La campagne non partisane Votons Palestine a récolté l’engagement de 40 candidat·es – tous·tes solidaires – sur des enjeux locaux qui concernent la Palestine. Si Israël et la Palestine ont animé les mouvements protestataires au Québec au cours des trois dernières années, la majorité des principaux partis évitent le sujet en amont des élections provinciales.
Un sondage de Léger paru en avril dernier montre que seulement 17 % des québécois·es ont une perception favorable d’Israël. Une cote en dégringolade depuis les trois dernières années qui devrait, aux yeux de Boutaïna Chafi et de ses collègues à la campagne Votons Palestine, inciter les candidat·es des différents partis politiques à prendre position sur l’enjeu durant la campagne.
Lancée la semaine dernière, la campagne Votons Palestine regroupe six organisations de la société civile : Voix juives indépendantes, Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO), le Mouvement de la jeunesse palestinienne, Greenpeace, Fermons le bureau de la honte et Désinvestir pour la Palestine.
La campagne est décrite comme citoyenne et non-partisane et demande à tous·tes les candidat·es de s’engager sur quatre points qui relèvent des compétences provinciales, soit :
- Fermer le Bureau du Québec à Tel-Aviv
- Étendre la couverture de la RAMQ aux ressortissant·es de Gaza
- Poursuivre et élargir le désinvestissement de la Caisse de dépôt et placement du Québec (la Caisse)
- Mettre fin au transit via le Québec d’équipements militaires vers Israël
« Souvent, avec le palier provincial, ce qu’on se fait dire, c’est que ça relève de la compétence fédérale », avance Boutaïna Chafi. « L’idée derrière la campagne, c’est de démontrer qu’il y a une responsabilité au niveau provincial. »
Depuis le 7 octobre 2023, certains partis affichent leurs couleurs sur ces enjeux. C’est par exemple le cas de Québec solidaire (QS), qui demande notamment la fermeture du Bureau du Québec à Tel-Aviv, et, de l’autre côté, la Coalition avenir Québec (CAQ), qui défend son ouverture.
Mais pour d’autres partis, c’est beaucoup moins clair.
« Ce qu’on entend beaucoup, surtout des libéraux et du PQ, c’est que la ligne de parti n’est pas établie », analyse Boutaïna Chafi. Mais parfois, « les partis préfèrent ne pas avoir de position pour éviter de se mettre dans une situation qui pourrait être malaisante ».
Dans le cadre de la campagne, chaque député est sollicité individuellement et peut s’engager de manière totale ou partielle, soit en n’adhérant qu’à certains points. En date de publication de cet article, 40 candidat·es, tous·tes solidaires, s’étaient engagé·es, et ce, de manière totale sur les quatre demandes.
De son côté, Pivot a contacté les principaux partis politiques afin de connaître leur position.
Du lot, seul QS a fourni des réponses claires sur les quatre points, s’accordant à toutes les demandes de la campagne.
Le Parti libéral du Québec (PLQ) s’est dit préoccupé par « la situation humanitaire à Gaza et les violences qui persistent », réitérant son « appui indéfectible au droit d’Israël d’exister en paix et en sécurité » ainsi qu’au « droit du peuple palestinien à l’autodétermination », sans pour autant répondre aux questions de Pivot.
Le Parti québécois (PQ) a, quant à lui, refusé de répondre.
La CAQ et le Parti conservateur du Québec (PCQ) n’ont pas fait suite aux demandes répétées de Pivot.
« On sait qu’il y a une pression beaucoup plus importante qui est nécessaire pour que certains candidats sentent qu’ils doivent répondre à une proportion des électeurs dans leur circonscription », concède Boutaïna Chafi.
Mais l’activiste pense que cette pression pourrait monter d’ici le jour du scrutin, et ainsi forcer la prise de position de candidat·es du PLQ, qui n’a jamais eu de position très claire quant à la Palestine, ou même du PQ, qui historiquement, s’était positionné en soutien au peuple palestinien.
Bureau du Québec à Tel-Aviv
Depuis son ouverture officielle en septembre 2024 par le gouvernement de la CAQ, QS demande la fermeture du Bureau du Québec à Tel-Aviv, chose que le parti promet de faire dans les 100 premiers jours de mandat.
Si aucun·e candidat·e du PQ ne s’est encore engagé sur ce point, le député péquiste dans Jean-Talon, Pascal Paradis, avait en avril 2024 appelé à suspendre son ouverture, citant l’escalade des violences entre Israël et l’Iran.
Lors d’un débat électoral tenu lundi par le Conseil des relations internationales de Montréal en partenariat avec le Devoir, le candidat péquiste dans Pointe-aux-Trembles, Stéphane Paquet, s’est dit en faveur du maintien du Bureau, tempérant que ses activités devraient cependant être suspendues tant que les violences israéliennes perdurent à Gaza.
Au cours de cet échange, la CAQ et le PLQ ont quant à eux plaidé en faveur du maintien du Bureau et de ses opérations.
Au moment de son ouverture en 2024, en plein génocide à Gaza, la ministre québécoise des Relations internationales de l’époque, la caquiste Martine Biron, avait défendu que le projet était antérieur au 7 octobre et n’avait « strictement rien à voir avec le gouvernement de Nétanyahou ».
Lors d’une mêlée de presse précédant l’ouverture, l’ancien ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, avait affirmé être à l’origine du projet, qui aurait été inspiré par une mission ministérielle en Israël en 2022, durant laquelle il avait été impressionné par le secteur de la technologie et de l’innovation du pays.
« Le français n’est pas une langue officielle d’Israël. Le Liban, qui est un pays francophone, aurait été un bien meilleur endroit. »
Boutaïna Chafi
En décembre dernier, Pivot avait révélé que les fonctionnaires du Bureau avaient tenté de nouer des liens avec des entreprises israéliennes de cybersécurité associées aux services de renseignements israéliens et dont les technologies pourraient présenter des risques pour les Québécois·es.
« Il est présenté comme étant un bureau qui va faire rayonner la francophonie au Moyen-Orient, alors que le français n’est pas une langue officielle d’Israël », souligne Boutaïna Chafi, « le Liban, qui est un pays francophone, aurait été un bien meilleur endroit. »
Dur de justifier l’ouverture et le maintien d’un Bureau « alors qu’on est dans un déficit budgétaire monstrueux, qui ne fait que gober plus de l’argent des contribuables et ne produit rien pour la population », argumente Boutaïna Chafi.
Comme le révélait Pivot dans une enquête sur les activités du Bureau, ce dernier cumulait des dépenses de plus de 1,5 million $ en juin 2025.
Contrairement aux autres bureaux du Québec à l’étranger qui assurent les relations de la province avec plusieurs pays de la région où ils sont installés, le Bureau du Québec à Tel-Aviv couvre uniquement Israël.
Transit d’armes au Québec
En novembre dernier, une enquête dévoilait que des livraisons de marchandises militaires provenant de fabricants basés dans des grandes villes canadiennes, dont Montréal, avaient été expédiées vers Israël même si le gouvernement fédéral affirmait avoir suspendu les permis d’exportation d’armes au pays.
Du lot, 150 expéditions d’explosifs et de matières inflammables auraient été faites depuis les usines de General Dynamics à Valleyfield et Repentigny, vers des usines américaines qui produisent des bombes et des obus utilisés à Gaza.
Le rapport avait notamment dévoilé que des explosifs produits en Pologne, utilisés dans la fabrication d’armes en Israël, transitaient par le port de Saguenay et circulaient sur les routes du Québec.
« La seule et unique raison pour laquelle le transport de TNT de la Pologne jusqu’aux États-Unis, transite par le Saguenay, c’est parce que le port de Saguenay est un des seuls sur la côte est nord-américaine qui est un petit peu isolé des centres urbains », explique Boutaïna Chafi. « Et le fédéral, mais aussi le Québec, accepte que sa population au Saguenay soit exposée à ce genre de risque. »
Contactés par Pivot, les trois candidats péquiste, caquiste et conservateur dans la circonscription de Dubuc, où se trouve le port de Saguenay, n’ont pas fait suite aux questions de Pivot.
Pour sa part, QS soutient « la mise en marche d’un embargo bilatéral sur le transfert d’armes avec Israël, en s’assurant que les compagnies et infrastructures québécoises ne soient pas mises en œuvre pour encourager l’acheminement d’armes ou de composantes d’armes ».
Placements de la Caisse
Au cours des trois dernières années, plusieurs organisations québécoises et internationales, dont les Nations Unies et Amnistie internationale, dénoncent les investissements de la Caisse dans des compagnies complices du génocide à Gaza, de l’occupation illégale et de l’apartheid en Palestine.
En juillet 2025, la Caisse s’était engagée à ne faire aucun nouvel investissement en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés.
Dans un communiqué paru en juin dernier, la Caisse évaluait son « exposition géographique à Israël » à un peu moins de 250 millions $, des investissements détenus « par une poignée de gestionnaires externes » qui représenteraient 0,04 % de son portefeuille.
Une analyse signée par la Coalition du Québec Urgence Palestine et Mouvement pour une paix juste, estime plutôt qu’en 2025, la Caisse détenait 26,4 milliards $ à son actif dans 81 entreprises problématiques. Cela inclut non seulement des fabricants d’armes comme General Dynamics, mais aussi des géants numériques, comme Amazon et Microsoft, dont les technologies sont utilisées par l’armée israélienne.
Parmi les principaux partis, seul QS a répondu aux questions de Pivot concernant les investissements de la Caisse, promettant de « mettre en place les dispositifs nécessaires pour assurer le désinvestissement de la Caisse de dépôt et placement du Québec », et ce, « de toutes les entreprises qui sont complices du génocide en cours ou qui en tirent profit », en plus des entreprises israéliennes.
Couverture de la RAMQ
Au Canada, le Québec demeure la seule province qui n’a pas étendu son régime d’assurance maladie aux ressortissant·es gazaoui·es arrivé·es depuis octobre 2023.
La plupart de ces dernier·ères ont obtenu un visa temporaire du Canada, leur octroyant une couverture de soins de santé aux frais du fédéral sur une période de trois mois. Après cette période, c’est aux provinces de reprendre le relais, ce que refuse de faire le Québec.
Les réfugié·es ukrainien·nes avaient pourtant eu accès à la RAMQ ainsi qu’à une prolongation de la couverture provinciale jusqu’en 2028.
Durant son mandat, le ministre caquiste de la Santé, Christian Dubé, avait défendu que le type de visa temporaire accordé par le fédéral ne répondait pas aux critères d’admissibilité de la RAMQ et demandait plutôt à Ottawa de prolonger sa couverture.
Dans un courriel à Pivot, QS dit, quant à lui, souhaiter « étendre la couverture de la RAMQ aux ressortissant·es de Gaza en incluant les personnes titulaires du visa de résidence temporaire ».
Ici aussi, les autres partis n’ont pas répondu aux questions de Pivot.
Reconnaissance de la Palestine
En mai 2024, le député solidaire Guillaume Cliche-Savard avait déposé une motion à l’Assemblée nationale visant à ce que la province reconnaisse l’État palestinien, bloquée par la CAQ et les libéraux.
Le chef du PQ, dont le parti avait appuyé la motion solidaire, Paul Saint-Pierre Plamondon, s’était dit en faveur d’un État palestinien
Contacté par Pivot, le parti n’a cependant pas voulu commenter la question.
Les conservateurs, qui n’avaient alors aucun siège à l’Assemblée nationale, n’ont pas répondu aux questions de Pivot à ce sujet. Cependant, le chef du parti, Éric Duhaime, s’est fréquemment prononcé en faveur d’Israël.
Ce genre de motion a pourtant été adoptée dans plusieurs autres pays, dont la Norvège, l’Irlande et l’Espagne. Une tendance qu’a finalement suivie le Canada en septembre 2025, tout comme le Royaume-Uni, la France, l’Australie et le Portugal.
Suite à la décision du fédéral, la co-porte-parole solidaire, Ruba Ghazal, avait de nouveau demandé au gouvernement de la CAQ de reconnaître la Palestine.
La ministre des Relations internationales de l’époque et députée dans Chutes-de-la-Chaudière, Martine Biron, avait affirmé prôner, tout comme Québec solidaire, une solution « à deux États »
La solution à deux États repose sur la division de la Palestine ancestrale en deux États souverains : Israël pour les Juif·ves et la Palestine pour les Palestinien·nes. La CAQ, tout comme le PLQ, s’est néanmoins opposée à la reconnaissance officielle de la Palestine.
Dans un courriel à Pivot, QS confirme toujours soutenir une solution à deux États que le parti perçoit comme « le meilleur scénario », concédant qu’une telle perspective « demeure complexe avec la situation actuelle ».
« On se doit de réclamer des choses, des personnes qui vont nous représenter dans les quatre prochaines années », conclut Boutaïna Chafi, qui espère que la solidarité envers la Palestine, particulièrement forte chez les jeunes, pourrait mener certain·es candidat·es à briser le mutisme au sein de leur parti.

