Vous vous rappelez peut-être qu’en 2024, le gouvernement fédéral de Justin Trudeau a adopté un projet de loi pour la gratuité contraceptive et débloqué un budget de 1.5 milliard de dollars à cet effet.
Puisque la santé est de compétence provinciale, il revient aux provinces de prendre entente avec le fédéral pour intégrer ces fonds à leurs systèmes d’assurance santé respectifs. À ce jour, la Colombie-Britannique, le Manitoba, l’Île-du-Prince-Édouard et le Yukon sont les seules à avoir conclu une entente.
L’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS) dévoile ce jeudi les coûts et les retombées de l’implantation de la contraception gratuite au Québec dans un nouveau rapport.
Un programme universel favoriserait l’autonomie des femmes
Les projections de l’IRIS prennent en considération une augmentation de la popularité des contraceptifs réversibles à longue durée comme le stérilet. L’étude dévoile en effet que, dans les pays comparables ainsi qu’en Colombie-Britannique, une vaste proportion de femmes qui optent pour des contraceptifs de courte durée moins chers comme la pilule, gravitent vers ces méthodes de longue durée lorsque la contraception est couverte par l’État.
Pas question, ceci dit, d’implanter un programme de contraception qui serait prescriptif et qui ne couvrirait que les méthodes considérées les plus efficaces ou les plus populaires, insiste la chercheuse de l’IRIS Eve-Lyne Couturier. « On ne veut pas vivre dans un monde où l’État dicte aux femmes quelle contraception choisir. Il faut plutôt disposer d’un éventail de possibilités disponible, parmi lesquelles les femmes peuvent choisir selon leurs besoins plutôt que selon leurs moyens. »
Rendre le programme universel et accessible à tout le monde (tous âges et orientations sexuelles confondus) permettrait à toutes les personnes sexuellement actives d’en bénéficier, tout en garantissant aussi une plus grande confidentialité. Dans le modèle actuel – où la RAMQ ne couvre que les personnes qui n’ont pas accès à des assurances privées –, une grande proportion de jeunes femmes de 16 à 24 ans sont couvertes par les assurances de leurs parents qui ont accès aux détails des médicaments dont leur régime privé a assumé les coûts.
Instaurer la gratuité contraceptive garantirait aux usagères le droit d’opter pour la contraception qui leur convient sans devoir le divulguer à personne, espère l’IRIS.
22 millions de dollars en moyenne
L’IRIS estime qu’il coûterait en moyenne 22 millions de dollars annuellement pour l’implantation d’un régime de contraception gratuit universel… sans compter que « le programme du fédéral, qui octroierait des centaines de millions de dollars [au Québec], permettrait de réduire ce montant-là à zéro », rappelle Eve-Lyne Couturier.
Pour arriver à ce montant annuel moyen, l’IRIS prend en considération un investissement de départ plus élevé, parce que les méthodes de contraception longue durée comme le stérilet – dont on estime qu’elles seront parmi les plus populaires – coûtent plus cher à l’achat. « Mais dès l’an 2, les personnes qui auront opté pour le stérilet l’auront encore. Ça ne coûtera plus rien pour ces personnes-là pendant plusieurs années. Et graduellement, le modèle s’ajustera, de sorte qu’à la cinquième année, on estime les coûts autour de 10 millions de dollars par année », explique la chercheuse Eve-Lyne Couturier.
Les 22 millions de dollars estimés par l’IRIS tiennent donc compte de cette courbe jusqu’à l’équilibre du régime.
Un choix économique pour l’État
Le rapport de l’IRIS expose aussi les coûts élevés reliés aux grossesses non planifiées, qui sont plus souvent considérées comme à risque.
En tenant compte notamment du coût des suivis prénataux, des frais reliés à l’accouchement et des complications possibles, et en prenant en considération tous les dénouements possibles (interruptions volontaires de grossesse, grossesses ou accouchement avec complications, grossesses menées à terme, etc.), l’IRIS estime qu’une grossesse non planifiée coûte en moyenne 3 000 $ à la société, à raison de 45 000 à 50 000 grossesses non planifiées par année.
Cela revient à un total annuel de 150 millions de dollars à assumer pour le Québec. Le modèle de calculs de l’IRIS permet d’estimer que l’implantation de la gratuité contraceptive permettrait de réduire les grossesses non planifiées d’environ le quart. Un tel régime (à coût nul si nous allons chercher l’argent débloqué par le fédéral) permettrait donc carrément de faire réaliser des économies à l’État québécois.
Il faut aussi souligner que les femmes qui ont des enfants essuient encore d’importantes baisses de revenus à court et à long terme, retard financier qui – en plus de l’injustice individuelle – a des impacts sur la contribution de ces femmes en taxes et en impôts. Puisqu’au Canada, souligne l’IRIS, 40% des grossesses ne sont pas planifiées, aider les femmes à choisir le moment de leur maternité ne peut qu’être bénéfique pour la société.
À l’aune de ces données et constats, l’inexistence d’un régime de contraception gratuit et universel est franchement difficile à expliquer.
L’importance du condom et de l’éducation sexuelle
Parmi les recommandations de l’étude de l’IRIS, on retrouve plusieurs propositions intéressantes et peu coûteuses.
D’emblée, l’IRIS propose d’inclure le condom dans le régime, puisqu’il s’agit de la seule méthode protégeant contre les ITSS (qui entraînent elles aussi des coûts pour la société), et que cela encouragerait le partage de la responsabilité contraceptive et de la santé sexuelle entre partenaires.
L’étude suggère aussi de bonifier le cursus d’éducation sexuelle chez les jeunes en prenant entre autres exemple sur la Suède, où le programme d’éducation à la sexualité est obligatoire dès le primaire et intégré à plusieurs matières. Cela a pour effet à la fois de prévenir les grossesses et la propagation des ITSS à l’adolescence, mais aussi de multiplier les angles d’approche, de rendre le sujet inévitable et de diviser la matière et la responsabilité de l’éducation sexuelle parmi les membres du corps enseignant.
Bonifier l’accès à l’information et aux services
Finalement, l’IRIS demande au gouvernement d’améliorer l’accès aux ressources et aux services. Pour l’instant, le gouvernement n’a pas mis à disposition de site Internet fiable qui aiderait les femmes à faire un choix libre et éclairé en présentant clairement les différentes méthodes contraceptives, leurs coûts, la procédure pour les obtenir, ainsi que les points forts et points faibles de chacune.
Il est par ailleurs difficile actuellement de trouver les points de service ou les cliniques de santé sexuelle dans plusieurs régions, entre autres parce qu’ils ne sont pas tous listés sur la plateforme Clic Santé, vers laquelle renvoie le système de santé public. La population québécoise bénéficierait de la mise en place d’un répertoire gouvernemental des points de service régulièrement mis à jour, estime l’IRIS.
Partager les coûts comme les bénéfices
À l’aune de ces données et constats, l’inexistence d’un régime de contraception gratuit et universel est franchement difficile à expliquer. Le public semble d’ailleurs favorable à l’idée, si on en croit la pétition virale qui avait circulé en 2024, mais à laquelle la CAQ n’a pas donné de réponse.
« Je pense qu’on a encore de la difficulté à reconnaître que la santé reproductive et sexuelle est un enjeu de santé publique, et non un enjeu de santé individuelle », déplore Eve-Lyne Couturier. Le rapport de l’IRIS souligne d’ailleurs à juste titre que « dans le modèle actuel, bien que le contrôle de la fertilité profite aux hommes et aux femmes, le poids financier demeure sur les épaules de ces dernières ».
« Ce devrait être une responsabilité partagée entre les hommes et les femmes – entre toutes les personnes qui veulent avoir des relations sexuelles – puisque les conséquences des grossesses non planifiées ont des impacts financiers sur l’ensemble de la population », ajoute Eve-Lyne Couturier.
Comme pour tous les soins de santé dont nous avons choisi d’assumer collectivement les coûts sans en être nécessairement individuellement bénéficiaires, il n’y a pas de raison pour que la santé reproductive et sexuelle soit laissée à la seule charge des femmes.