S’il y a une chose qui est claire depuis quelques semaines, c’est que François Legault ne se mêlera pas de la politique extérieure canadienne. Doug Ford, le président du Conseil de la fédération, porte la voix des provinces face au candidat mandchou afin que nos élus locaux puissent se concentrer sur les affaires intérieures.
L’imperturbable gouvernement de la CAQ continue donc son travail législatif de démantèlement des institutions civiles et des droits de la personne au Québec, son leitmotiv depuis 2018.
Au cours des douze derniers mois seulement, ses attaques contre les droits économiques et sociaux ont affecté le droit au logement, le droit à l’assistance sociale, le droit de grève, le droit à l’autodétermination des peuples, le droit à la santé, le droit à un niveau de vie suffisant et j’en passe.
Avec le dépôt récent du projet de loi 84 sur « l’intégration nationale », il poursuit ses attaques contre les libertés fondamentales en s’en prenant maintenant au droit à la culture des groupes minoritaires. Et bientôt, un « Comité de sages » fantoche va enfin formuler publiquement les intentions du gouvernement, visiblement ouvert à la discrimination sur la base du sexe quand ça nous concerne.
Alors que la planète se fascine pour le fascisme américain, Legault avance et nos droits reculent. La guerre commerciale avec les États-Unis ne fait que commencer, mais la guerre du gouvernement contre les pauvres et les minorités dure depuis si longtemps qu’elle ne passionne plus.
Cette normalisation, c’est le signe que nous serons bientôt mûr·es pour notre propre gouvernement d’extrême droite.
Le néo-libéralisme réinventé
Sans doute le plus prolifique des gouvernements de droite dans l’histoire du Québec, la CAQ a réalisé en quelques années seulement ce que le PQ et les libéraux n’ont jamais réussi.
L’héritage de Legault, c’est d’avoir mené à terme la réforme de l’État promise par Jean Charest en plus des politiques nationalistes identitaires de Pauline Marois. Il a récupéré uniquement les politiques les plus détestables des partis « traditionnels » pour en faire sa plateforme.
Legault avance et nos droits reculent.
Le secret de la sauce : le néo-conservatisme. Cette doctrine politique a capturé l’intérêt du public canadien-français comme aucune auparavant.
C’est une idéologie du compromis qui ne vise pas un entre-deux modéré entre l’approche néo-libérale et le conservatisme identitaire, mais leur dépassement par la droite.
François Legault a prouvé qu’on pouvait marier austérité et déficits monstres, qu’on pouvait dégrader la qualité des services publics tout en faisant exploser la dette. C’est que le néo-conservatisme, contrairement au néo-libéralisme, ne vise pas simplement à réduire le rôle de l’État, mais à le mettre au service du parti au pouvoir et de son chef au nom d’un agenda social conservateur.
Loin de laisser cours au marché, le néo-conservatisme est lourdement interventionniste dans les questions économiques. Son approche des finances publiques s’inscrit dans une logique d’ingénierie sociale où le plus important, c’est de renforcer les rapports de domination existants.
Dans le cas québécois, les politiques coloniales duplessistes sont de rigueur et l’argent public se gaspille à financer des entreprises extractivistes, des tech bros, des usines qui ne produisent rien et des infrastructures à vocation électorale. Pour être compétitif, le Québec doit pouvoir se comparer aux autres ploutocraties.
Le néo-conservatisme ne vise pas simplement à réduire le rôle de l’État, mais à le mettre au service du parti au pouvoir.
De la même manière, les idéologues néo-conservateurs cherchent à diminuer la friction entre l’exécutif et l’appareil d’État en centralisant les processus décisionnels et en s’assurant que le chef, en bon père de famille, a le dernier mot.
L’abolition des commissions scolaires est exemplaire : abolir les instances démocratiques pour ramener tout le monde sur le payroll du ministre. C’est probablement d’ailleurs pourquoi Bernard Drainville est incapable de se retenir d’intervenir personnellement dans la gestion quotidienne des écoles dès qu’un détail le dérange.
La dégradation délibérée des rapports sociaux
Comme tout gouvernement du 21e siècle qui se respecte, l’administration Legault appuie sa doctrine sur une forme de populisme décadent qui tire sa légitimité de la guerre culturelle qui fait rage sur les médias sociaux. Les algorithmes étant ce qu’ils sont, il n’est pas particulièrement difficile de diviser les politiques publiques entre « wokes » et raisonnables.
Et dans ce climat, plus personne ne semble porter attention au portrait global et à leur incidence réelle. Tout devient une question de rhétorique et de symboles.
La CAQ continue son travail législatif de démantèlement des institutions civiles et des droits de la personne.
Plus encore, on découvre de plus en plus l’influence des positions gouvernementales sur les salles de presse dans la couverture journalistique. Les faits sont omis ou simplement tordus pour s’aligner avec les positions officielles du pouvoir, jusqu’au ridicule, et le public est poussé à « faire ses propres recherches » pour faire sens d’un monde en bouleversement. Les journalistes blâment le public et le public blâme les journalistes.
La grande erreur du gouvernement aura d’ailleurs été de se rabattre sur ses « pigeons voyageurs » médiatiques pendant la crise de la COVID-19. À l’ère de la politique des memes, une telle connivence dans l’establishment est un faux pas irrécupérable.
Pour être crédible, le populisme contemporain doit entretenir l’idée d’une cabale menée par une élite invisible, étrangement alignée sur les intérêts des groupes marginalisés. Et sur ce plan, le Parti québécois l’emporte haut la main, s’engageant de plus en plus dans la guerre culturelle en ligne en prévision des élections à venir.
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Cette dégradation continue de l’espace public est inquiétante, mais on peut encore la combattre.
Les politicien·nes qui ont déjà été de gauche nous ont abandonné·es. Dans la contre-offensive que nous devons mener, c’est au raccommodement du lien social qu’il faut œuvrer, c’est à la société civile de réaffirmer sa primauté face aux dérives du capital et de l’État.
Il faut renforcer notre coalition et raffermir l’action politique populaire, mais surtout, il faudra apprendre à rejoindre les gens que les politicien·nes gardent isolé·es dans leurs chambres d’écho.