Lorsque le premier ministre du Nouveau-Brunswick décide de réviser la politique qui visait à rendre l’école plus sécuritaire et inclusive pour les jeunes LGBTQ+, il fait face à une vive opposition à l’intérieur même de son parti. Mais, il peut aussi compter sur l’appui de personnes militant pour les « droits parentaux ». Une de ces personnes est Faytene Grasseschi. Cette lobbyiste de longue date pour les causes chères à la droite chrétienne conservatrice pourrait bientôt siéger comme députée au parlement de la province.
En septembre 2019, à Saint-Jean au Nouveau-Brunswick, Faytene Grasseschi monte sur scène lors d’un événement baptisé Bataille pour le Canada, organisé par l’organisme évangélique Harvest Ministries International.
Des élections fédérales sont prévues dans un mois. L’élection précédente, en 2015, avait vu les conservateurs de Stephen Harper chassés du pouvoir et l’arrivée d’un gouvernement libéral majoritaire.
Faytene Grasseschi prend le micro pour exprimer son inquiétude face à la possibilité qu’une loi interdisant les thérapies de conversion soit introduite en cas de victoire libérale. « Cela n’a rien à voir avec l’orientation sexuelle. C’est une question de liberté et de criminalisation de notre parentalité, de notre pastorat et peut-être même de nos conversations entre ami·es », déclare-t-elle.
DOSSIER : LES NATIONALISTES CHRÉTIENS À LA DÉFENSE DES « DROITS PARENTAUX »
Ce texte fait partie de notre dossier qui se penche sur une certaine frange du mouvement actuel s’attaquant à l’éducation sexuelle et aux droits des jeunes LGBTQ+. Pivot s’est intéressé aux chrétien·nes évangéliques « dominionistes » qui rêvent de ramener le Canada à ses « racines chrétiennes ».
Certain·es, faisant partie de la mouvance de la Nouvelle Réforme apostolique, adoptent une stratégie de « guerre spirituelle » visant à conquérir les lieux de pouvoir et d’influence. D’autres groupes sont plus traditionnels, utilisant les tribunaux, le lobbying ou les élections pour faire avancer leur cause. Ces groupes entretiennent aussi une certaine proximité avec les milieux complotistes.
Plongez avec nous de cet univers aussi méconnu qu’influent.
- « D’un océan à l’autre, les droits parentaux contre les jeunes LGBTQ+ »
- « La bataille autour de la “politique 713” au Nouveau-Brunswick »
- « Le convoi de la liberté en guerre contre les drapeaux arc-en-ciel »
- « Faytene Grasseschi, lobbyiste nationaliste chrétienne et peut-être bientôt députée »
- « La Nouvelle Réforme apostolique à la conquête des sept montagnes »
La thérapie de conversion repose sur la croyance que l’orientation sexuelle ou l’identité de genre peuvent être changées par la psychothérapie, la prière ou encore par l’exorcisme pour amener une personne à se conformer aux normes de l’hétérosexualité. Cette pratique a été déclarée illégale en 2021 en raison de son caractère abusif et traumatisant.
Grasseschi invite ensuite Alissa Golob sur scène. Celle-ci est une organisatrice de la marche pour la vie, une manifestation anti-avortement annuelle, et la co-fondatrice de l’organisme RightNow, qui milite pour faire élire des candidat·es anti-avortement.
L’allocution de Grasseschi se termine par un appel au recrutement de bénévoles pour faire élire des candidat·es « pro-vie » lors de l’élection fédérale à venir.
Une militante et lobbyiste de longue date
Faytene Grasseschi, née Faytene Kryskow, est une habituée de la politique.
Dans la vingtaine, elle s’implique d’abord avec des organisations chrétiennes faisant du travail humanitaire. Elle a travaillé dans le Downtown Eastside, un quartier défavorisé de Vancouver, et dans un orphelinat au Libéria, en Afrique.
À partir de 2005, sa carrière prend une tournure politique lorsqu’elle fonde l’organisme 4 My Canada. Cet été-là, elle organise une tournée de huit villes intitulée Siège : reconquérir la colline, ayant pour but de mobiliser les jeunes pour les valeurs dites « traditionnelles ». Elle est financée par Patricia King, une prophétesse de Vancouver, et par l’organisme nationaliste chrétien Watchmen for the Nations.
L’été 2005 est significatif. En effet, en juillet de cette année, le parlement canadien légalise le mariage entre conjoint·es de même sexe. Le moins qu’on puisse dire est que cette avancée n’est pas célébrée par tout le monde.
Dans son livre Marked : A Generation of Dread Champions Rising to Shift Nations, publié en 2008, Grasseschi demande pardon aux nations au nom du Canada pour le mauvais exemple donné avec le « démantèlement de la définition traditionnelle du mariage ». Ce « démantèlement » pourrait ouvrir la voie à des unions entre « un homme et un chien » ou « une femme et un poisson », écrit-elle en précisant que c’est « un peu facétieux, mais c’est la réalité de ce que ces définitions [du mariage] pourraient éventuellement signifier ».
Pour elle, ce changement législatif s’inscrit dans une bataille spirituelle. La légalisation du mariage homosexuel aurait « ouvert une porte au-dessus de notre nation dans le royaume spirituel et donné plus de pouvoir et d’influence aux bastions sodomites sur la pensée des citoyen·nes du Canada ».
En 2006, elle organise TheCRY (LeCRI), une manifestation anti-avortement devant le parlement canadien. Cet événement est calqué sur TheStand, un mouvement débuté par Lou Engle, un prophète américain et une figure centrale de la Nouvelle Réforme apostolique, sur laquelle nous reviendrons. Lou Engle qualifie Faytene Grasseschi de « fille spirituelle » et signe la préface de son livre Marked.
Au cours des années, 4 My Canada organise des voyages de jeunes évangéliques qui vont rencontrer des parlementaires à Ottawa. Ces jeunes utilisent une stratégie originale. Au lieu de demandes ou de récriminations, ils et elles expriment leur gratitude et leur appréciation pour le travail des élu·es. Ils et elles partagent ensuite leurs préoccupations sur des sujets tels que l’avortement ou l’aide médicale à mourir. Cette stratégie leur accorde un niveau d’accès élevé aux élu·es. Faytene Grasseschi obtient même un laissez-passer lui permettant de circuler au parlement.
Plus récemment, Faytene Grasseschi anime Faytene TV, une émission diffusée sur le Web où elle traite de divers sujets d’actualité.
Pour un retour aux racines chrétiennes et hétérosexuelles de la nation
Faytene Grasseschi ne cache pas son ambition de faire du Canada une nation chrétienne.
Ce qu’on peut qualifier de « dominionisme » vient d’une interprétation d’un verset biblique du Livre de la Genèse qui dit qu’après avoir créé Adam, Dieu lui aurait donné le mandat d’exercer sa domination sur toute la création.
Dans Marked, Grasseschi affirme qu’il y a « le contrôle, la domination et la subjugation qui est mauvaise, et le contrôle, la domination et la subjugation qui est bonne ». Cette bonne forme est celle qui « garde les rues sécuritaires, les marchés stables et les gouvernements redevables. C’est le type de contrôle qui garde les choses en ordre ». C’est la mission que Dieu a donnée à Adam et Ève et qui doit maintenant être reprise par les croyant·es.
Dans une version du site Web de 4 My Canada archivée en 2006, Faytene Grasseschi déclare que les problèmes auxquels fait face le Canada sont la conséquence d’une « décadence morale » et qu’il est temps pour le pays de « retourner à ses racines justes ».
Dans une entrée de son blogue publiée en 2006, elle raconte être allée à une conférence organisée par une église sur l’île de Vancouver. Elle annonce que cette église va ouvrir une école « pour préparer [groom] les étudiants à prendre possession des lieux d’influence dans la nation, avec un focus sur les médias et le milieu des affaires ».
Dans une vidéo publiée pour l’événement Siège et qui a été archivée sur le Web, Faytene Grasseschi affirme ne pas croire à la notion selon laquelle « on peut faire ce qu’on veut en privé tant que cela ne fait pas de mal à autrui ». Elle poursuit en expliquant qu’il y a « des choses qui se passent derrière des portes closes qui peuvent avoir l’air d’un choix personnel, mais si assez de personnes font des mauvais choix, des choix malsains derrière des portes closes, cela va commencer à infecter la société, cela va entraîner la décadence interne de la société et un effondrement ».

Plus récemment, en 2018, Faytene Grasseschi invite à son émission Jordan B. Peterson, un professeur de psychologie devenu célèbre pour son opposition à la « rectitude politique » et en particulier à l’utilisation « forcée » des pronoms choisis par ses étudiant·es.
Vers la fin de cet entretien, Peterson affirme que « l’insistance que toutes les familles sont égales » est une idiotie. Il juge aberrant que « deux femmes dans une relation lesbienne soient considérées comme des parents tout aussi viables qu’une famille nucléaire standard », en admettant du bout des lèvres que c’est peut-être vrai dans « une minorité de cas ». Il conclut la conversation en affirmant qu’on ne peut pas avoir cette conversation dans le contexte socio-politique actuel.
L’animatrice n’émet aucune objection. « J’apprécie les points que vous soulevez », dit-elle tout sourire. Elle remercie ensuite Jordan Peterson d’avoir eu « cette conversation qui peut créer des opportunités pour d’autres conversations ».
Une tournée pancanadienne pour mobiliser les troupes
En 2022, Faytene Grasseschi traverse le Canada pour donner une série de conférences sur l’importance que peut avoir une minorité agissante en politique.
Elle est au Québec du 8 au 11 mai et apparaît sur les ondes de la chaîne évangélique Théovox au début juin.
Son message est simple : seulement 0,2 % de la population canadienne a déterminé qui est notre premier ministre actuel. Ce constat signifie que si les chrétien·nes socio-conservateur·trices se mobilisent, ils et elles peuvent être une force décisive pour déterminer le prochain leader du Canada.

Le calcul est basé sur la participation au vote lors des courses à la chefferie des partis fédéraux libéral et conservateur. Faytene Grasseschi encourage donc son auditoire à se procurer une carte de membre et à voter dans la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada (PCC), qui a lieu à l’automne. Elle ne prend pas publiquement position pour un·e candidat·e, mais explique que les gens qui adhèrent au PCC à travers le site 4 My Canada recevront un guide produit par l’organisme pour les aider à faire leur choix.
À la fin mai, elle livre le même message à la conférence Reclaiming Canada, organisée par We Unify, un organisme officiellement non partisan et soucieux de « défendre la démocratie », selon son site Web. Plusieurs intervenant·es à cette conférence semblent surtout vouloir défendre la démocratie contre les vaccins et le « wokisme ».
Tanya Gaw, leader de l’organisation nationaliste chrétienne Action4Canada, sur laquelle nous reviendrons, fait partie des conférencier·es. Charles Lugosi, un avocat qui a déjà été candidat pour le très à droite Christian Heritage Party, y fait une présentation où il explique que Dieu n’étant plus la source de nos lois, les juges légitiment des comportements immoraux : pour lui, il est donc impératif de replacer la suprématie de Dieu dans notre système judiciaire.
Faytene Grasseschi et la Nouvelle Réforme apostolique
À son émission Faytene TV, l’animatrice accueille plusieurs figures de la constellation de la Nouvelle Réforme apostolique américaine. Ce mouvement religieux charismatique, Pivot le couvre dans un autre article de ce dossier.
On retrouve Ché Ahn, ce pasteur qui a appelé à défenestrer les démons du Capitole le jour précédant la tentative d’insurrection du 6 janvier 2021. Il est invité par Faytene Grasseschi en août 2022 pour discuter de son opposition aux mesures sanitaires durant la pandémie. L’animatrice ne lui pose aucune question sur son implication dans les événements du Capitole.

Un autre invité est Sean Feucht, ce chanteur qui organise des concerts pour défier les mesures sanitaires, souvent au même moment que des manifestations du mouvement Black Lives Matter. Feucht a déjà déclaré : « Nous voulons que Dieu soit en contrôle de tout. Nous voulons que les croyants écrivent les lois. » Plus récemment, Feucht a continué à susciter la controverse en tenant des concerts en soutien à Israël sur les lieux des campements pro-palestiniens établis sur les campus américains.
Lors de la Bataille pour le Canada tenue à Saint-Jean en 2019, Grasseschi raconte qu’avant les élections précédentes, en 2015, elle a tenu des « réunions de leadership » avec Cindy Jacobs. Jacobs est une prophétesse américaine et une proche du fondateur de la Nouvelle Réforme apostolique, C. Peter Wagner.
À la défense des « droits parentaux »
En juin 2023, lorsque le gouvernement conservateur du Nouveau-Brunswick entreprend de réformer la « politique 713 » pour imposer aux jeunes trans et non binaires d’obtenir l’autorisation de leurs parents pour changer de nom ou de pronoms à l’école, Faytene Grasseschi lance un site Web intitulé Don’t Delete Parents (Ne supprimez pas les parents) en soutien à cette initiative.
Don’t Delete Parents appelle « au gros bon sens qui veut que des parents aimants ne soient jamais supprimés de la vie de leur enfant par le gouvernement ». Le site fait également la promotion du « choix » au niveau de l’éducation des enfants, c’est-à-dire du financement public de l’école privée ou même de l’école à la maison.
Par la suite, Faytene Grasseschi est invitée à se présenter comme candidate pour le Parti progressiste-conservateur dans la circonscription voisine de celle du premier ministre Blaine Higgs.
Lors d’un débat électoral, elle affirme s’être lancée en politique, car elle a vu un « aîné », le premier ministre Higgs, se faire intimider pour ses prises de positions en faveur des parents, selon les paroles rapportées par le Telegraph-Journal. Durant ce même débat, elle affirme être prête à « prendre une balle » pour défendre les droits des jeunes LGBTQ+ et ne vouloir rien d’autre qu’« équilibrer » les droits des jeunes avec ceux des parents.
À l’heure actuelle, son site Don’t Delete Parents appelle à appuyer les mesures annoncées par Danielle Smith en Alberta pour limiter les traitements et le soutien offert aux personnes trans.
Dans une déclaration publiée sur X (anciennement Twitter) en février dernier, Faytene Grasseschi dénonce le fait que « certains opposants se sont concentrés sur des paroles exprimées il y a plusieurs années et de façon générale attaquent les gens de foi ». Elle poursuit en affirmant qu’elle « respecte chaque personne pour qui il ou elle est » et s’engage à représenter et à défendre les droits de tous ses concitoyen·nes si elle est élue.
Dans cette déclaration, elle rejette l’étiquette de « nationaliste chrétienne », considérant qu’il s’agit d’un terme péjoratif.
Les élections auront lieu le lundi 21 octobre prochain au Nouveau-Brunswick. Il n’est pas certain que la candidature de Faytene Grasseschi parvienne à rallier tou·tes les opposant·es aux droits LGBTQ+ : dans sa circonscription, une des organisatrices de la manifestation contre l’éducation sexuelle qui a mis le feu aux poudres au printemps 2023, Barb Dempsey, se présente sous la bannière du Parti libertarien du Nouveau-Brunswick.
Faytene Grasseschi a refusé notre demande d’entrevue, invoquant « les exigences de la campagne » et n’a pas répondu aux questions plus spécifiques sur ses prises de positions passées.