Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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L’Initiative JAPA semble être le nouveau visage d’Ado-Actif, l’entreprise de vente itinérante de chocolat qui embauchait des enfants n’ayant pas l’âge minimal pour travailler au Québec. L’année dernière, le propriétaire d’Ado-Actif, maintenant directeur général de l’Initiative JAPA, avait fait l’objet de deux constats d’infraction pour avoir fait travailler des enfants de moins de quatorze ans. Désormais enregistrée comme organisme à but non lucratif, la nouvelle entreprise pourrait bénéficier d’une exception.

Le propriétaire de l’entreprise chocolatière Ado-Actif, Benjamin Lussier, avait fait l’objet de quatre constats d’infraction à la Loi sur les normes du travail en 2025, cumulant plus de 4000 $ d’amendes. Du lot, deux constituaient des infractions pour avoir fait travailler des enfants de moins de quatorze ans, soit l’âge minimal requis pour occuper un emploi au Québec.

Une précédente enquête de Pivot avait révélé que Benjamin Lussier embauchait des jeunes n’ayant pas l’âge minimal pour travailler, les rémunérant à la commission, soit à échelle de 1,50 $ par tablette de chocolat vendue au coût de 6 $.

Mais depuis que les constats ont été signifiés, l’entrepreneur opère une nouvelle entreprise, enregistrée au Québec comme organisme à but non lucratif (OBNL), sous le nom « Initiative JAPA ».

Selon les informations qu’a pu obtenir Pivot auprès de témoins, l’organisme semble toutefois fonctionner de façon semblable à Ado-Actif : des jeunes font du porte-à-porte afin de vendre des tablettes de chocolat, en stipulant que l’organisme « éloigne les jeunes des problèmes de la rue ». Les tablettes sont vendues au même prix.

C’est ce que rapportent cinq résident·es de Chambly, qui ont signalé la présence d’un vendeur dans leur quartier en décembre dernier. Selon les témoignages recueillis par Pivot et qui concernent tous des événements survenus le même jour, ce dernier serait un jeune adulte.

« Il n’était pas bien habillé et il faisait super froid », explique une résidente qui a préféré ne pas dévoiler son identité. Lorsqu’elle lui a acheté une tablette, il aurait affirmé que cela l’aiderait à faire « un voyage de ski à Bromont ». « C’était vraiment décousu », se souvient-elle.

C’était « 6 $ pour une [tablette] et 18 $ pour trois… », se rappelle Alexe, chez qui le vendeur est venu cogner. « Il n’y avait pas de deal. »

« J’avais fait une petite recherche pas très concluante sur l’organisme par la suite et j’avais un peu regretté mon achat », confie-t-elle.

Pivot n’a pas été en mesure de confirmer si les vendeur·euses sont rémunéré·es selon le nombre de chocolats vendus, comme c’était le cas pour Ado-Actif.

Selon la Ville de Chambly, l’Initiative JAPA n’a soumis aucune demande de permis de sollicitation, pourtant nécessaire afin d’effectuer des ventes itinérantes.

Contacté par Pivot, le propriétaire d’Ado-Actif Benjamin Lussier, qui est maintenant le directeur général de l’Initiative JAPA selon le registre des entreprises, a refusé de répondre aux questions de Pivot quant aux intentions derrière ce nouvel organisme.

Nouvelle peau, même canular?

« Chez Initiative JAPA, chaque activité est pensée pour inspirer, éduquer et mobiliser », peut-on lire sur le site Web de l’organisme. « Nos programmes favorisent l’engagement communautaire, la croissance personnelle et l’esprit de collaboration chez les jeunes. »

Ces « programmes » sont notamment décrits comme étant des « activités de levée de fonds » sous la forme de « vente de chocolat porte-à-porte ». Des « activités sportives, récréatives et communautaires » ainsi que du « mentorat » sont également listés sans plus de détails.

L’organisme affirme aussi offrir un programme de « bourses participatives » qui récompenserait les jeunes pour leur « persévérance » ainsi que des ateliers éducatifs portant sur « la communication, la gestion d’argent, le travail d’équipe et la confiance en soi ».

Sollicité par Pivot, Benjamin Lussier a refusé de fournir plus de détails quant aux activités offertes.

Bien que, selon le registre des entreprises, l’organisme n’existe que depuis quelques mois, il indique accumuler plus de 20 ans d’expérience dans le travail auprès des jeunes, au cours desquelles plus de 2100 jeunes auraient été accompagné·es.

On y montre également le témoignage positif d’un jeune participant. Une recherche sur la plateforme TinEye permet de voir que l’image associée au témoignage, montrant un jeune homme, provient d’une banque d’images en ligne.

Une façon de faire exception?

En opérant sous un nouveau statut d’OBNL, Benjamin Lussier pourrait possiblement continuer à recruter des jeunes de moins de quatorze ans, tout en évitant de recevoir de nouveaux constats d’infraction.

Depuis septembre 2023, les enfants de moins de quatorze ans ne peuvent plus travailler au Québec dans la grande majorité des entreprises, sauf quelques exceptions. Du lot, la loi prévoit des exemptions pour certains OBNL à vocation sociale ou communautaire, comme des organismes de loisirs, catégorie qui pourrait possiblement inclure l’Initiative JAPA.

À noter que la loi prévoit que les enfants de moins de quatorze ans employé·es par ce genre d’OBNL doivent cependant être sous la supervision d’un adulte en tout temps, ce qui n’était pas le cas chez Ado-Actif. Au contraire, Pivot avait rapporté dans une enquête précédente que les jeunes vendeur·euses étaient fréquemment laissé·es seul·es pendant de longues périodes afin d’effectuer des ventes.

En plus de l’exception à l’âge minimal, des exceptions sont également prévues pour les OBNL en matière de salaire minimum et de durée de la semaine normale, ce qui pourrait permettre à l’Initiative JAPA de faire travailler des jeunes plus longtemps, en les rémunérant moins.

« Dans la pratique, cette exception concerne notamment des emplois comme moniteurs de camps de jour ou animateurs au sein d’organismes de loisirs non lucratifs », explique Dalia Gesualdi-Fecteau, professeure à l’École de relations industrielles de l’Université de Montréal. L’idée étant de « soutenir les organismes communautaires, qui offrent souvent des services saisonniers ou à faible coût pour la population ».

Dans le cas de l’Initiative JAPA, « l’organisme ne doit pas constituer un simple paravent permettant à une entreprise ou à une activité commerciale d’éviter l’application du salaire minimum, les dispositions sur le travail des enfants ou les règles portant sur la semaine normale de travail », prévient-elle.
Questionnée par Pivot, la CNESST n’a pas voulu indiquer si elle enquêtait sur l’organisme ou sur Benjamin Lussier.

Une histoire répétée?

Ce n’est pas la première fois qu’Ado-Actif tente de changer d’apparence afin de poursuivre ses activités. Auparavant, ses administrateur·trices dirigeaient une autre entreprise de vente itinérante de chocolat, Ado-Boulot, active entre 2010 et 2019, selon le registre des entreprises.

Benjamin Lussier en était par ailleurs actionnaire.

Comme l’Initiative JAPA et Ado-Actif, Ado-Boulot affirmait avoir une vocation sociale visant à « aider les jeunes ». Tout comme Ado-Actif, l’entreprise avait également comme modus operandi d’embaucher des jeunes afin qu’iels vendent des chocolats. Les jeunes ne touchaient qu’une fraction du prix de vente et avaient accès à des activités récréatives, ainsi qu’à des bonus sous la forme de biens.

En 2014, Ado-Boulot avait fait l’objet d’une enquête de CBC, révélant des tactiques de vente douteuses. L’entreprise recommandait aux jeunes vendeur·euses d’insister auprès des client·es potentiel·les, même si ces dernier·es affirmaient être diabétiques.

En 2017, l’entreprise avait comparu devant la Commission des transports après avoir accumulé plusieurs infractions dans la conduite d’une fourgonnette utilisée pour transporter les enfants.

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