Bifan Sun Journaliste – Initiative de journalisme local · Pivot
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Face à l’offensive israélo-étasunienne contre l’Iran, la diaspora est divisée. Certain·es y voient, malgré leurs réserves, une opportunité de faire tomber le régime autoritaire de la République islamique. D’autres refusent de choisir entre la dictature théocratique et la guerre impérialiste déclenchée au nom de la « libération » du peuple, estimant qu’il faut s’opposer simultanément aux deux. Devant cette guerre dont l’issue demeure incertaine, des voix au sein de la diaspora appellent la communauté internationale à soutenir le peuple iranien dans sa quête d’une véritable démocratie.

« On dit non au régime iranien, non à la dictature, non à la guerre et non au fascisme sous n’importe quelle forme », dit en entrevue Mina Fakhravar. Activiste féministe d’origine iranienne, elle poursuit aujourd’hui son combat avec l’Association des femmes iraniennes de Montréal.

Pour elle et beaucoup d’autres membres de la diaspora, il est tout aussi important de s’opposer à la guerre impérialiste déclenchée par les États-Unis et Israël que de continuer de contester le régime autoritaire de la République islamique d’Iran.

Nimâ Machouf, épidémiologiste et militante d’origine iranienne, fait également partie de ces Iranien·nes qui cherchent « une troisième voie ». Elle déplore que cette position prenne actuellement moins d’espace dans le débat public.

D’une part, des partisan·es de l’opposition monarchiste soutiennent l’intervention israélo-étasunienne et prônent le retour à la monarchie avec Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran, aujourd’hui en exil et proche des gouvernements étasunien et israélien. La monarchie a également été un régime autoritaire, massivement rejeté par le peuple lors de la révolution de 1979.

D’autre part, de nombreux·euses Iranien·nes, emporté·es par un profond désespoir, voient dans cette guerre une rare opportunité, sinon la seule, de faire tomber le régime de la République islamique qui règne depuis 47 ans.

« Pour nous, les Iraniens qui sommes autant contre la guerre que contre la dictature islamique en place, on ne peut pas choisir entre nos bourreaux. On se bat contre les deux en même temps », dit en entrevue Nimâ Machouf.

Une guerre illégale et injustifiable

« C’est une guerre impérialiste, une agression contraire au droit international. Il n’y a rien qui [la] justifie », lance ainsi Nimâ Machouf.

Les premières bombes larguées par les États-Unis et Israël, que les deux pays qualifient d’« attaques préventives » face aux « menaces imminentes », sont tombées sur l’Iran le 28 février, à peine deux jours après la dernière ronde de négociation entre Washington et Téhéran autour du programme nucléaire iranien, alors qu’un accord était à portée de main.

Les agresseurs ont compté sur la rage contre le régime iranien, que la population accumulait lors des soulèvements violemment réprimés au début de l’année, afin de légitimer leur offensive au nom du changement de régime et de la « libération » du peuple.

Si l’assassinat de l’ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de l’Iran, par les États-Unis et Israël, a été d’emblée un soulagement pour la grande majorité des Iranien·nes, certain·es craignent en même temps que cette guerre n’aboutisse qu’à la destruction de leur pays.

Au premier jour de l’offensive israélo-étasunienne, les attaques prétendument « chirurgicales » ont frappé une école primaire pour filles à côté d’une base militaire du Corps des gardiens de la révolution islamique, l’armée idéologique du régime iranien. Cela a fait au moins 165 morts, pour la plupart des fillettes de sept à douze ans. Plusieurs enquêtes journalistiques suggèrent que les États-Unis en seraient responsables.

Dans la nuit du 7 au 8 mars, Israël a bombardé des réservoirs de carburant à Téhéran, plongeant la capitale et ses dix millions d’habitant·es sous un épais nuage de fumée noire, laissant craindre de graves conséquences sanitaires et environnementales.

En date du 11 mars, l’Organisation mondiale de la santé a recensé 18 attaques menées par les forces jointes contre plusieurs établissements de santé en Iran.

Or, les États-Unis et Israël prétendaient ne cibler que les infrastructures militaires et les hauts dignitaires.

Pour beaucoup d’Iranien·nes, la destruction d’infrastructures civiles fait écho à l’offensive israélienne contre Gaza. « La stratégie d’Israël, apparemment, c’est la terre brûlée », dénonce Mina Fakhravar. « Ils s’en foutent des Iraniens, ils s’en foutent de la liberté et de la démocratie ».

L’Iran est depuis longtemps perçu par Israël comme une menace existentielle, Téhéran dénonçant le sionisme comme une entreprise coloniale tout en apportant son appui à des groupes tels que le Hamas et le Hezbollah.

« Israël veut avoir la voie libre pour occuper les miettes qui restent de la Palestine, annexer le Liban et réaliser son rêve d’établir le Grand Israël », dit Nimâ Machouf.

Du côté des États-Unis, les justifications de cette guerre changent au jour le jour et semblent présenter de l’incohérence. Cette ambiguïté camoufle les véritables objectifs du président étasunien, Donald Trump, et laisse l’issue de cette guerre, ainsi que l’ampleur de ses dommages, difficilement prévisibles pour le moment.

« C’est une grave erreur de ne pas mettre la lumière sur la nature illégale de ce geste [d’agression] et sur la catastrophe à laquelle il peut nous mener collectivement. »

Nimâ Machouf, épidémiologiste et militante d’origine iranienne

En plus d’apporter un soutien sans réserve à son allié sioniste, le président étasunien chercherait ultimement des intérêts économiques en mettant la main sur les richesses naturelles de l’Iran, selon Hanieh Ziaei, politologue et spécialiste du monde iranien contemporain, chercheuse associée à la Chaire Raoul-Dandurand de l’UQAM.

Le pays possède la deuxième plus grande réserve de gaz naturel et la troisième de pétrole, un des plus grands gisements de lithium et un stock important de cuivre – deux minéraux cruciaux à la transition énergétique.

Trump a ouvertement exprimé qu’il devait être personnellement impliqué dans le choix du prochain dirigeant iranien. Il s’est ensuite opposé au nouveau guide suprême, Mojtaba Khamenei, fils de Ali Khamenei, et a menacé de le démettre.

« [Trump] a envie d’être à nouveau le gendarme dans le golfe Persique, dans la région du Moyen-Orient. Il veut imposer son hégémonie », ajoute Hanieh Ziaei.

Le premier ministre canadien, Mark Carney, a appuyé l’offensive des États-Unis et d’Israël après leurs premières frappes. Nimâ Machouf dénonce que cette position intervient après une année de confrontation avec le gouvernement de Trump, accusé notamment d’avoir menacé d’annexer le Canada et le Groenland et d’avoir mené une attaque illégale contre le Venezuela en enlevant son chef d’État.

« C’est une grave erreur de ne pas mettre la lumière sur la nature illégale de ce geste [d’agression] et sur la catastrophe à laquelle il peut nous mener collectivement », dénonce Nimâ Machouf.

La quête de démocratie délaissée par la communauté internationale

Les partisan·es d’une « troisième voie » en Iran soulignent enfin que les appels à la paix ne doivent pas masquer les revendications populaires contre le régime autoritaire. Une lutte pour la liberté et la démocratie se poursuit depuis des décennies.

« Pour nous, les Iraniens qui sommes autant contre la guerre que contre la dictature islamique en place, on ne peut pas choisir entre nos bourreaux. »

Nimâ Machouf

« On ne sait même pas si cette guerre va se solder par un changement de gouvernement. Si elle finit et que le gouvernement ne finit pas, ça va être encore beaucoup plus difficile de le déloger », déplore Nimâ Machouf.

D’après Mina Fakhravar, le régime iranien pourrait profiter de cette guerre pour renforcer son pouvoir et réprimer davantage la dissidence interne.

« On sait que le gouvernement s’en sert, comme d’habitude. Il se nourrit de ce chaos pour réprimer davantage. Sur la télé nationale, ils ont menacé, ils ont dit que chaque voix qui s’alignait avec l’ennemi – un terme assez vaste –, on la considérait comme un ennemi. »

« Ça, c’est une menace de mort pour tous les citoyens qui osent en parler aujourd’hui », dit-elle.

En effet, une commission d’enquête de l’ONU a averti mercredi que la crise des droits humains en Iran risque de s’aggraver dans la guerre en cours. Son rapport met en évidence un schéma récurrent lors des périodes de chaos passées et actuelles : la protection des civil·es, y compris des prisonnier·ères politiques, devient extrêmement précaire et la répression étatique s’intensifie – particulièrement lorsqu’une coupure d’Internet est imposée, comme c’est le cas actuellement.

Des groupes iraniens de défense des droits humains ont récemment sonné l’alarme sur la détérioration des conditions des prisonnier·ères politiques. Dans certaines prisons, iels seraient exposé·es à des risques accrus de torture, d’exécutions expéditives, de disparitions forcées et de pénuries alimentaires.

Selon Hanieh Ziaei, il y aurait des tentatives de s’organiser à l’intérieur du pays pour proposer une alternative politique, mais cela ne serait toutefois pas facile, à cause d’un manque d’expérience démocratique dans les dernières décennies sous une dictature répressive. 

La dernière tentative de gouvernement démocratique en Iran remonte à 1951. Le premier ministre de l’époque, Mohammad Mossadegh, avait nationalisé l’industrie pétrolière, alors sous contrôle britannique, avant d’être évincé du pouvoir par les États-Unis et le Royaume-Uni deux ans plus tard.

Pour Hanieh Ziaei, il est important de retenir que, bien qu’il n’y ait jamais eu de parti d’opposition constitutionnellement reconnu, les mouvements de résistance populaire ont toujours été actifs, portés notamment par les femmes, les étudiant·es et les minorités ethniques. Ces groupes représentant un pluralisme politique et un moteur de changement pour l’avenir ont toujours été violemment réprimés par l’État.

Hanieh Ziaei déplore l’absence de mesures fermes de la part de la communauté internationale contre le régime iranien lorsqu’il a massacré son propre peuple dans les mouvements passés et actuels.

Dans le contexte de la guerre en cours, elle souligne également que c’est l’inaction de la communauté internationale qui a donné lieu à l’intervention militaire israélo-étasunienne sous prétexte de la « libération » du peuple. 

« On est en train de se battre contre deux monstres. Le monstre à l’intérieur, qui est la dictature islamique, et le monstre à l’extérieur, qui est dirigé par les États-Unis et Israël, et finalement appuyé par la communauté internationale », soutient également Nimâ Machouf.

« Si la communauté internationale veut nous aider, elle doit nous aider sur les deux plans, en empêchant les bombes de tomber et en asphyxiant la dictature par les moyens diplomatiques, politiques et économiques. »

Cet article a été produit grâce à la contribution financière de l’Initiative de journalisme local.

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