Ramadan à Gaza : le mois de la miséricorde au milieu des décombres

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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Ramadan à Gaza : le mois de la miséricorde au milieu des décombres

Depuis le début du génocide israélien, les Palestinien·nes de toute la bande de Gaza peinent à raviver l’esprit du Ramadan.

Pour la troisième année consécutive, le mois sacré du Ramadan arrive à Gaza, ravivant le souvenir douloureux d’une vie à jamais perdue. Autrefois marquée par des rues animées, des repas copieux et des moments de bonheur partagés avec nos proches, cette fête se déroule désormais dans des rues dévastées par les bombes et plongées dans l’obscurité.

Le mois sacré du Ramadan est célébré par plus de 1,5 milliard de musulman·es à travers le monde. Pour les Palestinien·es de Gaza, le Ramadan est synonyme d’espoir au milieu de la destruction et du deuil.

Avant la guerre, le Ramadan était la période la plus paisible de l’année. Les marchés restaient ouverts tard dans la nuit, remplis de lanternes colorées et de décorations. Les familles se retrouvaient autour de grandes tables d’iftar, et les mosquées se remplissaient pour les prières de tarawih. Mon âme se nourrissait des repas familiaux chaleureux, des longues visites chez les ami·es et de la discipline tranquille qui consistait à apprendre à mon corps à supporter la faim et la soif.

Je n’aurais jamais imaginé que quelques années plus tard, une telle privation nous serait imposée toute l’année. C’était, à tous égards, une période de paix.

Ramadan sous les bombes

Aujourd’hui, beaucoup de traditions ont disparu.

Des quartiers entiers ont été détruits, des milliers de familles ont été déplacées et la vie quotidienne est devenue une lutte permanente pour survivre. Pour de nombreux habitant·es, la principale préoccupation n’est plus la préparation du repas de l’iftar, mais la recherche de nourriture et d’eau. 

Ahmed, 33 ans, déplacé à Al-Mawasi, à Khan Younès, attend avec impatience le retrait des forces israéliennes de la « ligne jaune » pour pouvoir retourner chez lui. 

Cette année, même après quatre mois de cessez-le-feu, le Ramadan à Gaza reste méconnaissable. Les forces israéliennes dominent toujours le ciel de la bande de Gaza, mènent des bombardements sporadiques et repoussent chaque jour davantage la « ligne jaune » à l’intérieur de Gaza. Au moins 636 Palestinien·nes de Gaza ont été tué·es dans des attaques israéliennes depuis le début du cessez-le-feu le 10 octobre, selon les autorités sanitaires locales.

« À l’approche du Ramadan, nous étions toujours heureux », explique Ahmed. « Maintenant, nous ne pensons qu’à une chose : quand prendront fin nos souffrances liées au déplacement et à la vie sous les tentes? »

« C’est notre troisième Ramadan sous une tente. »

Ahmed

Il se souvient du dernier Ramadan passé chez lui. « Nous avons nettoyé nos maisons, installé des guirlandes lumineuses et préparé la mosquée pour les fidèles. Aujourd’hui, il n’y a plus de mosquée, plus de quartier, plus aucun être cher, plus aucune trace de joie. »

Il ajoute : « Ceux qui nous ont quittés nous manquent. Le Ramadan a perdu ses visites familiales, ses rassemblements, ses douceurs et ses prières de tarawih. Il apportait autrefois la paix intérieure, maintenant il n’est source que de stress et d’épuisement. »

« C’est notre troisième Ramadan sous une tente. »

Les familles peinent à se procurer les ingrédients de base pour leurs repas du soir, car l’acheminement des denrées alimentaires reste strictement contrôlé et soumis à l’approbation israélienne. Le peu de produits disponibles est hors de prix. La menace plane : Israël semble dangereusement proche de rompre à nouveau le cessez-le-feu ou de bloquer une fois de plus l’entrée de nourriture, comme il l’a fait l’an dernier.

Shahd Al-Hilu, 23 ans, seule survivante de sa famille, confie : « Je porte un lourd sentiment de culpabilité du survivant. Je suis ici pour assister à un autre Ramadan à Gaza alors que plus de 72 000 personnes, tuées dans des attaques israéliennes au cours des deux dernières années et demie, ne le sont pas. L’absence de ma famille a transformé ce mois, autrefois synonyme de repas partagés et de rires, en une période de deuil et de solitude. Il n’y a plus de places pour eux à la table de l’iftar, et chaque repas me rappelle leur disparition. »

Célébrer malgré tout

Avant la guerre, les rues de Gaza changeaient complètement de visage avec l’arrivée du Ramadan. Le marché populaire de la rue Fahmi Beik, au cœur de la ville, s’animait dès le matin et jusqu’au soir. Les habitant·es y venaient pour acheter des fruits, légumes, épices et autres ingrédients pour préparer les repas de l’iftar. Les étals regorgeaient de produits frais, tandis que les vendeurs proposaient des spécialités traditionnelles du mois sacré, comme les dattes et le kharoub, très appréciés. Le marché ne se limitait pas à la nourriture : les boutiques étaient décorées d’ornements lumineux, et l’atmosphère était festive, ponctuée par le brouhaha des habitant·es.

Aujourd’hui, cette rue reste l’un des marchés populaires les plus importants qui préservent l’âme du Ramadan. Elle est animée toute la journée, surtout à l’approche de l’iftar. Les vendeurs et les acheteurs s’y rassemblent dans un spectacle qui reflète la diversité et la richesse du mois de Ramadan à Gaza, même si la plupart des habitant·es se contentent d’observer les marchandises sans acheter, en raison de la pauvreté extrême laissée par la guerre. Les pâtisseries du Ramadan, en particulier les qatayef, remplissent également les boutiques et attirent les passant·es.

Malgré tout, le mois sacré conserve une signification profonde pour les habitant·es de Gaza.

Pour les Palestinien·es de Gaza, le Ramadan est synonyme d’espoir au milieu de la destruction et du deuil.

En tant que journaliste, j’ai interrogé des dizaines de personnes sur leurs préparatifs pour le Ramadan après plus d’un an de guerre. Nombre d’entre elles évoquaient leurs efforts pour retrouver le calme spirituel et la solidarité qui caractérisent ce mois, se raccrochant aux souvenirs d’années plus heureuses et à l’espoir de jours meilleurs.

Mais personne n’échappait à la douleur du génocide. Presque tou·tes avaient perdu quelque chose d’inestimable : des proches, des voisin·es, des familles entières. Moi aussi, je pensais constamment à deux de mes amis les plus proches, à cinq cousins ​​et à des dizaines de parents et d’amis tués lors d’attaques israéliennes. Rien ne pourra nous ramener les vies perdues.

Pourtant, nous gardons espoir en un avenir de paix, en un Ramadan libéré des blessures. Par-dessus tout, nous sommes reconnaissant·es d’avoir survécu.

Aujourd’hui, là où jadis les tables regorgeaient de mets délicieux partagés entre proches et voisin·es, les Gazaoui·es peinent à nourrir leurs enfants avec les maigres colis humanitaires distribués. On continue de bénir ces repas frugaux. Les familles continuent de rompre le jeûne ensemble. Les fidèles accomplissent encore les prières de tarawih dans les ruines des mosquées ou sur des tapis étendus dans la rue.

En ce troisième Ramadan dans la bande de Gaza dévastée, les habitant·es trouvent encore le moyen d’accrocher quelques guirlandes lumineuses, d’orner leurs abris de fortune, de décorations sommaires et de préserver leur dignité, leur foi et leur détermination tranquille à vivre parmi les vestiges de leur passé.

Mais nous tou·tes, ici présent·es, ne pouvons nous empêcher de nous interroger : verrons-nous le prochain Ramadan à Gaza?