À Gaza, l’accès à l’eau rythme les journées des familles déplacées

Sarah Emad Chroniqueuse à Gaza · Pivot
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À Gaza, l’accès à l’eau rythme les journées des familles déplacées

Dans le camp de Sanad, le klaxon du camion-citerne de livraison d’eau devenu le réveil d’un jeune.

Le klaxon du camion-citerne réveille Moataz Ziyada, un diplômé en génie civil de 26 ans. Quelques secondes plus tard, les cris des enfants traversent le camp de Sanad, à Deir al-Balah : « Le camion d’eau est arrivé ! » Leurs voix confirment ce que le klaxon vient d’annoncer. Moataz se lève précipitamment, encore à moitié endormi, rassemble ses jerricans, ses seaux et ses récipients en plastique, puis se dépêche de rejoindre le camion avant que la distribution ne se termine.

Il faut faire vite. Pour Moataz et les autres habitant·es du camp, manquer le passage du camion signifie devoir attendre la prochaine livraison, sans savoir quand elle aura lieu. Certains matins, le camion arrive vers six heures; d’autres jours, il ne passe que vers dix heures. Entre les deux, impossible de prévoir précisément quand il pourra sortir acheter du pain pour sa famille ou chercher du travail. Tant que l’eau n’est pas récupérée, le reste de la journée doit attendre.

Lorsque le camion arrive, la file d’attente ne suffit pas toujours à organiser la distribution. Des familles venues des camps voisins se joignent aux habitant·es de Sanad, et l’eau s’épuise rapidement.

 « Quand le camion arrive, tout le monde se précipite. Même si on fait la queue, dès que l’eau arrive, ça devient le désordre. Chacun essaie de remplir ses récipients avant que l’eau ne finisse », explique Moataz.

Chaque jour, le camion-citerne apporte entre 5 000 et 8 000 litres d’eau au camp de Sanad, où vivent plus de 200 familles déplacées. Cette quantité ne suffit pas à couvrir les besoins de toutes les familles. Certains jours, Moataz parvient à remplir tous ses récipients ; d’autres, il ne peut en remplir que la moitié. Il doit alors réserver l’eau disponible aux besoins essentiels : boire, cuisiner et se laver.

« Quand le camion tarde, toute ma journée est décalée. Je dois parfois reporter ma recherche de travail, l’achat du pain, les courses au marché ou le moment où j’accompagne mes petits frères à l’école », raconte-t-il. 

« Il m’arrive même de retarder l’achat des médicaments de mon père, qui souffre d’hypertension. Et quand je finis par pouvoir y aller, il arrive que la clinique soit déjà fermée. Aller chercher de l’eau ne me prend donc pas seulement du temps : cela m’empêche parfois de faire d’autres choses dont ma famille a besoin, » poursuit le jeune homme.

« J’ai 26 ans. Quand je vois les gens se bousculer pour remplir leurs récipients, je me demande parfois comment ma vie a pu en arriver là. Mes amis à l’étranger commencent à construire leur avenir, se marient et lancent leurs propres entreprises. Moi, je me retrouve à courir pour remplir des bidons d’eau pour ma famille. J’ai l’impression que leur vie avance alors que la mienne est à l’arrêt », ajoute-t-il.

« Ce qui fait mal, ce n’est pas de perdre son avenir, mais de s’habituer à le perdre. »

Moataz Ziyada

« La dernière fois que j’ai ressenti de la joie, c’était le jour où j’ai obtenu mon diplôme en génie civil, environ un mois avant le début de la guerre. J’avais des projets, des rêves et l’envie de commencer ma vie professionnelle. »

« Aujourd’hui, je pense surtout à ma famille. Je suis l’aîné de mes frères et sœurs, alors je dois prendre en charge une bonne partie des dépenses. Lors de notre dernier déplacement, mon père a été blessé. Depuis, j’essaie de faire ce que je peux pour aider ma famille. Ma sœur a 21 ans et étudie les soins infirmiers à l’université. J’aimerais pouvoir payer ses frais d’études pour qu’elle puisse continuer. Mes autres frères et sœurs sont encore jeunes et ont eux aussi besoin de soutien », explique-t-il.

« J’ai passé beaucoup de temps à chercher du travail, sans rien trouver. À force de rentrer les mains vides, j’ai fini par me sentir inutile. J’avais l’impression de ne plus pouvoir aider ma propre famille. Puis j’ai trouvé un travail de serveur au café Twix, où je travaille environ six heures par jour. Ce n’est pas le métier dont je rêvais après mes études, mais au moins, aujourd’hui, je peux gagner un peu d’argent et contribuer aux dépenses de la maison. »

Les difficultés que rencontre Moataz au quotidien s’inscrivent dans une crise qui touche l’ensemble de la bande de Gaza.

À l’échelle de la bande de Gaza, l’arrivée quotidienne des camions-citernes ne garantit pas que les familles disposent d’une quantité suffisante d’eau. Selon une évaluation des services d’eau, d’assainissement et d’hygiène menée par le Cluster EHA et l’UNICEF entre fin mars et début avril 2026, 63 % des ménages évalués avaient accès à moins de six litres d’eau potable par personne et par jour, tandis que 74 % dépendaient directement des camions-citernes pour s’approvisionner. La situation reste fragile : dans son rapport du 22 octobre, le Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA) signalait que l’usine de dessalement du sud de Gaza fonctionnait toujours en dessous de sa capacité, faute de membranes de remplacement et de pièces détachées.

« Ce qui fait mal, ce n’est pas de perdre son avenir, mais de s’habituer à le perdre », raconte Moataz. « Pourtant, nous nous accrochons encore au reste d’un rêve, parce que c’est la seule chose que personne ne peut bombarder. Aucun missile ne peut faire exploser ce qu’il y a dans ta tête. »

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