Des courriels entre le député libéral fédéral Anthony Housefather et l’administration de McGill, obtenus par Pivot, montrent que l’élu s’était plaint de la grève étudiante en solidarité à la Palestine tenue en avril dernier, qui a servi de justification pour que l’université mette fin à ses relations avec l’association étudiante. Les échanges montrent qu’au moment où l’administration a annoncé sa décision à la communauté mcgilloise, le député Housefather a été promptement tenu au courant.
Le 7 avril dernier, l’Université McGill annonce qu’elle compte mettre fin au contrat qui la lie à son association étudiante de premier cycle (AÉUM). Cette dernière, représentant 22 000 étudiant·es, venait de tenir une grève en soutien à la Palestine, du 2 au 4 avril.
La décision de l’administration est communiquée à la communauté universitaire dans un courriel signé par la vice-provost Angela Campbell.
Le message est transféré moins d’une heure plus tard par le directeur par intérim des relations gouvernementales de l’université, Jean-Félix Lévesque, au député libéral fédéral de Mont-Royal, Anthony Housefather.
« Tel que discuté », écrit simplement M. Lévesque.
Anthony Housefather répond : « Très apprécié. »
On ignore précisément le rôle que le député a pu jouer dans les discussions précédant la décision de l’université. On sait toutefois qu’Anthony Housefather était loin d’être favorable à la grève.
Quelques jours plus tôt, après une première journée de débrayage le 2 avril pendant laquelle des manifestations avaient eu lieu sur le campus, le député Housefather avait écrit directement au recteur de l’université, Deep Saini, ainsi qu’à Jean-Félix Lévesque.
« Il faut qu’on discute de ce qui s’est passé aujourd’hui », plaidait-il. « Il faut qu’il y ait une clarté absolue quant à la présence de la police sur le campus et ne plus permettre que ça se reproduise encore une fois. »
« Si la Ville refuse, il faut que vous la dénonciez publiquement. »

De son côté, McGill défend que le député « n’a joué aucun rôle, direct ou indirect, dans la décision », ajoutant que l’expression « tel que discuté », employée par Jean-Félix Lévesque, « reflète simplement qu’un échange a eu lieu, sans que cela n’implique ni influence ni participation dans un processus décisionnel ».
Elle ajoute qu’elle maintient des échanges avec des élu·es à travers divers canaux.
Ce n’est pas la première fois qu’Anthony Housefather s’ingère dans les affaires de McGill, demandant à ce que l’université fasse appel au Service de police de Montréal et restreigne les activités en lien avec la Palestine sur son campus.
Pivot révélait dans une récente enquête que le député avait demandé à ce que l’université fasse appel à la police afin de démanteler le campement étudiant établi au printemps 2024. Il s’était également ingéré dans le contenu d’un cours et avait demandé à faire annuler la venue d’une conférencière.
Grâce à une nouvelle demande d’accès à l’information, Pivot a obtenu davantage de courriels entre Anthony Housefather – souvent à partir d’une adresse courriel non officielle – et l’Université McGill, échangés cette fois entre janvier et avril dernier.
Échanges en continu
Les nouveaux documents obtenus par Pivot montrent que l’ingérence continue et semble même s’être intensifiée au cours des derniers mois, allant même jusqu’à solliciter l’intervention du ministère fédéral de la Sécurité publique.
À plusieurs reprises au cours des derniers mois, Anthony Housefather s’est enquis auprès de membres de l’administration de ce qu’ils comptaient faire pour limiter d’autres événements en lien avec la Palestine sur son campus, notamment des levées de fonds et des conférences.
À quelques reprises, comme on le voit par exemple dans le courriel du 7 avril, c’est l’administration, apparemment de sa propre initiative, qui a mis le député au courant de changements de politiques restreignant les activités pro-Palestine, ou encore lui a fourni des renseignements sur la tenue d’événements sur le campus.
Dans d’autres cas, l’adresse courriel d’Anthony Housefather est aussi fréquemment copiée dans des messages envoyés par des étudiant·es – dont l’identité est caviardée – et qui sont mécontent·es de la tenue de ces événements.
Lorsqu’il est copié dans ces échanges, le député Housefather répond rapidement, souvent en quelques minutes, afin d’appuyer les plaintes des étudiant·es. Il appelle à davantage de présence policière, comme le montre le courriel du 2 avril, ou bien cherche à obtenir davantage de renseignements sur les événements en question ainsi que sur la réponse de l’Université.

Le 10 février dernier, Anthony Housefather était par exemple en copie d’un courriel envoyé par un·e étudiant·e demandant à McGill d’agir afin d’empêcher la tenue d’un événement qu’iel jugeait dangereux.
Il s’agissait d’une exposition organisée par le comité Solidarité pour les droits humains des Palestinien·nes (SPHR) de McGill, visant à rendre hommage à des universitaires tué·es à Gaza.
L’étudiant·e prétendait que l’événement contrevenait à l’entente entre l’association étudiante et l’université puisqu’il n’était pas inclusif des étudiant·es juif·ves et sionistes.
Anthony Housefather a répondu quatre minutes plus tard, ne s’adressant qu’à Jean-Félix Lévesque. « Encore un autre soupir… de toute évidence, il s’agit d’un vrai problème. Avez-vous avisé le AÉUM? »

Jean-Félix Lévesque lui a répondu. « Je vais regarder ça. Je te reviens le plus rapidement possible. »
Quelle influence?
Pour des représentant·es de l’AÉUM, ces échanges sont source d’une grande inquiétude.
« Ça confirme les pires craintes des étudiants, à savoir que l’université prend les conseils de personnes qui ne sont pas des étudiants, qui n’agissent pas dans le meilleur intérêt des étudiants et qui agissent selon leurs propres agendas politiques », réagit Hugo-Victor Solomon, gestionnaire aux affaires externes à l’AÉUM.
« Je ne pense pas que c’est pour ça que les électeurs de Mont-Royal ont élu [Anthony Housefather], ni qu’il touche l’argent des contribuables, pour qu’il se mêle des associations étudiantes, au détriment de tous les étudiants. »
Depuis le mois d’avril, l’AÉUM mène un processus de médiation avec l’administration de McGill quant à l’avenir du contrat qui les lie. Il s’agit d’un processus obligatoire dont aucun détail n’a été rendu public pour l’instant et qui devrait se terminer d’ici la fin du mois de juin.
Bien que le processus soit strictement confidentiel, les représentant·es s’inquiètent que l’administration ait pu en transmettre certains détails au député Housefather.
Anthony Housefather n’a pas fait suite à nos demandes d’entrevue.