Le 15 avril dernier, dans les environs de Nabatieh, au sud du Liban, quatre secouristes ont été tués par Israël alors qu’ils tentaient de venir en aide à des victimes de frappes. Un scénario répété depuis la plus récente invasion israélienne au pays. Pris pour cibles, les premier·ères répondant·es peinent à croire que la trêve entrée en vigueur dernièrement mènera à une paix durable, alors qu’Israël maintient son contrôle d’une partie du territoire.
Un convoi funéraire file à travers les rues de Nabatieh, décharnées par la guerre. L’ambiance, dans cette ville du Sud du Liban, est lourde en ce jour de deuil. Pour la troisième fois depuis le début de l’escalade meurtrière débutée le 2 mars, les secouristes de l’Association des ambulances de Nabatieh enterrent un collègue : Mahdi Abou Zeid, tué la veille par l’armée israélienne.
Les prières succèdent aux chants et aux pleurs. Ses collègues replient doucement le drapeau rouge et blanc, aux couleurs de l’association, après avoir mis en terre l’homme de 34 ans.

Son collègue, Mohammad Sleiman a le visage de ceux qui portent le deuil. « Ce qu’a fait Mahdi, c’est de l’héroïsme, la plus haute forme d’héroïsme, comme l’ont montré les secours de Nabatieh et les autres organisations, que ce soit Al Rissala ou le Comité islamique », lance ce porte-parole de l’association à la sortie du cimetière. Un drone israélien bourdonne dans le ciel. « Allons discuter à notre centre, près de l’hôpital, ce sera plus sûr », lance Mahdi Salloum, autre collègue de Mahdi Abou Zeid, et survivant de l’attaque de la veille.
Au moins quatre frappes successives
Ce 15 avril, à Mayfadoun, dans les environs de Nabatieh, une première frappe israélienne vise une zone résidentielle. Les premiers secours arrivent sur les lieux. L’armée israélienne lance alors plusieurs frappes successives, jusqu’à quatre, selon les secouristes qui étaient sur place. Mahdi Abou Zeid, membre des équipes de secours de Nabatieh, et Fadel Serhan de l’association Al-Rissala, et deux autres secouristes sont tués.
Depuis le 2 mars, près de 100 membres du secteur de la santé, principalement des secouristes, ont été tué·es par des frappes israéliennes, selon le ministère libanais de la Santé publique. Selon les Conventions de Genève, le ciblage direct du personnel médical civil, peu importe leur affiliation politique, constitue une violation du droit international et un crime de guerre.
Depuis mars, les ambulancier·ères de Nabatieh ont installé leur quartier général improvisé sur le stationnement de l’hôpital Najdeh, proche du centre-ville. Mahdi Salloum se tient droit près d’une des ambulances. « Mahdi et moi sommes devenus très proches récemment. Nous étions toujours ensemble, il n’y avait plus de distance et… » Il s’interrompt et se détourne un instant pour réprimer des larmes. Toujours sous le choc, il continue : « Nous sommes tous ici pour servir le peuple, cela vient de nos croyances religieuses. Nous n’abandonnons pas les gens dans le besoin. À chaque fois que nous allons sur le site d’une frappe, nous ne savons pas si nous allons en revenir. Mais c’est notre mission. »

Un avion de chasse israélien traverse le ciel alors que nous terminons l’entrevue. Tout le monde se fige, puis c’est l’explosion. Un bâtiment est touché à quelques centaines de mètres de l’hôpital, où d’autres associations de secouristes sont regroupées. Les équipes foncent vers le site d’où une épaisse fumée grise se dégage. Les frappes se poursuivent. Des ambulances de la défense civile remontent l’allée jusqu’aux urgences à toute allure, sirènes hurlantes. Les secouristes débarquent un blessé.
« Aujourd’hui, la situation est très mauvaise. Nous avons reçu un homme d’une soixantaine d’années, avec un traumatisme au niveau de la poitrine », décrit un peu plus tard Shafi Fouani, médecin-chef, dans un bureau loin de l’agitation des urgences.

En fin de journée ce jour-là, de nouveaux bombardements blesseront grièvement un homme dont une partie de la famille sera ensevelie sous les gravats.
Sur le champ de bataille
Le médecin Shafi Fouani et son équipe sont sur le pied de guerre depuis le 2 mars, date du début de cette nouvelle escalade dans une guerre qui dure depuis le 8 octobre 2023, entre le Hezbollah et Israël. Malgré un premier cessez-le-feu entré en vigueur le 24 novembre 2024 (la guerre avait alors tué plus de 4000 personnes, fait plus de 16 000 blessés·es et déplacé plus d’un million de personnes), l’hôpital restait en alerte. Les bombardements se poursuivaient dans la région. La Force intérimaire des Nations Unies au Liban a rapporté plus de 10 000 violations du cessez-le-feu par l’armée israélienne.
Aujourd’hui, l’équipe dort directement sur place pour éviter d’emprunter les routes, trop dangereuses. La fatigue se lit sur le visage du médecin. Depuis le 2 mars, l’hôpital a pris en charge 460 patient·es blessé·es et dénombre 180 décès. « Il y avait des femmes, des enfants, des personnes âgées, des plus jeunes », insiste Shafi Fouani. « Certaines personnes ne veulent pas quitter leur village ou ne le peuvent pas, c’est pourquoi nous avons un nombre important de blessés, qui augmente chaque jour. »
La première mission de l’hôpital est de stabiliser les patient·es. S’iels nécessitent plus de soins et peuvent voyager, iels sont envoyé·es vers d’autres établissements, comme à Saïda, plus au nord, ou à Beyrouth, la capitale. L’hôpital s’est reconverti en poste médical avancé, mais à capacités réduites. Le personnel, volontaire, enchaîne les journées de travail sans repos. « Nous sommes sur le champ de bataille : nous devons nous battre, accueillir, soigner, rester debout. Quand tout ceci sera terminé, alors nous réaliserons notre état. Mais nous n’allons pas bien, c’est sûr, surtout que nous avons perdu deux [secouristes] hier, quand leur ambulance a été visée », souligne Shafi Fouani.
Plus tard cette même journée, un autre secouriste sera tué dans les environs de Tyr. Pour le monde médical, cette guerre restera gravée dans les esprits. Comme pour Yahya Obeid, médecin anesthésiste à l’hôpital Makassed de Beyrouth.
Le chant des sirènes
Le 8 avril dernier, alors qu’il est en congé, son téléphone se met à sonner frénétiquement : c’est l’hôpital qui déclenche son plan blanc, actionné en cas de catastrophe, et lui demande de se rendre à l’établissement. Pendant plus de huit heures, il ne sortira pas du bloc. Lorsque nous le rencontrons le lendemain, dans son appartement de Beyrouth, le jeune médecin dit « fonctionner normalement ». Mais il sait que sa santé mentale est affectée. « Par exemple, après l’escalade de 2024, j’entendais régulièrement des sirènes d’ambulance », confie-t-il. « Un jour, j’en ai entendu alors que j’étais en voiture. Je me suis garé pour voir d’où cela venait. Mais il n’y avait pas d’ambulance, tout était dans ma tête. »
Plus d’une semaine après les frappes israéliennes du 8 avril qui ont fait près de 400 morts en une seule journée, un cessez-le-feu est finalement entré en vigueur. Entre le 2 mars et le 16 avril, l’armée israélienne a tué 2 294 personnes, fait 7544 blessés et conduit au déplacement forcé de plus d’un million de personnes, selon le ministère de la Santé publique. Mais pour beaucoup, cette trêve reste précaire.

Au lendemain du début de celle-ci, Israël a annoncé la mise en place d’une « ligne jaune » : une ligne de démarcation unilatérale à l’intérieur du territoire libanais, comme celle instaurée à Gaza, qui sépare une zone où l’armée israélienne maintient sa présence et sa liberté d’action du reste du pays.
Selon l’analyse de L’Orient-Le Jour, elle s’apparente à une large zone tampon de plusieurs kilomètres (5,8 % du territoire libanais), englobant de nombreuses localités et visant à transformer les gains militaires en contrôle durable du terrain. Objectif : restreindre le retour des civils et continuer les opérations militaires. Cela revient à modifier en profondeur le sens du cessez-le-feu en instaurant une forme de contrôle territorial de facto alors que les pourparlers pour arriver à une paix durable au Liban doivent se poursuivre cette semaine.
Trêve ou non, les équipes médicales et les secouristes à Nabatieh restent sur le front. À l’hôpital, Shafi Fouani souffle d’une voix fatiguée : « Ce n’est pas une guerre équitable entre deux pays qui ont des problèmes. Nous sommes menacés depuis longtemps par cet ennemi de l’autre côté de la frontière. C’est une guerre pour la vie. Pour notre vie… »
