Oser être une femme dans l’espace public en 2025

Anne-Sophie Gravel Chroniqueuse · Pivot
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Oser être une femme dans l’espace public en 2025

Les femmes qui investissent la sphère publique et les lieux traditionnellement masculins subissent insultes misogynes et biais sexistes.

Oser exister dans l’œil du public quand on est une femme est toujours une équation qui pose problème pour plusieurs en 2025.

Qu’elles soient politiciennes, femmes de science ou de lettres, ou encore sportives professionnelles, de nombreuses femmes reçoivent ces temps-ci des salves d’insultes misogynes et racistes ou voient encore leur posture être analysée à l’aune de biais et de doubles standards sexistes.

Parlez-en à la députée Ruba Ghazal, à la psychiatre Marie-Eve Cotton et à la joueuse de soccer Latifah Abdu, toutes trois ciblées cette semaine par des propos déplorables.

L’imaginaire de l’autorité

À la suite de l’annonce du retrait de Gabriel Nadeau-Dubois de la vie politique, la co-porte-parole féminine de Québec solidaire, Ruba Ghazal, lui a succédé la semaine dernière à titre de cheffe parlementaire du parti.

Dans la foulée de ce remaniement à Québec solidaire, des analystes de l’émission Mordus de politique, à Radio-Canada, ont adressé à Ruba Ghazal différents conseils : elle aurait l’air de « vouloir trop » et, surtout, elle devrait sourire davantage pour avoir l’air moins fâchée ou autoritaire.

La politicienne avec une attitude « convenable » n’existe pas.

La chroniqueuse Françoise Boivin, qui terminait le tour de table, a toutefois tenu à souligner combien, historiquement, on avait eu tendance à méprendre l’engagement et la conviction des femmes politiques pour de la sévérité ou de l’autorité mal placée.

C’est un double standard classique : là où il est bienvenu que les hommes se montrent déterminés et combatifs, les sourcils froncés et le regard perçant, les femmes, elles, devraient plutôt se soucier de paraître douces et agréables pour ne mettre personne mal à l’aise.

La perception des politiciennes québécoises démontre de toute façon que, quelle que soit leur posture, elle n’est jamais considérée adéquate. Combien de fois a-t-on reproché à la mairesse de Montréal Valérie Plante exactement le contraire, c’est-à-dire de sourire trop?

« Damned if you do, damned if you don’t. » La politicienne avec une attitude « convenable » n’existe pas.

« Retourne à la cuisine »

Pas besoin d’évoluer à l’Assemblée nationale pour se faire rabrouer dans l’espace public. Les femmes qui prennent la parole sont vertement invectivées sur les réseaux sociaux, avec des insultes tirées du siècle dernier.

Cette semaine, la psychiatre et autrice Marie-Eve Cotton a été la cible de commentaires misogynes sur ses réseaux sociaux, notamment sous une publication décortiquant les attaques contre les politiques d’équité, diversité et inclusion (EDI).

« Si c’est ça l’apport des femmes, vous devriez retourner à la cuisine. Réalisez-vous à quel point votre texte est mauvais? On croirait lire une folle, sans rancune », lui écrit un utilisateur sur Facebook.

L’intellect et la prise de parole des femmes dérangent.

Cotton a dénoncé la récente multiplication de cette agressivité misogyne dans les commentaires sous ses publications.

L’intellect et la prise de parole à l’écrit des femmes dérangent. Ils mettent à mal cette posture de docilité et d’agréabilité à laquelle plusieurs voudraient réduire les femmes, même en 2025.

Cette montée en popularité de l’injonction de retourner à la cuisine – qui a même gagné les couloirs des écoles secondaires – a de quoi faire peur. Influencés par la manosphère, ils sont de plus en plus nombreux à vouloir re-confiner les femmes dans une posture qu’ils considèrent inoffensive, à vouloir « reprendre » la place que les femmes auraient, selon eux, « volée » aux hommes dans la société.

C’est précisément cette vision tordue de la réalité qui a mené au féminicide de masse du 6 décembre 1989 à Polytechnique. L’avons-nous oublié?

Oser être davantage qu’un corps qu’on regarde

Être une athlète féminine et investir ce haut lieu de virilité qu’incarne le sport professionnel, c’est aussi être politique et s’exposer à beaucoup de haine, en 2025.

L’expérience qu’a vécue cette semaine l’attaquante de l’équipe de soccer des Roses de Montréal, Latifah Abdu, en fait foi. Elle a dénoncé être la cible de commentaires racistes et misogynes suite au dévoilement des nouveaux maillots de l’équipe.

Selon ce qu’on peut déceler dans plusieurs commentaires d’internautes, c’est la place même des femmes dans le sport professionnel – et encore plus si elles sont racisées – qui pose problème.

Les femmes doivent répondre aux absurdes et rigides standards de la féminité blanche fixés par le patriarcat.

L’un écrit par exemple qu’« à l’exception du volley-ball, il y a zéro intérêt à regarder le sport féminin », surtout si les athlètes ont des « caractéristiques peu féminines ou […] ressemblent à des singes ».

Le seul intérêt du sport féminin serait donc, pour ces messieurs, de reluquer et de désirer le corps des femmes – mais attention : uniquement si elles répondent aux absurdes et rigides standards de la féminité blanche fixés par le patriarcat.

À l’athlète de 23 ans, certains ont aussi martelé que « la place de la femme est à la cuisine ».

***

Le patriarcat, la misogynie et la misogynoir sont donc en pleine forme, en 2025, quoi qu’en prétendent ceux qui affirment que le féminisme serait allé trop loin et que les luttes pour les droits des femmes n’ont plus lieu d’être.

L’ambition, l’engagement, l’intelligence, la voix, la compétence et l’agentivité des femmes dérange.

Et ça devrait tous et toutes nous mettre sur nos gardes.