Traitement médiatique des violences faites aux femmes : a-t-on évolué?

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Traitement médiatique des violences faites aux femmes : a-t-on évolué?

Les médias édulcorent encore trop souvent la gravité des crimes sexuels et des féminicides.

Presque dix ans après le mouvement #MeToo, la manière de traiter des violences sexuelles dans les discours médiatiques témoigne de la persistance de nombreux préjugés et stéréotypes de genres.

Et ce n’est pas qu’une impression : une équipe de recherche de l’Université McGill estime que la couverture médiatique des violences sexuelles comporte encore de nombreux biais qui risquent d’avoir des effets négatifs, entre autres sur les survivant·es.

Les chercheuses ont voulu évaluer la couverture médiatique de crimes sexuels entre 2013 et 2023 pour mesurer s’il y avait une évolution à partir de 2017. Il ressort de leur investigation que les impacts du racisme et du colonialisme sont souvent mis de côté dans la couverture des violences sexuelles, qui accorde plus d’attention aux victimes blanches. 

La recherche démontre qu’il arrive aussi que des médias puissent « minimiser la coercition et les rapports de force, ou utiliser des phrases de forme passive, ce qui atténue la responsabilité de l’auteur du crime et amène à culpabiliser la victime ». 

Et ça continue

Il suffit de passer en revue les articles des sections « Justice et faits divers » des derniers mois de différents organes médiatiques pour se rendre à l’évidence.

Plusieurs miniatures ou titres d’articles affublent les prédateurs sexuels de surnoms loufoques qui rappellent presque les années « glorieuses » du magazine Allô Police. Il s’agit peut-être d’une tentative maladroite de placer la honte du côté des agresseurs. Mais ces dénominations tendent souvent à diminuer la gravité des crimes parce qu’elles les font paraître un peu burlesques.

On parle par exemple, d’un « baigneur aux mains longues » pour désigner un prédateur sexuel sévissant dans un parc de jeux d’eau familial. Les premières lignes de l’article précisent même que l’affaire n’a « pas fini de faire des vagues », un jeu de mots douteux compte tenu du fait que l’homme était à ce moment-là accusé d’agression sexuelle, de voies de fait et de contacts sexuels – dont plusieurs sur des personnes mineures.

On a aussi parlé dans quelques titres de l’affaire d’un « policier lécheur de bottes », où un ex-policier a plaidé coupable d’action indécente après qu’il se soit introduit dans une compétition sportive pour y lécher la botte d’une femme sous les gradins. Sachant que plusieurs internautes ne lisent que les titres des articles, la proximité de l’appellation du coupable avec l’expression « lèche-bottes » ne risque-t-elle pas d’induire en erreur le public ?

De nombreux titres d’articles utilisent aussi des expressions galvaudées et un peu molles, comme « beau-père pervers » et « père indigne » ou pour désigner des crimes, comme le voyeurisme, l’inceste et/ou la production et la distribution de pornographie juvénile. 

Derrière ces histoires, il y a de vraies personnes qui doivent composer avec des violations de leur intimité, des bris de confiance et des traumas à mille lieues de la légèreté qu’induisent ces exemples de traitement médiatique.

Placer l’empathie du côté des agresseurs

Analysant la couverture médiatique américaine des dossiers Epstein, la chercheuse Sam Martin relève une tension constante dans les titres d’articles entre les voix des survivantes et les récits des présumés agresseurs – tension qui place souvent à l’arrière-plan la souffrance des victimes.

À son avis, le public aurait tendance à ressentir davantage d’empathie pour les accusés que pour les victimes lorsque les titres décrivent les suspects (même très sommairement avec son nom, sa relation avec la victime ou son métier). La couverture médiatique qui se centre sur l’agresseur au nom de la protection de l’anonyme des victimes « tend alors à lisser leurs expériences, réduisant des récits singuliers de manipulation, de coercition et de survie à une catégorie sans visage », écrit Sam Martin.

L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) met d’ailleurs en garde sur son site Web que les médias ont une responsabilité sociale dans la manière de couvrir les cas de violences sexuelles, puisqu’ils ont un immense pouvoir d’influence sur les perceptions et les comportements du public, et qu’un traitement médiatique inadéquat peut normaliser la violence ou accentuer le trauma des personnes survivantes.

Du « crime passionnel » au « divorce alpin »

Dans la foulée du mouvement #MeToo, on s’est au moins délesté de certaines expressions qui romançaient depuis trop longtemps les violences faites aux femmes, tel l’atroce « crime passionnel » (remplacé par le plus juste « féminicide »).

Mais voici qu’un nouveau terme fait son entrée sous les traits d’une tendance TikTok (faut-il croire que le féminicide est « tendance »?) : le « divorce alpin ». Cette expression digne du titre d’un roman-savon est utilisée pour parler d’hommes qui abandonnent leur conjointe – souvent à une mort certaine – à flanc de montagne.

L’expression provient d’un roman du 19e siècle, où un personnage se débarrasse de sa femme en randonnée, mais il s’agit à nouveau d’une déplorable manifestation de la banalisation des violences faites aux femmes et de la romantisation des féminicides.

Le pouvoir des mots

Malheureusement, nous vivons une augmentation de la haine envers les femmes et les filles bien tangible et documentée, qui rejoint les discours mainstream de manière décomplexée.

Au moment d’écrire ces lignes, les insultes misogynes lancées à une policière en juin dernier dans l’exercice de ses fonctions font grand bruit sur les réseaux comme à l’Assemblée nationale, où on a adopté à l’unanimité deux motions condamnant les injures qui lui ont été lancées au visage. La CAQ a qualifié « d’inacceptables » les propos misogynes.

Les mots ont de l’importance. Les journalistes le savent… et les agresseurs misogynes aussi.

Il nous faut d’urgence reconnaître notre responsabilité collective de refuser la banalisation des violences faites aux femmes dans nos médias, parce que la violence naît et survit en grande partie dans notre langage.

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