Abstention et silence : ce que le Canada dit des personnes noires à l’ONU

Ricardo Lamour Chroniqueur · Pivot
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Abstention et silence : ce que le Canada dit des personnes noires à l’ONU

Quand le Canada préfère les grandes déclarations aux réparations et aux contre‑pouvoirs dont les personnes noires ont réellement besoin.

Il y a à peine plus d’un mois, le Canada s’est abstenu de voter à l’Assemblée générale des Nations Unies sur une résolution portant sur la traite transatlantique des personnes d’ascendance africaine et sur les réparations.

Cette résolution, adoptée le 25 mars 2026, reconnaît explicitement les « torts historiques » de la traite et affirme que des réparations – au sens onusien : vérité, reconnaissance, excuses, réparations matérielles, réformes structurelles et garanties de non‑répétition – sont un moyen concret d’y répondre.

Cette abstention s’inscrit dans une tendance où le Canada, comme plusieurs États occidentaux ayant participé à l’esclavage, privilégie des engagements symboliques plutôt que des mécanismes contraignants.

Un bilan peu reluisant

En mai 2023, le Canada avait annoncé sa candidature au Conseil des droits de l’homme pour le mandat 2028‑2030, en la fondant sur six priorités, dont la lutte contre le racisme et la justice et la responsabilisation. S’il affirme cela avec aplomb aux Nations Unies, il peine à démontrer sa capacité à produire cette justice à tous les niveaux de gouvernement.

Dans les faits, le pays se distingue par une surreprésentation des personnes noires dans les prisons, dans les centres jeunesse et dans les systèmes de protection de la jeunesse. Il ne propose que de copieux financements pour des programmes d’entrepreneuriat pour répondre à des enjeux qui demandent des politiques fortes et des réparations structurelles.

On peut continuer à financer des galas et des vitrines de « réussite noire » dans des salles feutrées. Mais tant que ces budgets ne se traduisent pas en recours effectifs, et en contrôle judiciaire sérieux des décisions de la DPJ, des services policiers ou de l’immigration, on reste dans le cosmétique.

Alors qu’Ottawa se présente comme le champion des droits humains à l’ONU, beaucoup de leviers concrets se trouvent entre les mains des provinces.

Or, le gouvernement du Québec refuse des fonds fédéraux visant à lutter contre le racisme systémique, auquel il ne croit pas de toute façon. Il adopte aussi des projets de lois liberticides, dont le projet de loi 1, visant à doter la province de sa propre « constitution », et qui redéfinit le rapport aux contre‑pouvoirs et aux engagements internationaux.

Fin février, en parcourant la liste des quelque 309 mémoires déposés à l’Assemblée nationale dans le cadre des consultations, un fait m’a frappé : presque aucune organisation dirigée par et pour des personnes noires n’y figurait.

Comme si nous étions d’accord avec cette démarche. D’accord avec le fait d’être invisibles dans un processus qui prétend encadrer les pouvoirs de l’État, alors que cet État nous vise déjà de façon disproportionnée avec ses moyens de répression.

Mais ce silence n’est pas forcément un consentement.

Québec et le rejet du racisme systémique

En 2025, la juge Magali Lepage rend une décision inédite au Québec, qui prend en compte un rapport sur le racisme systémique dans la détermination de la peine d’un homme noir reconnu coupable de trafic de stupéfiants.

Plutôt que de saluer l’effort de contextualisation, un ministre noir, responsable de la lutte contre le racisme, Christopher Skeete, se dit « déçu » que la race ait été considérée et parle d’un « sad first ».

Quelques semaines plus tard, le gouvernement Legault refuse des fonds fédéraux destinés à financer les évaluations de l’incidence de l’origine ethnique et culturelle dans le système de justice, au motif qu’il rejette la notion de racisme systémique.

Même logique dans les services sociaux où un autre ministre noir, Lionel Carmant, a mis en cause l’immigration et les demandeur·euses d’asile, plutôt qu’aux défaillances systémiques du réseau.

L’arrêt Kanyinda

Le 5 mars 2026, la Cour suprême juge discriminatoire l’exclusion des demandeur·euses d’asile des services de garde subventionnés et reconnaît que cette politique porte atteinte, de façon intersectionnelle, aux droits des femmes et des enfants en situation de demande d’asile.

L’arrêt Kanyinda donne gain de cause à une demandeuse d’asile noire, Bijou Kanyinda, en ouvrant l’accès aux CPE subventionnés pour des milliers de parents dans des positions similaires et en rappelant que le statut migratoire ne doit pas servir de prétexte pour priver des enfants de services essentiels.

Quelques jours plus tôt, les 3 et 4 mars 2026, à Genève, le Canada répond aux questions du Comité des droits de l’homme de l’ONU dans le cadre de sa septième revue.

J’y suis, dans une salle où les seules autres personnes du Québec sont les représentant·es du gouvernement.

Dans la rencontre informelle à huis clos avec les expert·es, en m’appuyant sur quelques-uns des mémoires déposés à l’Assemblée nationale, sur la littérature et sur le rapport sur le racisme anti‑noir au Québec présenté dans le cadre de l’examen périodique universel, je parlerai pour les miens et pour celles et ceux qui sont concerné·es par les conséquences des récents projets de loi.

Jamais je n’aurai senti autant d’intérêt pour ce qui se passe au Québec.

Le 16 mars 2026, le Comité adopte ses observations finales. Il y évoque « le racisme structurel persistant » envers les personnes d’ascendance africaine, leur surreprésentation dans le système pénal, la persistance du profilage racial, et demande au Canada de redoubler d’efforts pour y mettre fin, en particulier en réduisant le recours à l’incarcération et en enquêtant sur les pratiques de profilage. »

Il se dit aussi préoccupé par l’usage répété et parfois préventif de la clause dérogatoire et pointe directement le projet de loi 1, en soulignant les risques pour l’accès aux recours et les droits des minorités linguistiques et culturelles.

Précédents à l’appui

En janvier 2024, des documents ont montré que le Canada a contribué, au début des années 2000, à affaiblir la version initiale de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (UNDRIP), en travaillant avec l’Australie à la rédaction d’un texte plus favorable aux États qu’aux peuples concernés.

Aujourd’hui, l’ONU travaille à une Déclaration sur la promotion et le plein respect des droits des personnes d’ascendance africaine; le Conseil des droits de l’homme a été informé de l’état d’avancement du projet en 2023.

Au vu de l’histoire d’UNDRIP, il y a de quoi craindre les mêmes manœuvres dilatoires lorsqu’il s’agira d’adopter une déclaration forte sur les personnes d’ascendance africaine – surtout de la part d’un pays qui s’abstient déjà sur une résolution centrale en matière de réparations.

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