Les mangeux de roteux face à l’empire

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Les mangeux de roteux face à l’empire

Tiraillés entre souveraineté et indépendance, le PQ et le Bloc font bande à part sur la question de l’impérialisme américain.

Un cas de conscience anti-impérialiste agite le Bloc québécois. Cette semaine, c’est la deuxième fois que la formation fédérale interpelle le gouvernement Carney pour soutenir l’aide humanitaire vers Cuba et rompre le blocus qui sévit contre la nation des Caraïbes.

On ne va pas se plaindre, toute aide est bonne à prendre contre l’escalade expansionniste américaine. Mais il demeure que le contraste de cette position avec la réserve du Bloc face aux horreurs commises par le régime sioniste en Palestine et au Liban ainsi que les crimes de guerre de son allié étatsunien contre l’Iran est pour le moins frappant.

On soupçonne l’influence de quelques vieilles têtes marxistes du mouvement souverainiste comme André Parizeau et les membres de la Table de concertation de solidarité Québec-Cuba. Puis pour le parti, ce n’est pas tellement coûteux politiquement puisque le Canada – et en particulier le Québec – n’a jamais été de grands supporteurs du blocus. On sait l’affection historique du Québec envers le peuple cubain, ça remonte au moins jusqu’à la visite de Castro à Montréal en 1959.

L’opportunisme péquiste

Ça aurait passé comme du beurre dans la poêle pour être honnête, n’eût été la vidéo de propagande péquiste sortie la même semaine pour faire la promotion du sionisme. En effet, le chef du Parti québécois a presque simultanément publicisé une rencontre faite avec des « leaders de la communauté juive ».

Dans la vidéo publiée le 7 juin sur les médias sociaux, on peut voir le chef péquiste rencontrer des figures du lobby sioniste au Canada lors d’un événement organisé par CIJA et CJPAC, les deux plus importants organes d’influence israélienne au pays. On s’entend qu’il n’aurait pas la même écoute pour l’organisme antisioniste Voix juives indépendantes (VJI).

Le message ne pourrait pas être plus clair : le premier plan de publicité électorale présente le drapeau du régime d’occupation, symbole universel du génocide et de la haine raciale, qui flotte impunément devant un édifice de Montréal.

S’aligner sans réserve avec les States, c’est se comporter comme des mangeux de roteux pour paraphraser un ami personnel de Castro.

Ce schisme apparent dans la politique étrangère des deux principales formations souverainistes pose de sérieuses questions. Est-ce un ancien sentiment de fierté nationale et un vague souvenir des origines du mouvement indépendantiste qui fournit sa colonne vertébrale au Bloc, ou est-ce l’opportunisme gênant du chef du PQ qui en fait un larbin des intérêts impérialistes de l’extrême droite américaine?

Un peu des deux sûrement, mais si la posture de Paul-Saint-Pierre-Plamondon améliore possiblement l’opinion de notre propriétaire yankee envers lui, on ne peut pas lui reprocher d’être populiste sur celle-là : selon Léger seulement 17 % des Québécois·es appuient l’État voyou israélien et son commanditaire américain malgré le flux ininterrompu de propagande sioniste dans les médias de masse depuis l’opération Al-Aqsa en octobre 2023.

Alors qu’est-ce qui se passe?

Souveraineté de vassal ou indépendance nationale

En toute franchise, de l’extérieur cette division a l’apparence d’un sérieux conflit : d’une part une formation fédérale qui comprend l’interdépendance entre l’impérialisme américain et le projet colonial canadien; de l’autre un parti provincial opportuniste qui croit faire de la realpolitik en léchant les bottes d’un nouveau maître qui va certainement faire de la vassalisation du Québec une condition de la reconnaissance de tout projet souverainiste.

Je ne suis pas au fait des tractations entre les vieux partis, mais ça a le mérite de poser publiquement l’opposition fondamentale entre le projet de souveraineté néocoloniale de PSPP et le projet historique de l’indépendance comme mouvement de libération nationale, pour laquelle Cuba a été un véritable phare pour les nations d’Amérique depuis 67 ans.

De façon intéressante, on pourrait voir le schisme historique réapparaître entre les indépendantistes qui cherchent la formation d’un État libre pour la nation québécoise et les souverainistes qui veulent simplement que la petite-bourgeoisie de la province soit calife à la place du calife.

Laissez faire les hot dogs

Alors que l’empire américain en effondrement se perd en violence pour maintenir un ordre mondial qui lui échappe, il est non seulement moralement abject de s’aligner avec le régime, mais c’est aussi franchement myope politiquement.

L’hégémon américain et ses alliés sont devenus des parias sur la scène internationale, une réputation dont les conséquences vont assurément survivre au présent locataire du 1600 Pennsylvania Avenue. Le capitalisme en crise abandonne ses habits néolibéraux pour se faire ouvertement autoritaire, la façade démocratique des régimes bourgeois s’effondre et le bloc du Nord global ne semble offrir qu’une longue et douloureuse décadence au profit de l’oligarchie au pouvoir.

Il me semble pour le moins curieux de vouloir faire un pays neuf pour être aux premières loges de la chute de l’empire.

C’est que le nationalisme rend aveugle et fait du peuple québécois une île isolée dans une mer anglo-américaine sombre et menaçante. Or, il est des îles qui survivent aux invasions et aux blocus de l’empire grâce à une doctrine toute simple : l’internationalisme.

Ce schisme apparent dans la politique étrangère des deux principales formations souverainistes pose de sérieuses questions.

L’engagement de Cuba pour le développement international, sa participation active aux missions humanitaires, son engagement pour la recherche médicale et les droits des filles et des femmes ont fait du pays un leader diplomatique international malgré une population d’une taille similaire à celle du Québec et une économie plombée par les impérialistes.

C’est en fouillant les failles du cœur impérial que Cuba a trouvé des alliances qui lui permettent de tenir tête à son voisin. Si le Bloc semble comprendre au moins en partie cette leçon, l’opportunisme du PQ manque cruellement d’ambition.

S’aligner sans réserve avec les States, c’est se comporter comme des mangeux de roteux pour paraphraser un ami personnel de Castro.

Je ne suis moi-même pas au-dessus d’un moutarde-chou, mais je suis aussi capable de comprendre la valeur d’un pâté chinois. On sait ce qu’on mange, ça coûte moins cher et ça dure longtemps. Certaines diraient que c’est « plus stable et plus prévisible ».

En refusant de développer le projet d’indépendance en collaboration avec les nations autochtones et inuit, de chercher vers l’Asie et l’Europe les ressources financières nécessaires ou de cultiver des appuis politiques et des partenariats économiques avec l’Amérique latine et l’Afrique blessées par les multinationales canadiennes, les nationalistes se condamnent face au jugement de l’histoire dans un monde multipolaire en émergence.

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