Léa Beaulieu-Kratchanov Journaliste d’enquête · Pivot
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Le Centre consultatif des relations juives et israéliennes a correspondu avec la ministre de l’Enseignement supérieur du Québec, Pascale Déry, a pu confirmer Pivot. Le ministère n’a pas voulu rendre public le contenu de cette correspondance, mais l’organisme pro-israélien s’était déjà vanté d’avoir poussé Pascale Déry à déclencher des enquêtes dans deux cégeps en lien avec les mobilisations pro-palestiniennes.

La ministre québécoise de l’Enseignement supérieur, Pascale Déry, a été contactée directement par le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), un lobby sioniste dont elle a été membre du conseil d’administration entre 2016 et 2022.

C’est ce qu’a appris Pivot par le biais d’une demande d’accès à l’information et de questions au ministère.

Dans sa réponse à la demande, le ministère de l’Enseignement supérieur confirme l’existence de correspondances, mais refuse cependant de divulguer les documents réclamés, sous prétexte qu’ils ont été produits par un tiers.

En décembre dernier, Pascale Déry avait annoncé la tenue d’enquêtes administratives dans les cégeps Dawson et Vanier, invoquant un souci pour la sécurité des étudiant·es dans un contexte de « climat tendu » sur les deux campus en raison du génocide à Gaza.

Les informations obtenues par Pivot concordent avec « le flou que la ministre maintient sur les motifs pour lesquels elle a déclenché l’enquête à Dawson et Vanier », réagit Benoît Lacoursière, président de la Fédération nationale des enseignantes et des enseignants du Québec (FNEEQ), qui avait vivement dénoncé la situation, la qualifiant d’ingérence politique.

« J’aimerais ça être étonné, mais je ne le suis pas. »

Pascale Déry avait pointé du doigt des signalements de harcèlement et d’intimidation, sans toutefois fournir de preuves à l’appui. Selon Benoît Lacoursière, « il n’y a pas d’éléments tangibles quand on entend nos syndicats, quand on entend les directions d’établissement, il n’y avait pas lieu de déclencher une enquête ».

Le CIJA, qui s’insère fréquemment sur les campus afin de s’opposer aux mouvements pro-Palestine, affirmait avoir joué un rôle dans le déclenchement de ces enquêtes en coordonnant des plaintes d’étudiant·es déposées directement auprès du ministère. L’existence d’une correspondance entre l’organisme et la ministre vient donner du poids à cette version des faits.

« Ça accentue tout simplement la présomption que la ministre instrumentalise ses pouvoirs pour chercher à faire taire les voix pro-palestiniennes sur le campus, ou tout simplement porter atteinte à la liberté et dire qu’on ne peut même pas parler de Palestine dans les établissements d’enseignement supérieur », poursuit Benoît Lacoursière.

En février dernier, la ministre avait également avoué s’être mêlée du contenu d’un cours de français portant sur la littérature palestinienne au collège Dawson. La ministre avait indiqué avoir demandé à ce que le cours évite de parler d’enjeux jugés trop « clivants ».

« C’est un cours qui avait été accepté par les départements, il n’y avait aucun lieu d’annuler ce cours-là », intervient Benoît Lacoursière, ajoutant que le cours a eu lieu comme prévu et que des accommodements ont été mis en place pour les étudiant·es qui ne voulaient pas le suivre.

Manque de transparence

Questionnée par Pivot, la ministre Déry n’a pas fourni de détails sur la nature de ses échanges avec le CIJA.

« Nous ne nous prononcerons pas sur la nature des correspondances provenant d’organisation de la société civile adressée à la ministre », a déclaré l’attaché de presse de la ministre, Simon Savignac, dans un message texte. Il ajoute que ces correspondances avec de telles organisations « ne sont pas rares et peuvent toucher une multitude d’enjeux ».

« L’enquête en cours nous permettra de faire la lumière sur la situation dans les deux cégeps visés. Par respect pour le processus en cours, nous ne commenterons pas davantage d’ici les conclusions de l’enquête », a-t-il ajouté.

« Ça accentue tout simplement la présomption que la ministre instrumentalise ses pouvoirs pour chercher à faire taire les voix pro-palestiniennes sur le campus. »

Benoît Lacoursière

« Ce qui m’étonne et ce qui me choque, c’est que la ministre refuse d’être transparente sur les pressions qu’elle subit et qui mettent en péril la liberté universitaire au Québec », avance le porte-parole Québec solidaire en enseignement supérieur, Sol Zanetti, en entrevue avec Pivot.

« Je comprends bien qu’on ne peut pas toujours révéler tous les courriels qu’on reçoit », mais « ça pourrait très bien être anonymisé et caviardé, on peut très bien protéger la confidentialité, protéger les gens et, en même temps être transparent sur les pressions qu’on reçoit », poursuit-il.

Liberté académique sur la corde raide

« Un cégep, une université, c’est comme un gros village ou une petite ville, c’est normal qu’il y ait des désaccords, c’est même sain », affirme Benoît Lacoursière.

Pour la FNEEQ, les enquêtes administratives aux collèges Dawson et Vanier constituent une forme de représailles de la part de la ministre, qui s’attaque directement à la liberté académique. « Ce qu’on sent dans l’action de la ministre […] c’est que la ministre se venge vu que les établissements n’ont pas suivi ses préoccupations », lance Benoît Lacoursière.

La FNEEQ réclame des excuses de la part de la ministre ainsi que l’annulation des enquêtes en cours à Dawson et Vanier.

« On a une ministre de l’Enseignement supérieur qui est entrée en poste, peut-être en minimisant ou en n’ayant pas pleinement conscience de ce que ça signifiait protéger la liberté académique au Québec. »

Sol Zanetti

Pour lui, cela s’inscrit dans un climat plus large de répression de la liberté d’expression sur les campus au Québec, notamment à l’Université McGill, où l’administration a récemment obtenu une injonction afin de limiter les manifestations pro-Palestine sur son campus. En mars, l’université a aussi décidé de couper les ponts avec son association étudiante après que celle-ci ait voté en faveur d’une grève pour la Palestine.

« Ce genre de situations […] ce sont des attaques à la liberté d’expression, ce sont des attaques à la liberté d’association », estime Benoît Lacoursière. « On ne peut pas faire autrement que de voir un lien de parenté avec les politiques de l’administration Trump aux États-Unis. »

« Je n’ai pas l’impression que la CAQ et la ministre Déry sont un rempart contre cette dérive-là », estime Sol Zanetti.

« Je pense qu’on a une ministre de l’Enseignement supérieur qui est entrée en poste, peut-être en minimisant ou en n’ayant pas pleinement conscience de ce que ça signifiait protéger la liberté académique au Québec », critique le député solidaire.

« Il y a un courant qui tente de museler les appuis au peuple palestinien et les critiques des politiques de l’État israélien sous le couvert de l’antisémitisme », explique-t-il. « La ministre ne doit pas embarquer là-dedans et elle doit nous rassurer sur le fait qu’elle ne partage pas cette vision-là. »

La semaine dernière, 40 enseignant·es de confession juive signaient une lettre publiée dans La Presse réclamant la démission de la ministre.

« La liberté académique, c’est également la protection contre des intrusions externes », affirme Benoît Lacoursière. Pour lui, les interventions du CIJA en sont un exemple clair.

« Le rôle des ministres de l’Enseignement supérieur c’est justement de défendre l’autonomie des établissements. »

« Elle fait tout à fait le contraire. »

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