Ophélie Dénommée-Marchand Journaliste indépendante
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La seule clinique offrant des chirurgies d’affirmation de genre au Québec, GrS Montréal, dispose d’une entente spéciale avec le ministère de la Santé, qui assure la couverture pour les patient·es, mais sans intégrer pleinement les soins au régime public : ceux-ci sont confiés en exclusivité à l’entreprise privée.

Or, si la clinique a généralement bonne réputation, des préoccupations émergent : des patient·es sont rejeté·es et des barrières financières demeurent, les options chirurgicales sont limitées, et les soins après les opérations ne sont pas toujours suffisants, notamment.

Des membres de la communauté et des expert·es s’interrogent sur les conséquences du monopole : l’intérêt financier de la clinique peut-il compromettre l’intérêt des patient·es? Serait-il possible de mieux encadrer les soins en les intégrant au régime public, tout en réalisant des économies?

Depuis 2009, le Centre métropolitain de chirurgie plastique – centre hospitalier spécialisé privé qui comprend les enseignes de la clinique GrS Montréal et de la maison de convalescence L’Asclépiade – conclut des ententes spéciales avec le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) et le Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) lui accordant de facto un monopole sur les chirurgies d’affirmation de genre au Québec.

Les ententes ont été obtenues par le biais d’une demande d’accès à l’information et transmises à Pivot.

Pivot a aussi recueilli des témoignages d’une douzaine de patient·es de GrS en vue d’explorer l’impact que pourrait avoir son monopole sur la qualité et la variété des chirurgies d’affirmations de genre offertes au privé en partenariat avec le système public de santé du Québec.

Bien que la plupart des patient·es rapportent de bonnes expériences, certaines tendances négatives font surface : plusieurs déplorent des suivis lacunaires après les chirurgies, des limitations dans l’accès aux soins, ainsi que des choix chirurgicaux restreints.

« Je ne fais pas du sur-mesure. »

Propos du docteur Pierre Brassard, rapportés par une patiente de GrS

« J’ai l’impression que si GrS a une aussi bonne réputation, ce n’est pas parce que ce sont les meilleurs, mais parce que ce sont les seuls […] Pas de compétition, et personne n’ose se plaindre, de peur de perdre leur seule chance d’avoir les chirurgies dont iels ont besoin », dit Alexis St-Onge, un patient de GrS ayant reçu une double mastectomie, déçu de son suivi post-opératoire, mais satisfait des soins sur place ainsi que des résultats.

Pour Celeste Trianon, militante pour les droits des personnes trans, ce monopole accordé à une clinique privée est un problème qui nuit aux intérêts des personnes trans en limitant leurs options, mais aussi à leur droit d’accéder aux meilleurs soins publics qui soient, puisque GrS est une clinique privée devant d’abord assurer ses profits.

« Les personnes trans méritent d’avoir accès aux meilleurs soins, et non uniquement à une seule institution faisant l’objet d’un contrat dérogatoire avec le MSSS », dit-elle.

En effet, Anne Plourde, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS), fait valoir que plusieurs études démontrent généralement d’importants effets négatifs à la privatisation des soins de santé, relativement à la qualité des soins et à leur encadrement.

« La privatisation des soins n’est pas une bonne chose. Le grand problème de la privatisation, c’est le manque de transparence », précise-t-elle.

GrS a refusé de multiples demandes d’entrevue et de commentaire de la part de Pivot.

@pivot.media

🏥 GrS Montréal, clinique privée, possède le monopole québécois des chirurgies de genre grâce à une entente avec le ministère de la santé. Cette exclusivité amène des inquiétudes au sein de la communauté et chez des expertes. Des témoignages de patient·es mettent par ailleurs en lumière des lacunes quant aux suivis post-opératoires, des difficultés d’accès et des choix chirurgicaux limités. Retrouvez l’enquête d’Ophélie Dénommée-Marchand au complet sur Pivot 📲 polmtl polqc chirurgiestransaffirmatives GrS trans

♬ son original – Pivot Quebec – Pivot Quebec

Un monopole justifié?

Le ministère de la Santé, dans sa plus récente entente avec GrS – signée en 2024 et valide jusqu’en 2028 –, fait de la clinique le seul prestataire de services médicaux et chirurgicaux d’affirmation de genre pour le compte du CHUM, lui-même « guichet unique » en la matière.

Le MSSS écrit qu’un « appel d’offres public ne servirait pas l’intérêt public », puisqu’il considère GrS Montréal comme « le seul prestataire en mesure de répondre aux besoins en termes de performances désirées ». Le ministère ajoute qu’« aucune entreprise ne s’est manifestée pour offrir les services » et qu’un contrat de gré à gré peut donc être conclu.

L’entente couvre à la fois les chirurgies elles-mêmes, les soins post-opératoires, les chirurgies de correction, les consultations médicales et les frais administratifs.

La clinique facture ses services au CHUM et les coûts sont assumés par le MSSS en fonction d’un budget annuel fixé par le ministère en collaboration avec les deux autres parties, suivant une grille de tarifs établie par l’entente.

L’admissibilité des patient·es est déterminée par la clinique, tandis que le CHUM passe en revue les applications de la patientèle et autorise les demandes de financement pour les cas approuvés par GrS.

« En tant qu’institution financée par le public, GrS Montréal doit servir les intérêts de la communauté qu’elle dessert, avant tout. »

Celeste Trianon

Anne Plourde, chercheuse spécialisée dans les enjeux de privatisation de la santé, juge que de confier les soins au privé n’est généralement pas une bonne chose, car des études montrent que la qualité des soins s’en trouve réduite.

Elle rappelle aussi que des données démontrent que le privé coûte plus cher aux contribuables que si les soins étaient offerts par le réseau public. En effet, les frais facturés à l’État incluent une part de profit et les cliniques ont intérêt à calculer leurs coûts pour faire gonfler celle-ci.

Anne Plourde estime que le gouvernement aurait le pouvoir de mettre la pression sur GrS pour obliger ses médecins à adhérer au service public en rendant le financement conditionnel à l’intégration des médecins à la Régie de l’assurance maladie (RAMQ) – plutôt que de passer par une entente spéciale qui contourne le régime public. La clinique pourrait tout de même demeurer privée (tout comme une clinique de médecine familiale).

« En tant que médecins du régime public, ils seraient soumis aux diverses normes du ministère qui s’appliquent aux médecins participants, mais pas aux médecins non participants. »

Isabelle Leblanc, présidente de Médecins québécois pour le régime public (MQRP), croit aussi qu’il serait pertinent que les spécialistes offrant ces soins transaffirmatifs rejoignent la RAMQ, mais aussi que les chirurgies d’affirmation de genre y soient intégrées. Elle est d’avis que cela réduirait les coûts pour les contribuables et pour les patient·es.

Isabelle Leblanc n’est toutefois pas convaincue que l’adhésion au régime public améliorerait la qualité des soins, vu la bonne réputation de la clinique. Elle évoque la possibilité que GrS ait mis en place cette entente spéciale en souhaitant protéger les intérêts des personnes trans.

Dans un article publié en 2023 dans les Annales de chirurgie plastique esthétique, l’équipe de GrS rappelle l’expertise de la clinique, le seul établissement à se spécialiser uniquement dans les chirurgies d’affirmation de genre au Canada. L’article constate que le réseau de la santé tarde à se mobiliser pour répondre aux besoins des personnes trans, vu le manque de personnel spécialisé et d’intégration de la transidentité dans le curriculum des institutions de médecine.

« Par son volume et son expertise, GrS Montréal représente le plus grand centre de chirurgie d’affirmation de genre au monde », peut-on lire. La clinique reçoit d’ailleurs des patient·es de nombreux pays à travers le globe.

« C’est bien connu que le réseau de la santé hors des professionnel·les trans est mal adapté à nos besoins. »

Un·e patient·e de GrS

Cela dit, pour la présidente du MQRP, « si un tournant politique anti-trans se produisait, ce serait plus difficile de mettre fin à l’accès aux chirurgies trans si elles étaient intégrées à la RAMQ, plutôt qu’à une entente spéciale ».

Celeste Trianon, quant à elle, est d’avis que le monopole accordé à GrS crée un cercle vicieux qui fait en sorte que les médecins spécialisés en chirurgies trans vont rester au privé, nuisant ainsi au développement d’une expertise au public.

Elle juge aussi que la clinique privée n’a pas d’incitatif à prioriser les intérêts des personnes trans au-delà du profit.

« GrS Montréal est une institution essentielle pour les personnes trans au Québec, bien qu’elle soit privée. Mais, ça demeure qu’en tant qu’institution financée par le public, elle doit servir les intérêts de la communauté qu’elle dessert, avant tout », dit Celeste Trianon.

De son côté, le MSSS soutient qu’il est impossible actuellement de modifier le modèle ou de développer l’expertise au public. Le ministère se dit toutefois ouvert à revisiter l’entente si d’autres médecins voulaient se spécialiser dans les chirurgies d’affirmation de genre et rejoindre le régime public, mais que pour le moment ce n’est pas le cas.

Isabelle Leblanc est aussi d’avis que les médecins nouvellement formé·es pourraient être poussé·es à travailler pour GrS, puisqu’elle est la seule clinique à offrir ces soins et que les formations sont difficiles à trouver ailleurs, ce qui peut donc créer un effet de cercle vicieux.

Mauvais traitements

GrS Montréal a la réputation d’offrir de manière générale d’excellents services, en plus d’être assujettie à des normes, des règlements et des lois comme tout autre service de santé.

Mais des histoires de mauvais traitements se font entendre et une certaine inquiétude monte dans la communauté trans.

La stratégie marketing de GrS, qui affiche des témoignages épurés de toute négativité sur son site Web, contraste avec les informations récoltées dans le cadre de cette enquête.

En effet, la section « Témoignages » du site Web de GrS Montréal (archivée ici et ici) ne comporte que des commentaires positifs, tant en français qu’en anglais. Un commentaire dans la section anglaise va jusqu’à comparer la clinique à un « Disneyland » des chirurgies.

Les témoignages récoltés par Pivot sont moins merveilleux dans l’ensemble. Certaines personnes ont dit avoir fait part à GrS de leurs témoignages négatifs : il est ainsi possible de déduire que des témoignages moins roses sont en effet dissimulés par la clinique privée.

Lors du séjour chez GrS de Marie* – qui a requis l’anonymat par crainte de représailles et pour protéger son intimité –, elle a connu de sérieuses difficultés.

« Tout se passait bien, jusqu’au moment de retirer le cathéter », raconte-t-elle. C’est alors qu’une infirmière aurait alors accidentellement coupé son urètre au lieu des points de suture, causant un saignement important.

Les médecins ont ensuite voulu la laisser partir sans retirer son cathéter, laissant plutôt cette tâche à son médecin de famille, à son retour en Ontario quelques jours plus tard. Marie a exprimé son objection, mais les médecins ont pourtant insisté pour lui donner congé.

Elle considère qu’on l’a forcée à partir trop tôt de la maison de convalescence L’Asclépiade, et elle a vraisemblablement reçu des instructions inadéquates quant à sa guérison, qui ont presque mené à sa mort, dit-elle. Marie souffrait de saignements quotidiens un mois après l’événement et a ainsi dû être hospitalisée d’urgence à plusieurs reprises.

« J’ai l’impression qu’on est livré à nous-mêmes une fois sortie de L’Asclépiade. »

Malgré tout, elle se dit aujourd’hui heureuse des résultats et explique que les soins reçus chez GrS étaient bons, hormis cet accident.

« Il y a trop d’histoires d’horreur qui s’accumulent et je n’ai pas confiance en cette clinique. »

Une personne trans souhaitant une chirurgie, mais ne voulant pas aller chez GrS

GrS est responsable des soins post-opératoires et a l’option de faire une demande d’ajustement auprès du CHUM pour garder la patientèle plus longtemps dans le cas de complications ou d’événements imprévus. La clinique est alors dédommagée en conséquence.

GrS a aussi une entente avec l’hôpital du Sacré-Cœur de Montréal pour y transférer les patient·es en état critique.

Après la sortie de l’Asclépiade, le suivi est assuré par GrS en collaboration avec les professionnel·les de la santé externes que peuvent aussi consulter les patient·es.

Trans Patient Union (TPU), une coalition montréalaise par et pour les personnes trans, récolte et met de l’avant les expériences des patient·es dans le but de développer de meilleurs standards de soins. Jacob Franklin*, fondateur de TPU, souligne que des expériences comme celle de Marie ne sont malheureusement pas isolées. « Nous avons entendu plusieurs histoires pareilles », dit-il.

 « Il y a place à beaucoup d’amélioration de la part de GrS, et c’est pourquoi notre coalition a été mise sur pied »

« J’ai l’impression que si GrS a une aussi bonne réputation, ce n’est pas parce que ce sont les meilleurs, mais parce que ce sont les seuls […] Pas de compétition, et personne n’ose se plaindre, de peur de perdre leur seule chance d’avoir les chirurgies dont iels ont besoin. »

Alexis St-Onge

Plusieurs personnes trans participent aussi à des groupes de discussion à propos des chirurgies qu’elles désirent ou qu’elles ont eues avec GrS.

Ces groupes permettent ainsi notamment de constater que certain·es docteur·es ont plus ou moins bonne réputation pour délivrer les résultats escomptés. Un·e chirurgien·ne en particulier serait connu·e pour offrir des mastectomies jugées bâclées, selon Jacob Franklin.

Il rapporte aussi que, toujours selon la patientèle de GrS, des corrections chirurgicales sont systématiquement refusées, même lorsqu’elles seraient médicalement nécessaires. Ce serait en particulier le cas pour des patient·es dont les mamelons se nécrosent après une double mastectomie, par exemple.

Certaines complications mineures – comme des problèmes de cicatrisation dans le cas des vaginoplasties – seraient fréquentes et ne seraient pas bien prises en charge par la clinique lors du suivi à long terme, selon les témoignages recueillis par Pivot.

Une personne non binaire – jugeant ses résultats chirurgicaux très bons – a fait part à Pivot qu’à la sortie de GrS et de l’Asclépiade, le reste du réseau de la santé est quant à lui mal préparé pour répondre aux besoins des personnes trans. « J’avais une complication mineure et, incapable de rejoindre GrS, on m’a dirigé vers les urgences alors que ce n’était pas nécessaire du tout », raconte-t-iel.

« C’est bien connu que le réseau de la santé hors des professionnel·les trans est mal adapté à nos besoins. Il devrait y avoir un service compétent qui prend le relais. Un service spécifiquement formé qui n’a aucun effectif réduit. »

Offre et accès limités

Par ailleurs, plusieurs personnes rencontrées par Pivot déplorent les limitations dans le choix des médecins et des méthodes chirurgicales chez GrS. Pour chaque type de chirurgie, les différentes méthodes peuvent avoir différents avantages et inconvénients permanents : leur nombre réduit limite ainsi l’autonomie corporelle des personnes trans.

Par exemple, une seule méthode est offerte par GrS pour la vaginoplastie, soit l’inversion pénienne. Aussi, GrS n’offre que deux techniques pour la mastectomie, alors qu’il en existe bien plus.

Une patiente rapporte que son médecin, le Dr Pierre Brassard, qui est aussi président et directeur médical de GrS, l’a prévenue qu’il suivait un modèle strict, aussi bien médicalement qu’esthétiquement, pour les vaginoplasties. « Je ne fais pas du sur-mesure, moi », s’est-elle fait dire.

« Le problème, c’est qu’ils essaient d’utiliser une approche “one size fits all” vis-à-vis les soins prodigués aux patients. »

Celeste Trianon

De plus, plusieurs personnes trans déplorent aussi des restrictions imposées par GrS pour l’accès aux soins. En vertu de l’entente avec le ministère, GrS est en effet responsable de l’« évaluation clinique » des demandes de soins et elle mène une « analyse de la condition biopsychosociale » des patient·es à la lumière des standards internationaux, mais aussi de ses propres balises.

Par exemple, GrS tend à refuser toute personne ayant un indice de masse corporelle trop élevé ou qui n’est autrement pas en mesure d’obtenir un billet de médecin confirmant sa bonne santé selon une grille de critères établie par GrS.

Cela s’ajoute à d’autres exigences compliquant déjà l’accès aux soins, comme l’obligation de fournir une lettre de spécialiste attestant de la nécessité des interventions.

Un autre motif récurrent dans les témoignages récoltés par Pivot est le poids financier des soins pré- et post-opératoires, même si les coûts des chirurgies elles-mêmes sont couverts dans le cadre de l’entente spéciale entre GrS et le MSSS.

Par exemple, les frais de transport ne sont pas couverts, tandis que la majeure partie du matériel essentiel à la guérison n’est pas fourni et doit être payé par les patient·es directement de leur poche.

Cela s’ajoute au fait que le temps de guérison empêche les patient·es en convalescence de travailler pour une durée allant d’un à trois mois selon la chirurgie.

Si les médecins spécialistes des soins transaffirmatifs rejoignaient la RAMQ et que les chirurgies d’affirmation de genre étaient intégrées à la couverture publique, cela réduirait les coûts pour les contribuables et pour les patient·es, selon Isabelle Leblanc, de Médecin québécois pour le régime public.

Tout cela inquiète la communauté trans, au point où une femme trans désirant pourtant une chirurgie nous a confié y renoncer entièrement, n’ayant d’autres choix que de se diriger vers GrS. « Il y a trop d’histoires d’horreur qui s’accumulent et je n’ai pas confiance en cette clinique », dit-elle.

Parmi les personnes à qui a parlé Pivot, plusieurs s’inquiètent que GrS ait intérêt à limiter les coûts, voire à maximiser les profits au détriment de la qualité de services.

Pour Celeste Trianon, la limitation des options chirurgicales témoigne que le profit prime sur l’intérêt des patient·es.

« Le problème, ce n’est pas le fait que GrS Montréal fait, de temps en temps, des accidents médicaux, ce qui est inévitable dans le réseau de la santé », juge-t-elle aussi. « Cependant, le fait qu’ils soient dans un partenariat public-privé avec le MSSS, détenant un monopole de facto, mais qu’ils essaient néanmoins d’utiliser une approche “one size fits all” vis-à-vis les soins prodigués aux patients – ce qui est contraire aux principes de la Loi sur les services de santé et les services sociaux –, ça, c’est dangereux. »

Isabelle Leblanc, du MQRP, souligne qu’en passant par la RAMQ, il serait possible de former plus de chirurgien·nes et de développer des techniques chirurgicales plus variées.

« Si ses médecins adhéraient à la RAMQ, cela pourrait faciliter l’accès aux chirurgies ailleurs au Québec, en faisant voyager les médecins au lieu de faire voyager la patientèle à Montréal », juge-t-elle aussi. Ainsi, le fardeau du coût de déplacement ne pèserait plus sur la patientèle, qui n’a pas forcément toujours les moyens de se déplacer.

Incidents et plaintes

Le Registre national des incidents et des accidents en santé et services sociaux montre que les déclarations faites par GrS et L’Asclépiade ont récemment augmenté de 47 %, avec 143 déclarations entre le 1er avril 2023 et le 31 mars 2024, contre 97 déclarations pour la période 2022-2023.

Les complications majeures pour les chirurgies de réassignation de genre sont rares, selon plusieurs études, mais nous ne connaissons pas les chiffres en ce qui concerne GrS précisément.

Le ministère de la Santé n’a pas été en mesure de confirmer si GrS est tenue de rapporter les incidents et accidents concernant la patientèle venant de l’extérieur de la province.

« Le grand problème de la privatisation, c’est le manque de transparence »

Anne Plourde, IRIS

GrS a un volume élevé de roulement, avec pas moins de 1000 chirurgies par an, selon ce que rapporte la clinique dans son article des Annales de chirurgie plastique esthétique.

Questionné par Pivot, le ministère de la Santé insiste que la patientèle peut porter plainte au CIUSSS du Nord-de-l’Île-de-Montréal ou au Collège des médecins si elle juge que les soins reçus ne sont pas à la hauteur. Le MSSS précise qu’il est aussi possible de porter plainte auprès du Protecteur du citoyen si le suivi ou la réponse obtenue du CIUSSS ou du Collège est insatisfaisant.

De plus, le MSSS mentionne que GrS a obtenu une mention d’honneur d’Agrément Canada, qui accrédite les établissements de santé en vertu de normes nationales et internationales. Agrément Canada a toutefois confirmé à Pivot ne pas avoir de normes spécifiques aux soins d’affirmation de genre.

« Si le ministère se déresponsabilise, c’est inquiétant. »

Anne Plourde

Selon Celeste Trianon, des personnes mal en point suite à des situations graves ne sont pas forcément en mesure de porter plainte, alors que d’autres ont peur ou n’ont pas l’éducation nécessaire pour bien naviguer ces processus.

« C’est une évidence que les membres de la communauté trans, une communauté fortement marginalisée, n’ont pas accès aux mêmes moyens pour défendre leurs droits en tant qu’usager·ères de services », souligne-t-elle. « Adresser cela, notamment en bâtissant des partenariats entre le milieu des personnes trans et les entités chargées d’analyser les plaintes de celles-ci, serait un impératif. »

« Les patient·es méritent d’avoir accès à la même qualité de soins chez GrS que partout ailleurs dans le réseau public. Et ça devrait être la job du ministère, et non seulement de la patientèle, d’assurer une surveillance adéquate », ajoute Celeste Trianon.

Anne Plourde explique qu’il est plus difficile d’obtenir des informations, de récolter des données, de surveiller la qualité des services et de faire un suivi en ce qui concerne les soins privés.

« Si le MSSS se déresponsabilise, c’est inquiétant », ajoute-t-elle.

Alternatives canadiennes

D’autres établissements offrent des chirurgies d’affirmations de genre au Canada. C’est le cas de deux hôpitaux en Ontario (à Ottawa et Toronto), et d’un en Colombie-Britannique (à Vancouver), et plusieurs chirurgies d’affirmation de genre sont disponibles en Nouvelle-Écosse à travers le système public de santé.

La plupart des provinces et territoires au pays permettent d’aller chercher des soins auprès de GrS en passant par le système public, et ce, même si les services sont disponibles là-bas. Mais Québec ne permet pas à la patientèle d’aller chercher les soins transaffirmatifs ailleurs au pays.

Isabelle Leblanc, du MQRP, explique que l’intégration des chirurgies de genre à la RAMQ permettrait à la patientèle d’aller chercher ses soins ailleurs au pays à partir des ententes réciproques interprovinciales sur les soins publics, ce que l’entente spéciale n’offre pas actuellement.

L’Ottawa Hospital (OH) a ouvert au début de 2024 une clinique offrant des chirurgies d’affirmation de genre. Celle-ci est spécialisée dans les soins pour les cas médicalement complexes, ce qui n’est pas le cas de GrS. En ayant accès à la clinique de l’OH, les patient·es trans auraient ainsi potentiellement plus de flexibilité que ce qu’offre GrS.

« Les personnes trans méritent d’avoir accès aux meilleurs soins, et non uniquement à une seule institution faisant l’objet d’un contrat dérogatoire avec le MSSS. »

Celeste Trianon

Elle Alder, une femme trans qui vit à Toronto et qui a voyagé à Montréal pour une vaginoplastie, explique aussi que les informations circulant dans les groupes de discussion trans laissent penser que les soins offerts par OH produisent de meilleurs résultats esthétiques pour cette chirurgie.

Par contre, le temps d’attente y serait beaucoup plus long que chez GrS.

Alder explique que le réseau public de santé de l’Ontario permet aux patientes de choisir entre aller à OH ou à GrS. « J’ai choisi d’aller à GrS parce que l’attente est moins longue », raconte-t-elle.

Le MSSS ne considère pas qu’il est nécessaire d’ouvrir l’accès aux soins offerts ailleurs au Canada pour les patient·es du Québec, puisque GrS offre déjà les services ici.

* Pivot a utilisé des noms d’emprunt ou accordé l’anonymat aux personnes ayant témoigné pour éviter qu’elles subissent des représailles.

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