L’intelligence artificielle pourrait transformer profondément la société québécoise au cours du prochain cycle électoral. Voici les propositions des principaux partis concernant l’usage de ces technologies dans la société et l’État québécois.
Les quatre prochaines années risquent d’être déterminantes pour l’intégration de l’intelligence artificielle dans plusieurs sphères de la société québécoise. En tant que législateur, mais aussi comme l’un des employeurs les plus importants de la province, le prochain gouvernement du Québec aura un rôle central à jouer dans ce déploiement. Voici comment chaque parti compte s’y prendre pour remplir ce rôle.
Québec solidaire, la prudence avant tout
S’il est élu, le parti entreprendra un chantier pour mieux encadrer l’usage et le déploiement de l’intelligence artificielle. Par courriel, QS a précisé que « c’est absolument nécessaire de développer un cadre réglementaire basé sur les principes de transparence, de transition socio-écologique ainsi que sur le respect de l’identité et de la culture québécoise, de la vie privée, de la propriété intellectuelle et des droits d’auteurs face au déploiement rapide de cette technologie ».
Le parti souhaite aussi interdire au gouvernement du Québec de financer des produits culturels générés par l’IA.
Interrogé sur le fait que plusieurs des champs de compétences entourant l’IA appartiennent au gouvernement fédéral, le parti souverainiste ajoute : « C’est sûr qu’on ne peut pas faire confiance au Canada pour protéger notre souveraineté numérique et les droits d’auteurs de nos artistes, le Québec ne sera jamais mieux servi pour tenir tête aux géants numériques que par lui-même ».
QS dit aussi vouloir faire preuve « d’énormément de prudence et de caution » dans le déploiement de l’intelligence artificielle dans la fonction publique et le domaine de la santé. Il concède que certains gains d’efficacité pourraient être faits, mais ceux-ci ne doivent pas, selon eux, se faire aux dépens de la protection des données personnelles, de la qualité et du caractère humain du service.
Dans le milieu scolaire, le parti reconnaît que l’IA a « chamboulé les mécanismes traditionnels de l’évaluation ». Il considère toutefois que les établissements d’enseignements et d’éducation supérieure s’adaptent déjà à cette réalité et qu’un gouvernement solidaire chercherait surtout à les soutenir dans cet effort en leur fournissant des outils et des ressources.
Pour ce qui est du cursus scolaire, QS dit qu’« il faut également former les nouvelles générations face aux nouvelles technologies, à la fois par rapport à leur utilisation, mais également pour développer l’esprit critique requis pour comprendre les limites et les enjeux de celles-ci ».
Parti libéral, s’assurer de mettre l’IA au service du Québec et pas le contraire
Le Parti libéral du Québec s’engagerait dans un chantier pour encadrer l’usage et le déploiement de l’IA dans la province s’il était élu. Il nommerait notamment un ministre responsable de l’intelligence artificielle, explique en entrevue Alain Chandonnet, candidat libéral dans la circonscription de La Peltrie. « Ça va prendre une gestion centralisée, mais avec un usage qui est transversal et surtout un cadre législatif puis des politiques claires quant à son utilisation », explique-t-il.
« Comme toutes les technologies, c’est quelque chose qui peut être utilisé de la bonne ou de la mauvaise façon. On a une responsabilité vis-à-vis des citoyens, des entreprises et de la société tout entière de bien faire les choses dans ce dossier », précise le candidat.
Le parti estime que l’IA aura un rôle à jouer dans la fonction publique, mais que son implantation devra être méthodique et calculée, passant notamment par une série de projets pilotes. « Il ne faut pas que ce soit un free-for-all », insiste-t-il.
Selon lui, la technologie peut avoir une grande utilité dans le domaine de la santé pour encadrer le personnel et améliorer le processus selon lui, par exemple en aidant à prioriser les rendez-vous des médecins. « Mais il ne sera pas question de remplacer des humains. Un principe qui est important pour nous, c’est que derrière chaque décision que le gouvernement et même une entreprise prennent au sujet d’un citoyen, il doit y avoir un humain », remarque-t-il.
Son parti voit vraiment l’IA comme un outil qui doit être au service des employés de l’État avant tout et ne doit surtout pas être vu comme une façon de remplacer des fonctionnaires, insiste-t-il.
Les libéraux anticipent que cette technologie devrait tout de même avoir un effet disruptif dans certains domaines d’activité et disent être prêts à faire des investissements dans la formation continue et dans la formation des adultes pour aider les personnes affectées à se requalifier.
Le candidat libéral estime que les technologies basées sur l’intelligence artificielle ont beaucoup de potentiel pour le milieu scolaire et qu’elles pourront aider les enseignant·es et le personnel à développer les capacités des élèves. Par contre, il ne croit pas pertinent de développer spécifiquement la capacité des élèves à utiliser des modèles en particulier. « Ça peut être un tuteur extrêmement puissant surtout pour aider les enfants qui ont des besoins particuliers. Il faut l’utiliser en complémentarité pour le développement de leurs aptitudes, de leur capacité d’analyse, etc. », précise-t-il.
Pas d’IA générative durant la campagne… pour tous sauf le PCQ
À la demande de la Société des auteur·e·trice·s de radio, télévision et cinéma (SARTEC) le PQ, la CAQ, QS et le PLQ se sont engagés à respecter « les principes d’une campagne électorale authentique, respectueuse du travail des artistes, des créateurs et des créatrices ».
Concrètement, cela signifie qu’ils n’utiliseront pas de technologie d’intelligence artificielle générative pour produire des images, vidéos, musiques, messages audio, discours ou contenus rédactionnels qui pourraient autrement être créés par des artistes québécois·es.
Ils ont en plus adhéré à un code de conduite élaboré par un regroupement de chercheur·euses et des représentant·es de l’industrie québécoise de l’IA, par lequel ils s’engagent à être transparents dans leur utilisation de l’IA, à ne pas utiliser ces technologies pour « tromper ou manipuler l’opinion de l’électorat », à adopter de bonnes pratiques de gouvernance en matière de gestion des données personnelles.
Ils s’engagent aussi à créer un groupe de suivi au sein du gouvernement pour voir comment ces dispositions pourraient être intégrées à la Loi électorale en vue des prochaines élections.
Questionné sur le refus de son parti d’adhérer à ces principes, le chef conservateur Éric Duhaime s’est défendu en conférence de presse : « Parce qu’on veut voir exactement ce qui en est et ce que ça implique. Parce que vous comprenez qu’on en est au balbutiement. C’est peut-être la première campagne où il va en avoir un peu, on veut voir l’impact avant de commencer à surréglementer et voir l’utilisation qui en est faite. Ce n’est pas tout mauvais ce qui sort de l’intelligence artificielle. »
Le Parti Québécois avait originellement été réfractaire à l’idée de se plier à un code de conduite en matière d’IA, mais s’est ravisé avant le début de la campagne.
Conservateurs, libre marché et fonction publique automatisée
L’intelligence artificielle fait partie d’une des propositions centrales de la campagne du Parti conservateur du Québec, qui a décliné nos demandes d’entrevue dans le cadre de cet article. C’est principalement en déployant ces technologies dans la fonction publique que le parti espère pouvoir dégager 47 milliards $ d’économies sur cinq ans et supprimer 20 000 postes de fonctionnaires pour financer notamment ses baisses d’impôts tout en retournant à l’équilibre budgétaire.
La plateforme économique du parti qualifie l’intelligence artificielle de « véritable révolution » qu’il déploierait de façon « systématique et intelligente ».
Le parti, qui considère déjà que la réglementation est un « frein à l’investissement et à la création des entreprises », ne compte pas légiférer non plus pour encadrer l’usage et le déploiement de ces technologies.
Coalition avenir Québec, l’IA sous l’œil de la cheffe
La Coalition avenir Québec a également décliné nos demandes d’entrevue. La formation politique compte aussi dans une certaine mesure utiliser l’intelligence artificielle pour réduire la taille de l’État et accompagner le travail des fonctionnaires. La ministre responsable de l’Administration gouvernementale et de l’Efficacité de l’État, France-Élaine Duranceau, a d’ailleurs montré un grand enthousiasme pour le potentiel de ces technologies dans plusieurs commissions parlementaires dans la dernière année, notamment celle du projet de loi 7 sur l’efficacité de l’État.
Le parti a annoncé que, s’il forme le prochain gouvernement, il créerait une nouvelle équipe responsable des grands travaux numériques relevant directement de la première ministre. Parmi les mandats de cette équipe : « faire de la place à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les processus gouvernementaux ».
Lors de son dernier mandat, la CAQ a créé un Centre d’expertise de l’intelligence artificielle en éducation qui a pour mandat d’assurer dans le réseau scolaire la gouvernance en matière d’IA, son utilisation responsable et de renforcer l’apprentissage des compétences numériques à travers le Programme de formation de l’école québécoise. Celui-ci a créé plusieurs guides destinés aux enseignant·es pour les aider à intégrer l’IA dans les écoles, à la fois pour améliorer leur apprentissage de compétences que pour aider les enfants à utiliser l’IA en tant que telle.
Sinon, le parti a fait peu de propositions concernant ces nouvelles technologies dans le cadre de la campagne. On sait toutefois que l’adoption de l’intelligence artificielle par les entreprises québécoises, grandes et petites, était l’une des priorités de la première ministre, Christine Fréchette, alors qu’elle pilotait le ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie. Elle a déclaré à plusieurs reprises vouloir faire du Québec un « leader mondial » en matière d’IA, qu’elle a présentée comme « un secteur clé de l’économie ».
Parti québécois, une vision à préciser
Le Parti québécois, qui n’a pas répondu à nos nombreuses sollicitations dans le cadre de cet article, dit lui aussi vouloir intégrer l’intelligence artificielle dans la fonction publique pour « gagner en efficacité ». La façon dont il s’y prendra et le rôle de l’IA dans son désir de réduire la masse salariale de l’État de 2,5 % par année restent à préciser.
Dans son Livre bleu sur l’indépendance du Québec, l’intelligence artificielle est présentée comme l’un des enjeux pour lesquels le Québec ne peut pas laisser parler le Canada en son nom. Le parti avance qu’un Québec indépendant « permettrait de s’engager pleinement dans les discussions internationales et de s’assurer que d’éventuelles régulations adoptées répondent aux besoins et aux préoccupations spécifiques des Québécois ».
Sinon, la position du parti sur les enjeux de l’intelligence artificielle n’a pour l’instant pas été précisée, la technologie est notamment absente des « grands chantiers pour l’éducation » que le parti souhaite mettre en place.


