Andrea Houston Journaliste · Ricochet
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En moins de quatre mois, le gouvernement libéral de Mark Carney a déçu à plusieurs reprises les électeur·trices qui comptaient sur lui pour défendre des valeurs canadiennes progressistes. Quelques points saillants de son bilan : baisses d’impôts et annulation d’une taxe sur les géants numériques, coupes budgétaires, dépenses militaires massives, nouveaux pouvoirs gouvernementaux pour imposer des méga-projets, et inaction face au génocide à Gaza.

Cet article est d’abord paru en anglais chez Ricochet.

L’essayiste et chroniqueuse au Toronto Star Linda McQuaig était de passage cette semaine au balado de Ricochet In Bed with the Elephant, animé par Adrian Harewood. Elle y a discuté des premiers mois au pouvoir du premier ministre Mark Carney, entré en poste le 14 mars et élu le 28 avril.

L’autrice du livre The Sport & Prey of Capitalists: How the Rich are Stealing Canada’s Public Wealth [Comment les riches pillent la richesse publique du Canada] constate « un décevant virage vers la droite » sous le nouveau premier ministre.

« Mark Carney s’est révélé beaucoup plus conservateur et tend beaucoup plus vers la droite que ce qu’on avait pu voir durant les élections », dit-elle.

« Certaines tendances qui se manifestent jusqu’à présent me préoccupent beaucoup. »

Recul devant les géants américains

Linda McQuaig critique fermement l’abandon par le gouvernement Carney de la taxe sur les services numériques.

Le Canada s’apprêtait à imposer une nouvelle taxe aux grandes entreprises technologiques américaines actives sur le marché canadien, comme Meta, Amazon, Google, Uber et Airbnb. Cette taxe, qui aurait généré sept milliards $ de revenus au cours des cinq prochaines années, devait entrer en vigueur le 30 juin.

Mais la veille, le gouvernement libéral de Mark Carney a finalement cédé aux pressions de l’administration américaine de Donald Trump et a annulé la nouvelle mesure.

« Ça démontre une telle faiblesse. »

Linda McQuaig

« C’était une taxe essentielle », croit Linda McQuaig. « Sans elle, on n’a aucun moyen de faire payer ces grosses compagnies technologiques. »

« Elles occupent une part si importante du marché des publicités en ligne que nos médias peinent à compétitionner avec elles. Et pourtant, elles échappent à toute mesure de taxation simplement parce qu’elles sont installées en dehors du pays », déplore l’analyste.

« Ça démontre une telle faiblesse. »

Explosion du budget militaire

Les grands chefs d’entreprise du pays ont quant à eux de quoi se réjouir du bilan de Mark Carney jusqu’à présent, constate Linda McQuaig.

« C’est scandaleux que le monde des affaires veuille toutes ces dépenses militaires, mais s’attende que ce soient les gens ordinaires qui payent pour ça plutôt que les entreprises ou les riches. »

En juin, le Mark Carney a annoncé que le Canada consacrerait neuf milliards $ supplémentaires à la défense d’ici avril prochain afin d’atteindre la cible de 2 % du PIB en dépenses militaires fixée par l’OTAN.

Mark Carney s’est aussi engagé à atteindre d’ici 2035 la nouvelle cible de 5 % convenue cet été par les pays membres de l’alliance militaire occidentale.

« Mark Carney s’est révélé beaucoup plus conservateur et tend beaucoup plus vers la droite que ce qu’on avait pu voir durant les élections. »

Linda McQuaig

Les dépenses militaires, craint Linda McQuaig, « vont épuiser tout l’argent au cours des dix prochaines années ».

« Nous devrions utiliser notre voix au sein de l’OTAN pour défendre une réduction des dépenses militaires », juge-t-elle. « La solution, c’est plus de diplomatie, plus de coopération, plus de compréhension. »

Baisses d’impôt et coupes budgétaires

Linda McQuaig préfèrerait voir le gouvernement fédéral investir dans des projets nationaux bénéficiant à tou·tes les Canadien·nes.

Mais cela impliquerait d’augmenter significativement l’imposition des plus riches, souligne-t-elle. Le Canada n’a peut-être pas autant de milliardaires que les États-Unis, mais il y a tout de même plusieurs « personnes fabuleusement riches au sommet ».

« C’est un des enjeux les plus importants qui ne reçoit jamais l’attention qu’il mérite : l’exacerbation des inégalités au pays », déplore Linda McQuaig. « Dans les dernières années et surtout depuis la pandémie, la richesse va de plus en plus vers les élites. »

« Il faut imposer les plus riches », juge-t-elle. « Un impôt sur la fortune pourrait rediriger des milliards vers les fonds publics. »

Le gouvernement Carney a plutôt offert une baisse d’impôt à tou·tes les contribuables, comme promis en campagne électorale. Il a aussi renoncé à renforcer l’impôt sur les gains en capital, comme l’avait pourtant annoncé le gouvernement Trudeau.

Puis, le ministre libéral des Finances, François-Philippe Champagne, a donné à ses collègues du cabinet la consigne de réduire leurs dépenses de 7,5 % en vue du prochain budget fédéral attendu à l’automne, et de 15 % d’ici 2028-2029.

L’objectif affiché est de réinvestir cet argent dans l’habitation, la défense et les infrastructures.

Plusieurs critiques y voient plutôt un nouveau plan d’austérité et craignent que les coupes libérales mènent à l’élimination de nombreux programmes et services essentiels, à la perte de dizaines de milliers d’emplois dans la fonction publique et à une aggravation des inégalités sociales.

Valeurs canadiennes?

Pour Linda McQuaig, tout cela est une trahison envers les électeur·trices qui ont appuyé Mark Carney lors de l’élection et lui ont fait confiance pour défendre des valeurs progressistes.

Le Parti libéral a remporté l’élection en promettant de se porter à la défense de la souveraineté et des valeurs canadiennes contre les menaces de guerre commerciale et d’annexion du président américain Donald Trump, qui venait de reprendre le pouvoir.

Linda McQuaig est critique de la stratégie du gouvernement Carney à ce sujet.

Elle s’inquiète de voir Mark Carney suggérer qu’il compte défendre la frontière canadienne contre une éventuelle attaque de l’armée américaine.

« Nous ne gagnerons jamais », dit-elle. « Les États-Unis possèdent l’armée la plus grosse et la plus puissante au monde, en plus de l’arme nucléaire. Si on en venait à une invasion américaine, toutes les dépenses militaires ne suffiraient jamais à nous défendre. »

La chroniqueuse souhaiterait plutôt voir le gouvernement canadien investir dans un renforcement du commerce avec l’Europe, s’engager à agir face à la crise climatique et investir dans des services et des programmes qui aident les Canadien·nes.

Les problèmes les plus urgents au pays ne se résoudront pas à coup de dépenses militaires, souligne-t-elle. Il faut accroitre les investissements publics pour résoudre la crise du logement, la hausse du coût de la vie, l’insécurité alimentaire ou encore la dégradation des services de santé et de soins de longue durée, croit Linda McQuaig.

Dès son arrivée au pouvoir, le premier ministre Carney a mis fin à la taxe carbone sur les combustibles, qui touchait les consommateur·trices.

« Nous devrions revenir vers un modèle d’entreprises publiques : il faut investir dans des institutions, des entreprises et des programmes détenus collectivement par le peuple, qui peuvent fournir des choses aux Canadien·nes. »

« Avant, on avait les Laboratoires Connaught, un important fabricant de médicaments et de vaccins, qui était de propriété publique », illustre l’essayiste. « C’est là que [les chercheurs Frederick] Banting et [Charles] Best ont découvert l’insuline. »

Dans son livre, Linda McQuaig soutient que le Canada a été bâti grâce à des investissements publics massifs visant à développer les chemins de fer, les infrastructures énergétiques, l’habitation, l’assurance maladie et les lieux publics. Mais tout cela a changé dans les 25 dernières années à cause des campagnes de privatisation menées par les gouvernements successifs.

« Si nous voulons renforcer le Canada, revenons à ce genre d’initiatives. Ça pourrait vraiment faire une différence, rassembler le pays et lui donner un sentiment de fierté. »

Menaces à la démocratie

À ce sujet, le premier ministre Carney mettrait certainement de l’avant sa loi sur « l’unité de l’économie canadienne » en disant que de nouveaux projets de grande envergure favoriseront l’unité nationale.

Cette nouvelle loi doit accélérer les grands projets « d’intérêt national » liés notamment aux ressources naturelles en permettant au cabinet de contourner des réglementations ou des processus d’approbation. Elle fait aussi tomber des barrières au commerce et à l’emploi entre les provinces.

Le projet de loi C-5 a été adopté sous bâillon à la toute fin de la session parlementaire, malgré une forte opposition, notamment autochtone. Plusieurs Premières Nations ont promis de s’opposer aux futurs grands projets en menant des actions et en instaurant des blocages.

Pour Linda McQuaig, écarter des réglementations à la demande des élites économiques n’est pas la bonne voie à prendre.

« Je m’inquiète d’une telle accélération des projets si elle menace des aspects importants de notre démocratie, comme le fait de consulter et de donner une voix équitable aux peuples autochtones, ou si elle compromet toutes sortes de considérations climatiques et environnementales. »

« Préserver notre processus démocratique, c’est plus important que n’importe quel méga-projet. »

Manque de fermeté face au génocide

Face au génocide à Gaza, Mark Carney n’est pas non plus à la hauteur, juge Linda McQuaig.

« Je crois que c’est bien qu’il ait parlé de reconnaître un État palestinien, c’est un développement très important », admet-elle.

Mais elle demeure déçue que le gouvernement Carney ne se montre pas plus ferme face aux actions d’Israël à Gaza.

Elle pense aussi que le Canada devrait appuyer la Cour pénale internationale (CPI) afin d’arrêter le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt international en lien avec des accusations de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

« S’il vient en sol canadien, nous devrions coopérer avec la CPI », croit Linda McQuaig. « Notre obligation face à la communauté internationale, c’est de faire respecter le droit international. »

Et si cela déplaît à Donald Trump? « Tant pis. »

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