Dans son budget déposé le 25 mars, le ministre québécois des Finances Éric Girard annonçait un investissement de 544 millions $ sur cinq ans afin de supporter le milieu culturel québécois. Il s’agissait là de l’une des revendications majeures de la Grande Mobilisation pour les arts au Québec (GMAQ), qui dénonce depuis plusieurs mois le manque de reconnaissance et le sous-financement chronique de nos artistes.
Cette indiscutable victoire n’en demeure pas moins partielle et temporaire. Question de calmer l’embarrassante grogne.
Ma copine est comédienne. Le 22 mars dernier, alors qu’elle se rendait à la cinquième manifestation de la GMAQ, elle se posait à voix haute une question qui brûle les lèvres de plusieurs de ses camarades : comment expliquer qu’un gouvernement à un tel point obsédé par la protection du français et la préservation de la culture québécoise témoigne d’un intérêt si limité pour ceux et celles qui la font vivre? Pourquoi les artistes doivent-iels se mobiliser afin d’obtenir le strict minimum alors qu’on nous dit sur le bord de l’effondrement culturel?
Cette chronique constitue ma tentative bien imparfaite de réponse.
La droite Salvatore
Au début du mois de mars, l’un des copropriétaires de la chaine de pizzérias Salvatore causait la controverse en affirmant sur les réseaux sociaux qu’on dilapide les fonds publics en s’entêtant à financer des artistes incapables de rentabiliser leur travail.
Ce discours, on le connait bien : c’est celui de la radio de Québec, des vendeurs de chars et des chambres de commerce pour qui l’art constitue une marchandise comme une autre. Si un spectacle de danse contemporaine ne réussit pas à engranger des profits par lui-même, c’est qu’il a perdu au jeu du libre marché et ne mérite par conséquent pas d’exister. Faites de l’humour, ça pogne, ça.
Le prétendu attachement à la culture de ce gouvernement concerne ainsi un art utile.
Bien présente au sein de la CAQ, cette droite mononc n’a pas grand-chose à faire des artistes au-delà de quelques riches vedettes issues de la bonne classe sociale (par ailleurs honteusement silencieuses à propos de la GMAQ). Pour elle, le discours alarmiste sur la langue et la culture ne constitue qu’un outil rhétorique, une manœuvre qu’on sait populaire sur le plan électoral, mais qui ne s’appuie guère sur des convictions profondes – outre l’enrichissement des ami·es producteur·trices.
Le cynisme partisan ne suffit cependant pas à tout expliquer. La CAQ comporte en son sein une faction authentiquement nationaliste et identitaire qui s’affole avec sincérité d’un prétendu déclin de la culture québécoise. Ce courant, aussi présent au Parti québécois ainsi que dans le commentariat, devrait en toute logique monter aux barricades pour un meilleur financement de la culture.
La droite cadavérique
Le camarade Ludvic Moquin-Beaudry, qui prépare par ailleurs un livre sur le rapport du mouvement conservateur à la culture, me faisait remarquer que les grandes gueules de la droite comme Sophie Durocher ou Mario Dumont ne témoignent que d’un intérêt limité pour la création artistique actuelle. Ces apologistes de la race canadienne-française n’ont effectivement pas grand-chose de positif à dire sur la littérature, la poésie, le théâtre ou la peinture qu’on produit chaque jour au Québec.
Le discours alarmiste sur la culture ne constitue qu’une manœuvre populaire sur le plan électoral, mais qui ne s’appuie guère sur des convictions profondes.
Pour expliquer cette apparente contradiction, on me permettra un prétentieux détour du côté du fameux philosophe allemand Georg W. F. Hegel. Dans ses leçons sur l’esthétique et la philosophie de l’art, il explique qu’en entrant dans les musées, l’art est devenu une relique du passé, un objet de contemplation esthétique séparé de son contexte originel où il possédait un rôle actif, vivant. Jadis vénérées, les statues se mutent, comme des momies, en cadavres principalement appréciés en tant que renvoi à leur vie antérieure. C’est ce qu’il appelle la « mort de l’art ».
Pour nos porteurs et porteuses de ceinture fléchée, cette « mise en musée » des arts constitue, je crois, un projet politique cohérent visant à transformer des œuvres vivantes en objets de nostalgie, en monuments pour ainsi dire domestiqués et soumis à une certaine idée de la Nation.
L’art euthanasié
Dans l’une de mes premières chroniques, j’affirmais que le conservatisme à la sauce nationaliste entretient un rapport mythologique à l’Histoire. Il s’agit effectivement de figer et de glorifier un passé imaginé afin, comme le dit l’historien Sébastien Ledoux, de « nourrir un imaginaire historique devant être partagé par l’ensemble des citoyens pour former ainsi la communauté nationale ».
Ce mouvement traite la culture de la même façon. Comme les départements d’histoire, l’art contemporain est dégénéré : il est perverti par la post-modernité, le multiculturalisme, le marxisme culturel ou le wokisme. Incontrôlable, il parle des oublié·es, il contamine le pur et purifie le sale, il déconstruit les certitudes, nuance les préjugés et exalte les justes colères. En somme, il est vivant.
Le conservatisme à la sauce nationaliste entretient un rapport mythologique à l’Histoire.
Pour le nationalisme conservateur, l’art « authentiquement » québécois appartient donc au passé, avant cette grande perversion. Profondément nostalgique, ce nationalisme perçoit la culture comme une série de Classiques qu’il s’agit de placer sous verre pour en faire des objets de contemplation, des monuments dressés à la mémoire d’un âge doré fait d’unité nationale.
Pour faire de ces statues des cadavres, il faut cependant les euthanasier en excisant leur portée (qu’elle soit politique, philosophique ou esthétique) initiale.
Ainsi, on pourra finalement enfoncer dans les gorges de millions de cégépien·nes la littérature du terroir.
L’art utile
Pour la frange authentiquement nationaliste de la CAQ, l’art actuel (comme la recherche en histoire) est dénué d’intérêt parce qu’il ne produit pas de cadavres. Sa vitalité constitue un embarras, un frein à sa transformation en bête monument nationaliste.
Le prétendu attachement à la culture de ce gouvernement concerne ainsi un art utile, celui qui exalte le « nous » fantasmé, qui valide les grands récits confortables ou qui se soumet aux canons esthétiques de la bourgeoisie ringarde et conformiste.
Au moins on aura laissé un beau cadavre.