la migration.
Dans une déclaration commune, les deux gouvernements soulignent que les relations canado-philippines ont toujours été fondées sur « des valeurs communes de démocratie, de respect de la souveraineté et de respect du droit international ».
Or, depuis des décennies, des organismes de défense des droits humains dénoncent la pratique généralisée du red-tagging (étiquetage rouge) par différentes administrations qui se sont succédé aux Philippines. Le red-tagging consiste à qualifier de « communiste » ou de « terroriste » toute personne opposée au régime et perçue comme affiliée à la gauche progressiste, qu’il s’agisse de défenseur·euses des droits humains, militant·es environnementaux·ales, organisateur·trices syndicaux·ales, leaders paysan·nes ou autochtones. Les personnes ciblées pourraient faire face à de l’intimidation, des disparitions forcées, voire des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les forces de l’État.
De ce fait, en mai 2024, le Tribunal international des peuples (TIP), une instance quasi judiciaire composée de juré·es internationaux·les, a déclaré coupables Ferdinand Marcos Jr. et son prédécesseur Rodrigo Duterte, ainsi que le gouvernement des États-Unis qui a soutenu les deux régimes, pour crimes de guerre et violations du droit international humanitaire contre le peuple philippin.
Le TIP remarquait d’ailleurs que les atrocités commises par Rodrigo Duterte semblent s’être intensifiées sous l’administration actuelle de Marcos Jr., au pouvoir depuis 2022. À noter que l’ex-président comparaîtra en novembre prochain devant la Cour pénale internationale pour des accusations de crimes contre l’humanité.
« En accueillant [Marcos Jr.] et en concluant des ententes de coopération, tout en fermant les yeux sur ce qui se passe sur le terrain en termes de droits humains, le Canada participe d’une certaine manière à soutenir et à légitimer [ce régime] », dénonce en entrevue Joey Calugay, membre du chapitre québécois de la Coalition internationale pour la protection des droits de la personne aux Philippines (ICHRP Québec) et organisateur communautaire de Migrante Québec, un organisme de travailleur·euses migrant·es philippin·es.
Exploitation minière au détriment des droits humains
Dans le cadre du nouveau partenariat, les Philippines et le Canada se sont engagés à approfondir leur coopération en matière d’énergie et de ressources naturelles. Le gouvernement canadien entend notamment sécuriser ses chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques.
Les Philippines figurent parmi les pays les plus riches en minéraux, disposant d’importantes réserves de nickel, de cobalt, de cuivre et d’or. Cependant, elles figurent également parmi les plus dangereux pour les militant·es environnementaux·ales, selon l’organisme de défense des droits humains Global Witness, qui met en cause la pratique du red-tagging, pouvant donner lieu à des disparitions forcées et à des exécutions extrajudiciaires.
Actuellement, six compagnies minières canadiennes opèrent aux Philippines, et beaucoup d’autres sont soutenues par des capitaux canadiens. Alors qu’il cherche à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement, le gouvernement canadien a éliminé en juin dernier le Bureau de l’ombudsman canadien de la responsabilité des entreprises (OCRE), le seul organe jusqu’alors chargé d’enquêter sur les allégations de violations des droits humains commises par des entreprises opérant à l’étranger.
Lors de sa visite de quatre jours, Marcos Jr. a rencontré des acteurs du secteur minier et a sécurisé un investissement de 1,9 milliard de dollars américains d’OceanaGold, une compagnie aurifère canado-australienne qui exploite la mine d’or et de cuivre de Didipio dans le nord des Philippines depuis vingt ans.
OceanaGold a toujours fait l’objet d’une forte opposition de la communauté autochtone locale. En plus de menacer le réseau d’approvisionnement en eau et les moyens de subsistance de la communauté, elle a été accusée par la Commission des droits humains des Philippines d’avoir illégalement démoli au moins 187 maisons en 2008. En 2021, le gouvernement philippin a malgré tout renouvelé le permis d’exploitation de la compagnie, ce qui lui permet de poursuivre ses activités jusqu’en 2044.
« En concluant des ententes de coopération, tout en fermant les yeux sur ce qui se passe sur le terrain en termes de droits humains, le Canada participe à légitimer ce régime. »
Joey Calugay, ICHRP Québec et Migrante Québec
Par ailleurs, Fatima Beydoun, présidente d’ICHRP Québec, estime que les investissements dans les compagnies étrangères ne profitent guère au peuple philippin, c’est au contraire ce dernier, en particulier la population autochtone, qui subit de plein fouet les dommages environnementaux et économiques.
« Les inondations, par exemple, sont dues aux mines à ciel ouvert. Celles-ci provoquent aussi des glissements de terrain et détruisent les terres arables, tandis que c’est un pays essentiellement agricole », déplore également Joey Calugay.
Militarisation des Philippines
En novembre 2025, le Canada et les Philippines avaient signé un Accord sur le statut des forces armées de pays étranger, qui permettra aux forces armées canadiennes et philippines de collaborer à des opérations et à des exercices multinationaux sur les territoires de l’un et de l’autre.
En avril et mai dernier, le Canada a participé pour la première fois à Balikatan, un exercice annuel dirigé par les États-Unis et les Philippines dans un contexte de tensions croissantes autour de Taïwan et de la mer de Chine méridionale. Les forces armées canadiennes ont rejoint environ 17 000 soldats des États-Unis et des Philippines, mais aussi du Japon, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et de la France.
« Carney continue de parler de “coudes levés” et d’être différent des États-Unis. Mais en réalité, tout cela s’inscrit dans leur agenda de guerre. »
Joey Calugay
Pour Joey Calugay, la militarisation ne protègera pas le peuple philippin. « L’intervention étrangère dans toute région, comme on l’a vu au Moyen-Orient, ne renforce pas la sécurité de la région. Elle la rend moins sûre pour les gens qui y vivent. »
Il souligne que les exercices s’accompagnent toujours de déplacements de communautés locales et perturbent leurs moyens de subsistance.
« Les États-Unis ont lancé un missile Tomahawk pour le tester, qui est tombé près d’un village de 2 000 habitants, et le Canada faisait partie de ça », dénonce Joey Calugay, « Carney continue de parler de “coudes levés” et d’être différent des États-Unis. Mais en réalité, tout cela s’inscrit dans leur agenda de guerre ».
Des travailleur·euses coincé·es dans la précarité
Lors de la visite de Marcos Jr., les deux pays se sont également engagés à « renforcer les mesures de protection des travailleurs migrants et de favoriser le recrutement éthique », dans le cadre de leur coopération en matière de travail et de migration.
Pour Joey Calugay et Fatima Beydoun, travaillant tous·tes au Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTI), la déclaration commune à ce sujet laisse énormément de flou quant à la mise en œuvre effective de ces engagements.
« Au final, les politiques [d’immigration] actuelles rendent les travailleurs migrants plus vulnérables aux abus. Plusieurs restrictions compliquent le renouvellement de leurs permis de travail fermés », qui les lient à un employeur et un lieu de travail donnés, déplore Joey Calugay.
« À cause de leur forte dépendance de leur employeur pour sécuriser leur statut et leur emploi, et de leur impossibilité de mobilité professionnelle, ils sont empêchés de dénoncer les abus et de bénéficier des protections dont disposent les autres travailleurs », poursuit l’organisateur communautaire.
« De quelles protections parle-t-on, si la structure reste la même? », interroge-t-il.
Bien que les frais de recrutement soient interdits par le Règlement sur l’immigration et la protection des réfugiés depuis 2022, de nombreux·euses travailleur·euses migrant·es se font toujours charger des milliers de dollars par des recruteurs frauduleux. « Il n’existe aucun mécanisme qui permet aux travailleurs de faire respecter cette règle [ou] de récupérer ces frais », explique Joey Calugay.
Ce qui est d’autant plus problématique, selon Fatima Beydoun et Joey Calugay, c’est que les Philippines bâtissent leur économie sur l’exportation de la main-d’œuvre depuis les années 1970 et que les coopérations annoncées avec le Canada pourraient accroître la migration de la population philippine.
« On voit des séparations familiales, on voit que les principales préoccupations des travailleurs migrants sont de subvenir à leurs besoins et payer leur loyer ici, mais aussi d’envoyer le reste à leur famille restée aux Philippines. Les gens s’endettent souvent, à la fois ici et dans leur pays, ce qui crée un cycle sans fin de remboursement de dettes », témoigne Fatima Beydoun.
Les transferts de fonds des travailleur·euses migrant·es à l’étranger constituent depuis longtemps un pilier important de l’économie des Philippines. En 2025, le total annuel a atteint un record historique de 35,6 milliards de dollars américains, selon les données publiées par la Banque centrale des Philippines. Ces transferts représentent 7,3 % du produit intérieur brut du pays et 6,4 % de son revenu national brut.
« Cette stratégie empêche les Philippines de s’industrialiser », soutient Joey Calugay. « Au lieu de construire son économie et développer ses industries de l’intérieur, le gouvernement pousse ses meilleurs travailleurs qualifiés, y compris les infirmiers, les médecins et les ingénieurs, à occuper des emplois à bas salaires à l’étranger afin de subvenir aux besoins de leur famille. »
Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.