Quand ils violent l’une d’entre nous, c’est nous toutes qu’ils violent

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Quand ils violent l’une d’entre nous, c’est nous toutes qu’ils violent

Le viol collectif à l’Université Cornell interroge le legs du mouvement #MeToo, près de dix ans plus tard.

Vers la mi-septembre, une jeune femme identifiée comme Jane Doe a engagé des poursuites contre l’Université Cornell où elle a étudié, alléguant qu’elle y a subi un viol collectif en 2024 dans le cadre d’une soirée organisée dans la maison de la fraternité Chi Phi. Sept membres de la fraternité lui auraient fait consommer une grande dose d’alcool et de drogues, avant d’abuser d’elle sans manquer au passage d’informer leur réseau de cette « occasion » à saisir. 

Dans un article intitulé « Cornell Won’t, We Will », le journal étudiant de l’université américaine The Cornell Daily Sun a dévoilé le nom des sept accusés. Les journalistes dénoncent entre autres fermement le traitement de l’affaire par l’institution, puisque les sept accusés auraient reçu des sanctions dérisoires qui rappellent l’école primaire, comme la suspension temporaire et la rédaction d’une dissertation. 

Pour les femmes qui composent le comité éditorial du journal, l’université a offert plus de protections aux hommes accusés de viol qu’aux étudiantes qui fréquentent le campus. Et pour la société en général, cette affaire interroge une fois de plus la définition du consentement, les rouages du pouvoir et la protection dont bénéficient régulièrement les violeurs.

Que reste-t-il de #MeToo?

Vous avez forcément vu passer dans vos réseaux cette affaire qui n’en finit plus de déborder de détails troublants. Parmi ceux-ci, une information retient particulièrement l’attention du public : dans la conversation de groupe des membres de la fraternité Chi Phi, 43 autres hommes ont été mis au courant de ce qui se déroulait et n’ont pas alerté les autorités ni n’ont agi pour venir en aide à la victime.

Alors voilà. On se demande franchement ce qu’il reste du mouvement #MeToo, presque neuf ans jour pour jour après la vague de dénonciations de 2017. 

Tandis que plus tôt cette semaine, l’Université Cornell a annoncé la tenue d’une enquête indépendante sur la manière dont l’institution traite les plaintes d’agressions sexuelles (d’aucuns diraient que c’était la moindre des choses!), c’est l’ensemble de la société qui doit être remise en question dans sa banalisation chronique de la culture du viol. 

Et dans le fait que les agresseurs sexuels bénéficient très souvent d’une indulgence de leurs semblables qui leur permet d’atteindre impunément les plus hautes sphères du pouvoir (certains deviennent même des dirigeants nationaux, qui se portent à la défense des agresseurs…).

« Not all men »

Il n’en fallait bien sûr pas davantage pour que ressurgisse la formule consacrée « Not all men » (« Ce ne sont pas tous les hommes »). 

« 10 ans après #MeToo, les femmes ont encore à expliquer le danger auquel elles font face, tandis que des hommes adultes exigent des accommodations émotionnelles du fait d’avoir à entendre ces dénonciations », a écrit Liz Plank sur son blogue personnel.

Bien sûr que tous les hommes ne sont pas des agresseurs. Mais tous les hommes bénéficient du système de protection et de valorisation qu’ont façonné les violeurs. Et demander aux femmes de ne pas leur faire de la peine en dénonçant le privilège mâle est une dépense d’énergie et une offense supplémentaire dont elles n’ont pas besoin. 

Une pétition pour légaliser le viol au Québec

L’affaire Cornell survient précisément au moment où l’on apprend qu’au Québec, il a circulé au printemps dernier une pétition pour légaliser le viol dans une école secondaire de l’Estrie. Que l’initiative ait été sérieuse et organisée ou non n’a pas beaucoup d’importance : nous faisons face à une fulgurante montée de la misogynie et à une banalisation de la violence envers les filles et les femmes. 

On ne peut pas considérer la situation américaine comme quelque chose qu’on aurait le privilège de regarder de loin. La culture du viol se déploie chez nous, alors même que la manosphère enseigne aux jeunes hommes à « séduire » les femmes par le mépris. Et la misogynie commence bien avant les menaces et les agressions sexuelles. 

Le mépris culturel envers les femmes

La misogynie se forge dès l’enfance dans le mépris que nous léguons aux jeunes face à tout ce qui touche au féminin. De l’infâme couleur rose aux mignons métiers du care en passant par les futiles cocktails fruités et les insipides « films de filles », nous prenons le risque de façonner des garçons qui n’en ont que faire de ce que les femmes font, pensent, écoutent. 

Le plus récent rapport de l’Institut de recherche Geena Davis démontre que la télévision américaine dédiée aux enfants accuse une baisse dans la proportion de personnages féminins depuis 2023. Le message qui risque de s’inculquer chez nos jeunes, c’est que les filles sont des citoyennes de second ordre. De moindre importance.

Aux hommes et aux parents qui se demandent par où commencer pour s’allier : regardez des films faits par des femmes ou portés par des personnages féminins. Lisez des romans d’autrices et écoutez des chansons de musiciennes. Renseignez-vous sur les femmes qui ont forgé notre histoire, mais qui en ont été vertement effacées. Et écoutez la parole des femmes.

Il nous faut de toute urgence intégrer les femmes au patrimoine culturel, qui demeure pour l’instant androcentré. Cela est nécessaire si l’on veut que les garçons devenus hommes s’intéressent avec respect à celles qui deviendront leurs amies et leurs amoureuses. Qu’ils les voient enfin pour ce qu’elles sont réellement. Passionnées, curieuses, analytiques, drôles, intéressantes, complètes.

« Free pussy »

Depuis que l’affaire Cornell a éclaté, une phrase me tourne en boucle en tête. Celle qu’a écrite l’un des sept violeurs sur la conversation de groupe pour annoncer la tenue du viol collectif et inviter les intéressés à se joindre. « Free pussy ». 

Du mouvement #MeToo, ceux qui nous violent ont manifestement compris que c’est mauvais pour eux d’être pris. Mais ils n’ont pas saisi le plus important : ce que nous exigeons (et nous ne lâcherons pas le morceau), c’est d’être envisagées comme des êtres humains à part entière, pas comme des organes génitaux sur pattes qui seraient là, à disposition et interchangeables.


Quand ceux qui nous violent méprisent l’une d’entre nous, c’est nous toutes qu’ils méprisent.

Je pense aux femmes de ma vie. À ma mère, à mes amies, à mes collègues. Elles ne sont pas des chattes au rabais. Elles sont parmi les personnes les plus intelligentes, résilientes, travaillantes et intéressantes qui soient. 

Ceux qui nous violent ne voient pas nos cerveaux, notre voix, notre talent, notre clairvoyance. Ils ne voient pas irradier nos âmes, celles-là mêmes qu’ils tentent de réduire à néant avec leurs moqueries, leurs regards impérieux et leurs coups de bassin.

Quand ils violent l’une d’entre nous, c’est nous toutes qu’ils violent. 

Mais c’est là que l’histoire change. Depuis que les femmes se sont dit « Moi aussi » en 2017, c’est à nous toutes qu’ils font face. C’est notre colère à toutes qu’ils attisent. Nous sommes toutes sœurs. Et aussi longtemps qu’il le faudra jusqu’à ce qu’on arrête de nous violer, de nous tuer, de nous mépriser, de tenter de nous faire faire, nous nous trouverons sur leur chemin. 

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