Nous ne serons plus jamais seul·es

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Nous ne serons plus jamais seul·es

Alors que le comité de sages sur l’identité de genre doit bientôt rendre son rapport, gardons en tête que nous ne sommes pas défini·es par les épreuves que nous traversons, mais par comment nous décidons d’y faire face.

Ça fait trois ans et demi qu’on se prépare pour ça.

Ça a commencé avec projet de loi 2, en 2021. Une affaire compliquée de mention de sexe à l’état civil qui serait différente de la mention de genre et qui, dans les faits, ramenait les chirurgies obligatoires pour changer ses papiers. C’était la première attaque frontale contre nous de la part du gouvernement. Finalement, la gimmick transphobe n’était pas assez payante au goût du gouvernement et il avait fini par reculer.

C’était juste une question de temps avant que la vague suivante nous frappe.

Avec les manifs contre les bibliothèques et la Million March 4 Children, les choses ont commencé à chauffer. Nos communautés et nos allié·es se sont mobilisé·es sans relâche pour maintenir la pression et s’assurer qu’on ne soit jamais intimidé·es.

C’est à ce moment-là que François Legault a dit quelque chose du genre « there are very fine people on both sides » et appelé quelques connaissances pour régler notre sort.

Le comité de « sages » va donner son verdict dans les prochaines semaines.

Le dépôt du rapport du comité, c’est le vrai test. Un document qui pourrait établir l’horizon politique et définir les indignités auxquelles on devra s’opposer pour des années à venir.

Les médecins ne veulent plus traiter nos déviances, alors l’État prend le relais.

On est toujours un problème à régler.

Se réfugier

Depuis juillet 2023, j’ai passé un nombre incalculable d’heures à poursuivre une lubie : construire un refuge en prévision du choc à venir.

C’est une librairie coopérative qui s’appelle Agenda. Armée d’un petit zine collectif – bite size, précisément.

J’ai d’abord rassemblé les mots de femmes trans, puis ceux de nos communautés queers et trans. Je me disais qu’en vendant nos livres, on pourrait payer le loyer et peut-être quelques salaires.

Avant de nous rabattre pour de bon sur la clandestinité, serrons les coudes et développons notre résilience.

Comme tout ce qu’on fait pour vrai, les choses ne se sont pas passées comme prévu. Des problèmes de gestion et des conflits dans l’équipe ont mené à l’éclatement.

Au début de l’hiver, alors qu’on tenait à peine debout et qu’on pleurait nos déchirements récents, une femme charismatique et enthousiaste a voulu collaborer pour un événement. C’était Karin Hazé, la fondatrice du collectif 75 Shots qui nous approchait pour une de ses projections semi-clandestines de films par des créateur·trices qui vivent dans des pays où l’homosexualité est criminalisée.

Je suis restée en retrait pendant l’événement, mais je me souviens de l’ambiance distincte qui régnait dans la librairie. Ma collègue avait préparé les lieux avec attention. La foule était timide, puis chaleureuse.

C’est que le temps d’une projection, la librairie se laissait accueillir dans le refuge du collectif 75 Shots. Un espace social éphémère qui se déploie et se remballe constamment, à l’image des vies clandestines des personnes qui le nourrissent.

Un havre dans la tourmente.

Ce rassemblement est illégal

J’ai regardé la dernière œuvre de la vidéo-essayiste Lily Alexandre cette semaine. Elle y aborde le désir de disparaitre et les limites des politiques de visibilité. Avec nuance et ambiguïté, elle questionne en laissant les conclusions en suspens.

L’événement du collectif 75 Shots est un des points à partir desquels se développe sa réflexion. Cette idée d’une communauté comme un filet qu’on lance et qu’on ramène, fait de ces moments d’expansion et de contraction qui forment la réalité historique des personnes queers et trans. Une réalité d’autant plus actuelle pour les personnes vivant dans l’illégalité.

Se faire oublier pour un moment.

La vidéo résonne avec ma récente relecture de Faggots and Their Friends Between Revolutions, le livre culte de Larry Mitchell publié en 1977. L’auteur conclut son manifeste-conte-de-fées avec un étrange appel à cesser la danse avec le cishétéropatriarcat, comme si nous pouvions disparaître assez – « ne rien avoir besoin », écrit Mitchell – pour cesser le cycle de notre propre oppression.

Vers la fin de son essai vidéo, Lily se trouve dans la manifestation du 31 mars dernier, à l’occasion justement de la Journée de visibilité trans. Les « bouge! bouge! » du SPVM font écho aux bombes de gaz CS. Quand elle cesse de courir, Lily se retourne et longe le mur. La caméra fixe les pavés et les sirènes chantent. La police passe.

Se faire oublier pour un moment. Se disperser.

On reste groupé·es

Certains refuges, comme les projections de 75 Shots, peuvent contenir le lieu même dans lequel ils s’érigent.

Mais nos vies se continuent dans la banalité du quotidien, au-delà de l’étreinte chaleureuse de la communauté rassemblée. Et c’est précisément là que nous ne sommes pas à égalité avec l’oppression.

Ce sont les plus vulnérables, ceuzes qui sont migrant·es, pauvres ou handicapé·es, qui payent le prix le plus élevé de la haine, justement parce qu’une telle tactique de fuite leur est impossible. C’était déjà le cas avant que la vague transphobe ne menace aussi la classe moyenne blanche.

Il ne s’agit pas de tenir le fort à tout prix – il faut savoir battre en retraite –, mais alors que le contexte politique égalise soudainement les perspectives pour les membres de nos communautés, j’aime croire que cela nous mènera à plus de solidarité.

Nous aurons besoin de nous adapter et peut-être que nous devrons être un peu plus nomades que je ne le voudrais. Mais avant de nous rabattre pour de bon sur la clandestinité, serrons les coudes et développons notre résilience.

Ça fait trois ans qu’on se rassemble. Il n’est pas question de s’abandonner.