Les Îles-de-la-Madeleine face aux défis du tourisme durable

L’industrie touristique est confrontée aux enjeux climatiques et sociaux.
La CTMA transporte quelque 120 000 passagers chaque année, dont bon nombre de touristes qui viennent sillonner l’archipel à bord de véhicules récréatifs. Photo: Simon Van Vliet

Contrairement aux côtes de grès rouge de l’archipel qui reculent d’année en année, la cote de popularité des Îles-de-la-Madeleine comme destination touristique est loin de s’éroder. La forte affluence touristique exerce une pression importante sur un territoire déjà aux prises avec des défis environnementaux importants.

À ses débuts dans les années 1970, la fréquentation touristique des Îles-de-la-Madeleine a bondi de 100 % en quelques années à peine, passant de 9 000 à 18 000 visiteurs annuels entre 1973 à 1976.

Cela a mené à la création d’une Commission de développement touristique dès 1977, devenue l’Association touristique régionale (ATR) des Îles en 1983.

Puis au début des années 2000, la fréquentation estivale a franchi le cap symbolique de 50 000 touristes. Dans la dernière décennie, la destination a connu une augmentation de plus de 30 % des arrivées totales et une augmentation de 25 % des arrivées en saison estivale, pour un total d’un peu plus de 60 000 touristes annuellement.

Une destination (sur)touristique?

Si bien que le magazine Protégez-vous a classé l’an dernier les Îles-de-la-Madeleine au palmarès des destinations touristiques à éviter en raison du surtourisme.

L’idée de placer l’archipel madelinot au même rang que Venise ou Barcelone a de quoi faire sourciller Michel Bonato, directeur général de Tourisme Îles de la Madeleine depuis 2002.

Au plus fort de la saison touristique, fin juillet, il y a environ 12 000 visiteurs sur l’archipel. « Donc, il n’y a jamais plus qu’un visiteur par habitant », fait-il valoir, en soulignant qu’ailleurs dans le monde, certaines îles (sur)fréquentées voient des ratios beaucoup plus élevés de l’ordre de 25, voire 150 touristes par habitant·e.

L’archipel accueille un peu plus de 60 000 touristes annuellement.

Reste que le boom qu’a connu la destination depuis la reprise du tourisme après la pandémie de COVID-19 ne fait pas que des heureux. À tel point que l’association touristique a lancé, en 2023, une campagne de communication autour du thème « Aux Îles, on aime la visite », visant à rappeler aux résident·s l’importance de bien accueillir les touristes.

C’est que les consultations sur la stratégie touristique 2021-2026 avaient fait ressortir une certaine ambivalence dans la communauté. Selon un sondage sur les perceptions des Madelinots face au tourisme mené en 2020, sept personnes sur dix considèrent quel’activité touristique génère des retombées sociales et culturelles positives pour la population locale.

Environ six personnes sur dix sont toutefois d’avis qu’il y a trop de visiteurs en été et que le milieu n’a pas la capacité de soutenir les impacts du tourisme, notamment en matière de gestion de l’eau potable et des matières résiduelles.

Pressions immobilières

Une enquête de Pivot avait par ailleurs souligné à quel point la surchauffe immobilière post-pandémique, largement alimentée par une dynamique spéculative autour des résidences touristiques, avait contribué à aggraver la crise du logement aux Îles.

En effet, Pivot avait montré comment de nombreuses personnes qui habitent pourtant l’archipel toute l’année se retrouvaient sans logis durant l’été, parce que leur propriétaire, habitant souvent sur le continent, reprenait le logement durant l’été ou le louait à court terme aux touristes.

« C’est là que les choses se sont corsées en matière de disponibilité de logement », reconnaît le maire de la communauté maritime des Îles, Antonin Valiquette.

La surchauffe immobilière post-pandémique était largement alimentée par une dynamique spéculative autour des résidences touristiques.

Arrivé en poste il y a deux ans, il dit avoir été « au plus loin » de ce que permettaient les pouvoirs municipaux en faisant adopter l’an dernier un règlement qui interdit la conversion et la construction de résidences secondaires à des fins d’hébergement touristique. « C’est en train de casser cette spirale immobilière », se réjouit Michel Bonato, de Tourisme Îles-de-la-Madeleine.

Comme d’autres mesures destinées à mitiger la pression exercée sur le milieu par l’activité touristique, les changements législatifs en matière d’hébergement touristique se sont toutefois heurtés à une forte résistance, notamment chez les titulaires de permis de la Corporation de l’industrie touristique du Québec (CITQ) qui doivent désormais payer des taxes commerciales sur leurs immeubles.

L’introduction d’une redevance touristique de 30 $ par visiteur, destinée notamment à financer la création d’un important parc régional, a également fait l’objet d’une vive controverse l’an dernier.

Territoire et tourisme en mutation

Si l’attractivité touristique a profondément et durablement transformé le paysage des Îles depuis un demi-siècle, les changements du paysage menacent à leur tour de transformer l’industrie touristique.

« Les anciens ne se bâtissaient pas nécessairement sur le bord de l’eau », souligne Jasmine Solomon, cheffe de section action climatique à la municipalité des Îles. « Avec le tourisme qui s’est développé, les gens qui achètent [des chalets en bord de mer], on a vendu ça, le bord de l’eau. Puis là, on est pris avec un paquet de résidences sur le bord de l’eau qui sont à risque. »

Plusieurs secteurs de villégiature, comme le chemin des Chalets, à La Martinique, sont frappés de plein fouet par l’érosion et sont exposés à des risques accrus de submersion côtière. À la pointe de Grande-Entrée, ce sont des restaurants et boutiques qui sont condamnés à la démolition.

« C’est un sujet qui, je pense, est un peu tout le temps sur les lèvres de tout le monde », observe Maurane Francoeur, coordonnatrice de l’éducation et de la médiation culturelle au Council for Anglophone Magdalen Islanders. « Je dirais qu’en étant quelqu’un qui travaille en tourisme en ce moment, c’est vraiment la principale problématique que j’ai vue », dit-elle.

« Les anciens ne se bâtissaient pas nécessairement sur le bord de l’eau. Là, on est pris avec un paquet de résidences sur le bord de l’eau qui sont à risque. »

Jasmine Solomon

Mais ce ne sont pas que les infrastructures touristiques qui sont menacées. Certaines activités le sont également. L’observation des blanchons, qui a été un attrait phare du tourisme hivernal aux Îles pendant 40 ans, a été définitivement retirée de l’offre touristique cet hiver, faute de glaces.

« C’était le seul produit qui [était encore plus populaire que] la destination » elle-même, observe Michel Bonato, expliquant que certaines personnes venaient parfois de très loin pour observer les blanchons plus que pour découvrir l’archipel.

Il souligne que la destination devra se tourner vers d’autres forfaits à forte valeur ajoutée, comme les congrès et voyages d’affaires, pour compenser la disparition de cette activité touristique hors saison estivale.

« C’est ça l’adaptation », lance-t-il, en ajoutant que la gestion durable est au cœur de la stratégie de tourisme adoptée en 2021.

Il faut dire que c’est le propre de ce « territoire façonné par les changements climatiques » que de devoir adapter sa stratégie touristique à la nouvelle réalité climatique, faisaient valoir Dominique Lapointe, Luc Renaud et Bruno Sarrasin dans un article publié dans la revue Espaces en 2022. « Par leur nouvelle stratégie, les [Îles] reconnaissent l’importance du climat dans l’histoire et le quotidien des habitants de l’archipel, mais également le rôle que le tourisme joue dans les changements climatiques et dans leur compréhension. »

« La destination considère offrir la possibilité aux visiteurs de compenser leurs émissions, mais également d’appuyer des initiatives territoriales pouvant avoir un impact sur les changements climatiques, tels que le transport collectif, la réhabilitation des milieux dunaires ou encore la diffusion […] d’événements scientifiques sur les changements climatiques, les Îles ayant le potentiel de représenter une forme de vitrine de l’adaptation en contexte côtier. »

Le travail de sensibilisation auprès des touristes passe notamment pour la campagne « Aux Îles, je m’engage! », qui est accompagnée d’une série de capsules vidéo humoristiques invitant les visiteurs à faire attention au milieu d’accueil, dont la beauté n’a d’égale que sa fragilité.

TRANSITION(S) À NÉGOCIER

Il n’y a pas que le tourisme qui soit confronté aux enjeux de transition socio-écologique. Les deux autres principales industries des Îles-de-la-Madeleine sont également en première ligne des changements climatiques.

La mine de sel de Grosse-Île, qui roulait à plein régime il y a dix ans, a vu sa production suspendue pendant quatre semaines à l’été 2024 en raison d’une révision à la baisse des besoins en sels de déglaçage de son principal client, le ministère des Transports du Québec.

« Selon les prévisions, les activités à la mine pourraient se poursuivre pendant encore 30 ans », indique toutefois l’Association minière du Québec dans sa fiche d’information sur l’unique gisement de sel en exploitation dans la province.

L’industrie de la pêche est également touchée de plein fouet. D’une part, le métier s’avère de plus en plus stressant, notamment en raison des changements climatiques et des contraintes qu’ils font peser sur la pêche.

D’autre part, la hausse des températures de l’eau entraîne la migration d’espèces vers le nord, ce qui soulève des inquiétudes quant à l’avenir de la biodiversité marine en général et des stocks de ressources halieutiques commerciales en particulier.

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