Les efforts de compression budgétaire du gouvernement Carney mènent à une réduction significative de l’implication du pays dans le développement international, selon une récente analyse. Une réallocation de fonds en faveur des dépenses militaires qui marque un tournant par rapport à 60 ans de politique étrangère canadienne et qui pourrait causer des dommages irréversibles aux réseaux de solidarité internationale construits par les organismes d’aide canadiens.
Le financement canadien de l’aide publique au développement international devrait diminuer de 38 % d’ici la fin de la décennie, passant de 9,9 milliards $ en 2024-2025 à 6,1 milliards $ en 2028-2029, selon une analyse récemment publiée par le Centre canadien de politiques alternatives (CCPA).
Combinée à la croissance prévue de l’économie, cette baisse de la contribution canadienne à l’aide internationale devrait faire passer son ratio à 0,17 % du produit intérieur brut (PIB) canadien, ce qui est très loin de l’objectif de 0,7 % demandé par l’ONU à l’ensemble des pays développés et le plus bas niveau relatif de contribution canadienne depuis 1964, rappelle David Macdonald, économiste au CCPA et auteur de l’analyse.
« Un standard de 0,7 % que le Canada n’a jamais atteint, contrairement à d’autres pays, même s’il existe grâce aux efforts déployés par [l’ancien premier ministre canadien] Lester B. Pearson à la fin des années 1960 », rappelle l’économiste.
« C’est à cette époque que s’est formée la vision du Canada comme un acteur positif qui contribue à aider les pays à faible revenu à se développer et qui est un garant de la paix mondiale. Cette vision de Pearson du rôle du Canada à l’international est morte et enterrée depuis le dernier budget fédéral mis de l’avant par Mark Carney », raisonne-t-il.
« Un autre type de présence internationale »
Une grande partie des coupes prévues à l’aide internationale s’inscrit dans l’effort de réduction de 15 % de leurs dépenses, exigé par le gouvernement Carney à la plupart des ministères dans son dernier budget pour lui permettre de financer l’augmentation des dépenses militaires.
« D’un côté, nous avons un financement de l’aide internationale à un plancher historique et de l’autre, nous finançons à des taux records les dépenses militaires qui, il faut se l’avouer, est une forme bien différente d’intervention internationale », remarque David Macdonald.
Du côté d’Affaires mondiales Canada, le principal ministère qui contribue à l’aide internationale, ce sont 862 millions de financements par année qui seront ainsi coupés.
« Ce processus de rajustement entraînera une réduction du financement de développement destiné aux programmes de santé mondiale, un domaine où la contribution du Canada avait crû de manière disproportionnée par rapport à d’autres économies de taille similaire, ainsi que du financement destiné à certaines institutions financières internationales, qui reçoivent un soutien important d’autres sources, » explique le ministère dans la section du budget fédéral 2026-2027 où sont détaillés ses efforts de réduction des dépenses.
« Et tout ça pour financer l’armée. L’aide internationale, ce sont des peanuts dans le budget canadien. C’est vraiment déplorable. »
Denis Côté, AQOCI
Questionné par Pivot sur le sujet de la réduction des dépenses de santé mondiale auxquelles la contribution canadienne aurait « crû de manière disproportionnée », le ministère a précisé que les dépenses en santé mondiale sont passées de 1,28 milliard $ en 2020-2021 à 1,56 milliard $ en 2024-2025 (+21 % sur cinq ans), ce qui est plus rapide que l’augmentation de la taille de l’économie canadienne durant la période (+12 % de PIB de 2021 à 2025).
Les programmes d’aide à la santé et aux droits sexuels et reproductifs, secteur pour lequel le Canada joue un rôle prédominant à l’international pourraient être particulièrement affectés.
Affaires mondiales Canada a confirmé par courriel vouloir recentrer ses efforts sur « les intérêts économiques et de sécurité du pays » à la demande du gouvernement, tout en restant engagé envers la lutte à la pauvreté et de l’égalité des genres à l’international. Il dit vouloir concentrer ses efforts dans des pays pouvant fournir des « partenariats mutuellement bénéfiques » pour « renforcer les relations économiques » et « soutenir les priorités nationales ».
Le gouvernement met aussi fin au Programme de financement international de la lutte contre les changements climatiques qui soutenait les organismes travaillant avec des pays en voie de développement pour les aider « à gérer les risques et à accroître leur résilience au regard des impacts des changements climatiques, à déployer la technologie associée aux énergies propres, et à gérer leurs ressources naturelles de façon durable ». Celui-ci avait pu compter sur près de 8 milliards $ de budget depuis 2015, dont un financement de 846 millions $ en 2025-2026 principalement par Affaires mondiales Canada même si le programme était administré par Environnement et Changement climatique Canada (ECCC).
« C’est vraiment un choix politique et il va nous revenir. »
Denis Côté, AQOCI
Questionné au sujet du programme, ECCC a confirmé à Pivot par courriel la fin du financement pour le programme qui, selon le ministère, a déjà permis « la réduction de 517 mégatonnes d’émissions et au renforcement de la résilience aux changements climatiques pour 29 millions de personnes entre 2021 et 2050 ».
De la même façon, plusieurs programmes de plus petite taille pilotés par Affaires mondiales Canada ne seront tout simplement pas reconduits dans les prochaines années, réduisant encore plus le financement global de l’aide internationale.
L’autre grand facteur de la baisse à l’aide au développement est la diminution de moitié de la contribution d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) en raison de la baisse massive de son financement. Une contribution annuelle qui devrait diminuer de plus d’un milliard $ d’ici 2029 par rapport à son sommet de 2024-2025.
Rappelons que le traitement des demandes d’asile au pays est considéré comme de l’aide au développement et que cette aide était donc majoritairement dépensée au pays, notamment dans des programmes d’aide au logement et d’accompagnement à l’intégration, selon l’analyse du CCPA.
Une solidarité internationale déjà malmenée
Cette grande diminution de leur financement sera un coup dur pour les organismes de solidarité internationale canadiens et pour les communautés avec lesquelles ils travaillent depuis des années, remarque Denis Côté, analyste des politiques à l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI).
« Ce qu’il faut comprendre, c’est que ça s’additionne pour les communautés avec lesquelles on travaille. Il y a eu l’USAID [Agence des États-Unis pour le développement international] qui fournissait près de 40 % de l’aide internationale et qui a coupé son financement de 80 %, c’est énorme. Et comme on le craignait, ça a légitimé plusieurs autres pays de faire la même chose, comme la France, le Royaume-Unis, l’Allemagne et maintenant le Canada », explique-t-il.
En plus, plusieurs organismes québécois d’aide internationale s’étaient fait couper leur financement qu’ils recevaient de Québec à travers le programme Québec sans frontières, un peu avant Noël l’année dernière, rappelle l’analyste.
« Ce sont les plus petits organismes qui sont financés par Québec, le financement d’Ottawa était plus pour les gros, puisqu’il faut souvent allonger une contrepartie financière pour être éligible », explique Denis Côté. « Concrètement [les coupes fédérales], ne se font pas encore sentir, mais ils ont déjà annoncé qu’il n’y aurait pas de nouveaux appels de projets pour les programmes, alors c’est clair que ça s’en vient », remarque-t-il.
« Cette vision de Pearson du rôle du Canada à l’international est morte et enterrée depuis le dernier budget fédéral mis de l’avant par Mark Carney. »
David Macdonald, CCPA
Concrètement, cela signifie selon lui qu’il n’y aura pas de nouveaux projets et que ceux qui sont déjà déployés à l’étranger risquent de prendre fin, laissant les populations locales en plan. « Construire des relations de confiance avec des communautés peut prendre des décennies, et là on laisse tomber. Notre réseau existe depuis 50 ans et il y a des relations qui se construisent depuis tout ce temps, c’est tout cela qu’on fragilise », déplore Denis Côté.
De plus, les coupes risquent de nuire à la survie de nombreux organismes, parce que la majorité du financement du secteur est reliée aux projets, plutôt qu’à la mission, et que si la majorité des projets prennent fin, la majorité du financement prend fin, explique-t-il.
« En plus, le financement fédéral est souvent le premier bloc pour démarrer un projet. Une fois que tu l’as sécurisé, tu peux aller voir d’autres bailleurs de fonds et les convaincre d’en ajouter une partie. Si on perd le fédéral, souvent on risque de tout perdre », ajoute-t-il.
« Et tout ça pour financer l’armée. L’aide internationale, ce sont des peanuts dans le budget canadien. C’est vraiment déplorable quand on sait qu’à l’échelle globale, il se dépense 10 fois plus d’argent pour l’armée que ce qu’il en coûterait pour éliminer la pauvreté dans le monde », nuance-t-il.
« C’est vraiment un choix politique et il va nous revenir, que ce soit sous la forme de conflits ou d’immigration massive. Le Canada n’est pas isolé du reste du monde, on va tous être affectés », conclut-il.

