Voix de Gaza à Montréal : Soigner et retranscrire la vérité

Hassan et Ali, photojournaliste et infirmier gazaouis, racontent avoir tout fait pour exercer leur métier au cœur de l’enfer.

Oona Barrett Vidéojournaliste · Pivot
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À Gaza, les travailleur·euses de la santé et les journalistes sont en première ligne pour soigner et témoigner. Ils et elles documentent, prennent soin et résistent, au péril de leur vie, jusqu’à la dernière minute. Dans ce second épisode de notre série, un infirmier et un photojournaliste palestiniens, aujourd’hui réfugiés à Montréal, racontent cette réalité.

« La guerre a commencé le 7 octobre. J’ai quitté ma famille dès les premiers instants », raconte Ali*, qui a œuvré comme infirmier dans plusieurs hôpitaux de Gaza.

« J’ai laissé derrière moi ma femme enceinte, mon fils, ma mère et mon père. Sachant que je suis fils unique, normalement, j’aurais dû rester avec eux. »

« Mais je suis allé travailler à l’hôpital Al-Shifa [dans la ville de Gaza], au service de chirurgie. […] J’ai travaillé 48 heures d’affilée le premier jour. »

« Je ne peux rien oublier », lâche Ali.

« C’est une guerre horrible. C’est un génocide, ce n’est pas une guerre. C’est un génocide. »

Dossier – Voix de Gaza à Montréal : fuir le génocide

Pivot a été à la rencontre de trois réfugié·es de Gaza, aujourd’hui installé·es à Montréal avec leur famille, fuyant le génocide mené par Israël chez eux.

Hassan, Leïla et Ali se confient sur leur expérience des bombardements et des déplacements, racontent comment ils ont tout fait pour exercer des métiers essentiels en pleine guerre, au péril de leur vie, et exposent les difficultés humaines et administratives qu’il leur a fallu traverser pour finalement trouver refuge au Canada.

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En entrevue avec Pivot, Ali explique à quel point il était dur de faire son travail sans matériel médical approprié, à cause du blocus imposé par Israël.

Il dit par exemple avoir un jour dû retirer une balle de la jambe d’une fillette sans anesthésie.

« Quand je travaillais, j’ai vu des enfants avoir leur main ou leur jambe mutilée. J’en ai vu beaucoup saigner, devenir aveugles. »

« Je travaillais, je travaillais… mais j’avais aussi peur pour ma famille », ajoute le jeune père. « J’imaginais l’éventualité que les prochains qui arrivent à l’hôpital soient ma famille. J’avais peur. »

Des métiers ciblés

Pour les travailleur·euses essentiel·les de Gaza, les routes sont dangereuses, les lieux de travail deviennent des cibles. Ni les hôpitaux ni les caméras n’offrent de protection – au contraire.

Hassan, photojournaliste dans le territoire palestinien avant son exil forcé au Canada, en a fait l’expérience.

Pendant de longs mois, il a capturé des images de sa communauté dévastée, rencontré des déplacé·es, faisant de son mieux pour que ces histoires se rendent dans les médias, malgré la répression et la violence sans précédent menée par Israël contre la presse.

« Quand je sortais avec ma caméra, je marchais avec la peur d’être surveillé par des drones, par des moyens électroniques ou même par des agents au sol, en lien avec l’armée israélienne », raconte Hassan.

« Les journalistes étaient ciblés en premier, car ils transmettent les événements au monde extérieur. Le premier martyr a été un journaliste. »

« Ensuite, ils ont commencé à cibler les immeubles abritant les bureaux de presse, les agences d’information internationales et locales », énumère-t-il.

« On a fait tout ce qu’on pouvait pour transmettre des images depuis l’intérieur de Gaza. »

Hassan

Les hôpitaux sont une autre cible de choix des forces israéliennes, comme le raconte Ali.

Un jour, « les équipes médicales et les ambulances ont commencé à sortir de l’hôpital [Al-Shifa] parce qu’il était la cible de tirs », relate l’infirmier. « Les Israéliens ont commencé à tirer sur l’hôpital, et ils ont bombardé l’intérieur et ont commis un massacre dans l’hôpital. »

« Ça a été catastrophique. »

« Autour de l’hôpital, tout était vide, car les Israéliens s’approchaient », explique Ali. « Les gens se sont mis à fuir et à se cacher dans l’hôpital. »

Ali ne quittait plus l’hôpital, où il avait lui-même établi ses quartiers. « J’avais pris mes affaires avec moi parce que se déplacer était devenu difficile. La situation faisait peur, il n’y avait ni voitures ni moyens de transport. Alors je vivais à l’hôpital. »

« L’occupation a commencé à encercler l’hôpital. On a été assiégé. On est resté encerclé un jour, deux jours, trois jours, sans nourriture ni eau », se souvient-il.

« Les gens avaient très peur, il y avait des enfants. Et moi, j’essayais de les rassurer et de rester à leurs côtés autant que possible. »

« Ensuite, les Israéliens ont lancé une évacuation […] et à la fin, ils ont dit à ceux qui restaient : “partez, il n’y a plus d’issue”. »

Envers et contre tout

Ali et sa famille ont alors fui vers une autre région, où l’infirmier a continué de se consacrer au soin des malades et des blessé·es, tandis que les attaques israéliennes contre les installations de santé se poursuivaient.

« Je mis ma femme et mon fils dans une ambulance et on est parti vers le sud », raconte Ali.

« Et ensuite, on est arrivé là où il n’y avait aucun endroit où aller. On a vécu dans une tente. »

« Et moi, je suis retourné travailler à l’hôpital des Martyrs d’Al-Aqsa [à Deir al-Balah]. Et j’ai travaillé à l’accueil et aux urgences pendant deux mois. »

Puis, l’armée a débarqué comme elle l’avait fait à Al-Shifa.

« Ensuite, les Israéliens sont entrés dans l’hôpital, donc on a dû évacuer aussi cet hôpital, car ils étaient très proches et ils ont commencé à tirer. Tout le monde a dit : “évacuez”. »

« Alors on a quitté la zone et on est allé à Khan Younès, où on a monté une tente. Et là-bas aussi, j’ai continué à travailler à l’hôpital Nasser », relate Ali.

Et là encore, l’histoire s’est répétée.

« Je ne peux rien oublier. »

Ali

Hassan, lui aussi, a dû accomplir son rôle de photojournaliste en faisant face à la dégradation des conditions.

« On a fait tout ce qu’on pouvait pour transmettre des images depuis l’intérieur de Gaza, car il y avait une coupure d’Internet et de communication », dit-il.

« Ceux qui avaient encore une télévision pouvaient suivre les informations grâce à des générateurs ou des panneaux solaires. Mais même là, les diffusions en direct étaient souvent interrompues », témoigne Hassan.

« On ne pouvait pas voir ce qui se passait. »

Si ce n’avait pas été pour sauver sa femme et son enfant du génocide, Hassan ne serait jamais parti. Il aurait préféré rester pour documenter, assure-t-il.

***

Dans le prochain épisode de cette série, Hassan, Ali et Leïla* raconteront leur parcours d’exil, de Gaza au Canada en passant par l’Égypte. Ils et elle témoignent de la difficulté de quitter la frontière sous contrôle israélien, ainsi que des obstacles administratifs auxquels sont confronté·es les rares Gazaoui·es qui parviennent à trouver refuge ici.

* Noms fictifs

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