Au printemps, le fondateur de Palantir, Peter Thiel, prenait ses quartiers à Buenos Aires. Sa proximité idéologique avec Javier Milei est connue : le président libertarien a dit son ambition de faire de l’Argentine un lieu privilégié pour l’IA. Mais la techno-dystopie qu’il déploie tend plutôt à en faire une colonie livrée aux compagnies étrangères.
Le 23 avril dernier, la Casa Rosada, siège de l’exécutif argentin, fermait ses portes à la soixantaine de journalistes qui y étaient pourtant accrédités. Un fait « qui n’a aucun antécédent ni durant la démocratie ni durant la dernière dictature militaire », prévient le quotidien Clarín sur X.
Le motif de sécurité avancé — un reportage tourné dans les couloirs, qualifié d’« espionnage illégal » — tombe à point nommé : ce jour-là, Javier Milei et ses proches reçoivent le multimilliardaire Peter Thiel. Un homme qui écrivait en 2009 ne plus croire « que la liberté et la démocratie soient compatibles ».
La teneur de leurs échanges restera secrète. « Une réunion merveilleuse. Peter Thiel est un anarcho-capitaliste ; il est donc intéressé de voir comment c’est d’être président en étant anarcho-capitaliste », commentera ensuite le président lors d’un point de presse.
Pourquoi Buenos Aires?
Hostile à l’impôt, le fondateur de PayPal et de Palantir Technologies envisage de quitter la Californie, selon le New York Times, alors que les électeur·trice auront à se prononcer en novembre sur la mise en place d’un impôt de 5 % sur la fortune des milliardaires. Il s’est offert à Buenos Aires une demeure d’environ 12 millions $, la plus chère de la ville selon le média Perfil. En outre, le pays est gouverné depuis décembre 2023 par le premier président libertarien de l’histoire, qui se dit tout comme lui anarcho-capitaliste.
Les deux hommes partagent en effet une hostilité vis-à-vis de la régulation du capitalisme par l’État — un antiétatisme à géométrie variable chez Peter Thiel, dont l’entreprise Palantir doit beaucoup au fonds d’investissement de la CIA In-Q-Tel, puis à ses contrats avec la CIA et le Pentagone — doublé d’une foi aveugle en l’innovation technologique.
« Je suis un techno-optimiste fanatique », plaidait Javier Milei en février 2025 pour se défendre dans le scandale de la cryptomonnaie $LIBRA, dont il avait fait la promotion sur X (le parquet l’avait formellement mis en cause). En 2024, il avait rencontré dans la Silicon Valley, les magnats de la Big Tech : Tim Cook (Apple), Sundar Pichai (Google) et Sam Altman (OpenAI). Deux ans plus tard, il accélère le déploiement d’un arsenal légal visant à briser toute limitation aux investissements — et ce, de façon quasi irréversible. Il prétend moderniser son pays et, dans ses élans trumpistes, « rendre l’Argentine grande à nouveau ». Le résultat évoque plutôt une colonie livrée aux intérêts extractivistes et technologiques : le vrai visage de l’Eldorado de l’IA.
Ce que l’IA vient chercher en Patagonie
Peter Thiel s’inquiète d’un manque d’énergie qui pourrait freiner l’essor de l’IA.. Les centres de données sont si gourmands que leur part dans la consommation mondiale d’électricité pourrait passer de 1,5 % en 2024 à « un peu moins de 3 % » en 2030, selon l’Agence internationale de l’énergie.
Or, l’Argentine, en particulier la Patagonie, offre tout ce dont cette économie a besoin : des minerais (lithium, cuivre), de l’énergie, un climat frais et de l’eau pour refroidir les centres de données. Une eau qui est cependant déjà comptée : « les fleuves Limay et Neuquén ont enregistré cette dernière année des débits jusqu’à 40 % inférieurs à leurs niveaux historiques », informe Unidiversidad.
Le fonds spéculatif de Thiel, Thiel Macro, a révélé en août, dans sa déclaration à l’autorité boursière américaine, un portefeuille d’environ 419 millions $ réparti sur huit valeurs : Amazon et sept groupes énergétiques, ce que la presse financière lit comme un pari sur l’électricité des centres de données. Parmi elles figure l’argentine Vista Energy, deuxième productrice de gaz et de pétrole de schiste sur le méga-gisement de Vaca Muerta au nord de la Patagonie, dans laquelle il a investi près de 76 millions $.
Une régulation ad hoc pour le capital étranger
Adopté dès 2024 par les élu·es argentin·es, le Régime d’incitation aux grands investissements (Rigi) vise l’énergie, l’extraction minière (notamment le lithium et le cuivre, indispensables à l’industrie numérique), les infrastructures et les technologies. Il offre trente ans de stabilité fiscale, douanière et de change, contraignant ainsi les sept gouvernements à venir. Pour rendre ce cadre quasi irréversible, il expose l’État à de lourdes sanctions devant les tribunaux d’arbitrage privés.
C’est dans ce cadre que doit s’inscrire « Stargate Argentina », un centre de données de 500 MW en Patagonie estimé à 25 milliards $, objet d’une lettre d’intention signée en octobre 2025 par OpenAI et Sur Energy.
Un complément au Rigi, approuvé par les députés le 24 juin, attend l’examen du Sénat. Parallèlement, d’autres textes de loi autorisent l’extraction minière dans des zones périglaciaires, allègent la responsabilité des entreprises en cas de dommages ou permettent aux étrangers de posséder des terres bordant des cours d’eau permanents.
Ce type de garantie est précisément ce qu’attendent Peter Thiel et les autres techno-libertariens.
Les terres de la République « en vente »
En 2011, sous la présidence de Cristina Fernández de Kirchner, le Congrès votait la « loi sur les terres rurales » qui limitait leur acquisition par « des personnes physiques et juridiques étrangères » à 15 % de la surface nationale des terres rurales. À peine investi, Milei l’a fait abroger par décret en 2023, un geste vite dénoncé comme inconstitutionnel. S’engage alors une bataille juridique au terme de laquelle la Cour suprême statue en suspendant le décret, à la demande de communautés autochtones, qui invoquent la protection de l’environnement et les droits des peuples autochtones.
Le gouvernement argentin a annoncé le 2 octobre dernier un programme d’octroi de la nationalité qui pourrait permettre de contourner cette limitation.
L’idée aurait germé dès 2024, d’après le ministre de l’Économie, Luis Caputo, lors d’une rencontre de Milei avec des patrons de la tech à Sun Valley (Idaho), qui avaient exprimé leur intérêt en ce sens. Ce « passeport doré » serait accordé contre un apport non remboursable de 350 000 $ au Trésor ou la souscription d’un titre public de 800 000 $. Les investisseurs fortunés disposeraient ainsi d’une parade : naturalisés, ils sortiraient du champ de la loi de 2011, qui ne vise que les personnes « de nationalité étrangère ».
Le sort réservé aux populations autochtones contraste avec ces faveurs.
En 2023, le gouverneur de la province de Mendoza, allié au parti présidentiel, affirmait qu’il n’y avait jamais eu de Mapuches à Mendoza. L’Institut national des affaires indigènes (INAI) venait de reconnaître l’occupation « actuelle, traditionnelle et publique » de quelque 25 000 hectares du sud de la province par trois communautés mapuches. « Mendoza va protéger la sécurité juridique des investisseurs », prévenait alors Cornejo.
Sous Milei, l’INAI lui a donné raison : le 5 février 2025, l’organisme gouvernemental a annulé les trois reconnaissances, qui ouvraient aux communautés autochtones la voie vers la propriété des terres. Cornejo avait alors salué la décision, affirmant que « ces soi-disant communautés [mapuches] n’en sont pas ».
Surveiller et punir
Laboratoire économique, l’Argentine de Milei est aussi un laboratoire techno-sécuritaire. La présence de Thiel se lit aussi à l’aune d’une batterie de mesures de sécurité et de surveillance.
Depuis 2024, le ministère de la Sécurité s’est doté d’une Unité d’intelligence artificielle appliquée à la sécurité ; s’y ajoutent « cyberpatrouilles », reconnaissance faciale a posteriori et protocole « antipiquetes » contre les blocages des rues et des routes, recense Amnesty Argentine.
Début 2026, un décret crée une Agence fédérale de cyber-renseignement et confère aux renseignements des pouvoirs additionnels. « À présent, il va y avoir des gens armés qui enquêtent et qui arrêtent sans contrôle judiciaire », dénonce le constitutionnaliste Benito Aphalo en entrevue avec le média La Capital.
Le 22 mai 2026, quelques semaines après la réception de Thiel à la Casa Rosada, le ministère du Capital humain annonce un « jumeau numérique » censé croiser les données (travail, éducation, migrations, santé) pour construire un « État prédictif ». Le gouvernement dément tout lien avec Palantir et aucun contrat public n’est confirmé.
« Nous ne savons pas encore s’il existe des contrats avec Palantir, mais si nous considérons les antécédents de l’entreprise et avec qui elle travaille, elle a ici une opportunité plus qu’intéressante », confie Sabina Frederic, ex-ministre de la Sécurité au média Anfibia.
