Captures d'écran de Théovox | Montage : Pivot

Le média complotiste Théovox a bénéficié d’argent public

Le média évangéliste a bénéficié d’une subvention à l’emploi. De plus, son contenu partisan pourrait mettre à risque son statut d’organisme de bienfaisance.

Théovox (une voix pour Dieu), un média numérique évangéliste et complotiste, a reçu une subvention salariale de 33 000 $ de la part du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS) en 2020, alors qu’il partageait des thèses conspirationnistes anti-mesures sanitaires. Par ailleurs, Théovox diffuse du contenu partisan : cela soulève des questions sur le respect des règles encadrant les activités politiques des organismes de bienfaisance.

En 2020, « l’entreprise Studio Théovox a bénéficié d’une subvention salariale de 33 017,92 $ de la part du ministère », a confirmé la porte-parole du MTESS, Catherine Poulin. « Cette subvention a été accordée pour un poste de caméraman/monteur », explique-t-elle. « Dès que le MTESS a pris connaissance du contenu conspirationniste et anti-mesures sanitaires partagées par Studio Théovox, il a cessé toute forme d’aide financière à cette entreprise », ajoute la porte-parole.

De la religion à la conspiration

La première capsule vidéo de Théovox a été publiée en mai 2018. Il s’agissait d’un vidéo, déclamé en vers, sur les méfaits de l’avortement. La ligne éditoriale de Théovox a toujours été très conservatrice. Le contenu des premières capsules vidéo diffusées était plus conventionnel pour une chaîne religieuse. Par exemple, l’émission Au-delà des mots présente des témoignages de personnes converties, tandis que Téologik traite de divers sujets bibliques.

Les rimes et le slam ont graduellement laissé leur place à un contenu ayant une facture visuelle beaucoup plus professionnelle, et plus politique. Depuis 2020, le contenu qui prend le plus de place est l’émission Théovox Actualités, une émission ou l’animateur Jean-François Denis analyse les événements « dans une perspective biblique ». On y traite des dangers de l’identité numérique, de la « christianophobie » – mais c’est surtout ce que l’animateur qualifie de « pseudo-pandémie », qui semble avoir permis à Théovox de trouver son public.

Comme le rapportait un article publié par Ricochet, Théovox s’est fait connaître en interviewant les leaders du mouvement anti-masque dans diverses manifestations. Dans un reportage diffusé par Théovox à propos de la manifestation anti-masque du 5 mai dernier à Montréal, on retrouve des entrevues avec certaines têtes d’affiche du mouvement d’opposition aux mesures sanitaires : Mel Goyer, Dan Pilon et Lucie Laurier. La semaine avant cette manifestation, son organisateur Dan Pilon en faisait la promotion à Théovox et affirmait qu’« on est fatigué avec le gouvernement Legault de passer de report en report [de la fin des mesures sanitaires] ».

D’autres leaders du mouvement ont également été invités sur les plateaux de Théovox : Stéphane Blais, Steve « l’Artiss » Charland, anciennement du groupe d’extrême droite la Meute, François Amalega et Alexis Cossette-Trudel. Parmi les collaborateurs réguliers, on retrouve Jean-Jacques Crèvecœur, un gourou qui a déjà affirmé que la deuxième dose de vaccin amenait l’âme à se « détacher du corps ».

Sur les ondes de Théovox, il évoque que la vaccination et la théorie du genre sont peut-être des « projets eugénistes de stérilisation pour diminuer la population ».

L’« agenda mondialiste et globaliste » que serait la crise sanitaire n’est pas le seul sujet ou Théovox se rapproche des thèses conspirationnistes. Parmi les autres supposés complots abordés par Théovox, on trouve par exemple le « Great Reset » planifié par le Forum économique mondial et l’identité numérique comme prélude au contrôle social. Lors d’une émission diffusée à la fin du mois d’avril, Jean-François Denis affirmait qu’« on sait que les changements climatiques vont être la prochaine vague qui va suivre la COVID ». 

Des interventions partisanes

Par ailleurs, à plusieurs reprises, Théovox donne dans l’intervention partisane, soutenant notamment le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier. Or, certaines informations laissent croire que la chaîne pourrait bénéficier d’argent obtenu grâce à un statut d’organisme de bienfaisance : bien que la loi permet aux organismes de bienfaisance de contribuer au débat public (dans les limites de leur mission), l’intervention partisane n’est pas permise.

Le Studio Théovox est un organisme à but non lucratif (OBNL) enregistré au Québec. À la même adresse, on retrouve un autre OBNL du nom de ministère Théovox, dont la mission est la « promotion de la religion ». Celui-ci est reconnu comme organisme de bienfaisance enregistré (OBE). Cela permet au ministère Théovox de remettre des reçus officiels de dons, grâce auxquels ses donateurs peuvent bénéficier de crédits d’impôt.

Selon les données disponibles à l’Agence du revenu du Canada (ARC), le ministère Théovox a remis des reçus de charité pour 17 085 $ en 2018. En 2019, la somme s’élevait à 73 920 $. En 2020, année où la pandémie a débuté, l’organisme a remis des reçus pour des dons totalisant 158 381 $. À ces dons s’ajoute un montant de 22 881 $ reçu en 2020 pour lequel l’organisme n’a pas remis de reçus. Les chiffres de 2021 n’ont pas encore été rendus publics.

Le ministère compte deux employés, selon le site de l’ARC, pour une rémunération annuelle totale de 102 715 $.

Il n’est pas possible de savoir comment les fonds sont répartis entre le ministère Théovox et le Studio Théovox. Il n’est pas non plus aisé de différencier le contenu qui serait produit par l’une ou par l’autre de ces entités.

Malgré nos demandes, il n’a pas été possible de savoir si l’argent du ministère Théovox a été utilisé pour les activités du Studio Théovox. Théovox n’a pas non plus répondu à notre demande de clarifier si l’opposition aux mesures sanitaires contribue à la mission de « promotion de la religion » du ministère.

Pour les organismes de bienfaisance, « la grosse ligne rouge, c’est au niveau de la partisanerie », explique David Grant-Poitras, coordonnateur du Réseau canadien de recherche partenariale sur la philanthropie (PhiLab) au Québec.

Pour ce chercheur spécialiste du milieu philanthropique, les prises de position partisanes de Théovox « semblent très problématiques ».

En 2018, la Loi de l’impôt sur le revenu a été modifiée pour permettre aux OBE de contribuer au débat public. Auparavant, il était interdit pour un organisme charitable de dépenser plus de 10 % de son budget à des activités politiques. Cette limite a été contestée par l’organisme Canada sans pauvreté. « Ils jugeaient que cela contrevenait à leur liberté d’expression », dit Grant-Poitras. L’application de cette loi était également « une occasion de museler certains organismes », ajoute le coordonnateur du PhiLab Québec.

Toutefois, l’assouplissement de la réglementation ne donne pas carte blanche aux OBE. Sur le site du gouvernement fédéral, on peut lire qu’il est interdit à un OBE « de consacrer toute partie de leurs ressources pour soutenir un parti politique ou un candidat à une charge publique, ou pour s’y opposer, que ce soit directement ou indirectement ».

En février 2019, Théovox accordait une entrevue à Maxime Bernier, chef du Parti populaire du Canada. Trois élections partielles se déroulaient à ce moment, comme le mentionne lui-même M. Bernier lors de l’entrevue. Théovox affirme avoir invité tous les chefs de parti et que seul le PPC a répondu à l’appel.

En février 2020, durant la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, Jean-François Denis invitait le candidat à la chefferie Richard Décarie pour une série de courtes entrevues. M. Décarie était un proche de Stephen Harper et disait vouloir représenter les « socio-conservateurs ». Pour lui, « la droite c’est ce qui est droit, le reste c’est croche ». M. Décarie est connu pour ses positions anti-avortement et son opposition au mariage entre conjoints de même sexe. La candidature de M. Décarie a été rejetée par le parti.

Il est maintenant un chroniqueur régulier à l’émission Théovox Actualités. À l’émission Véri-T choc du 27 avril dernier, Richard Décarie évoque les incohérences dans le discours du premier ministre François Legault et déclare « souvenez-vous, quand vous allez voter, de ça ». 

Jean Tardy, qui se décrit comme un « chrétien dogmatique », est un autre chroniqueur régulier de Théovox. Cet ancien marin traite principalement de technologies. Durant la plus récente campagne électorale fédérale, il était candidat pour le Parti populaire du Canada de Maxime Bernier dans la circonscription de Rimouski-Neigette. Le 9 septembre, en pleine campagne, il était à l’émission.

Questionné au sujet des activités de Théovox, le porte-parole de l’Agence de revenu du Canada (ARC) Christopher Doody, a confirmé qu’un OBE peut critiquer ou appuyer une mesure ou une loi, tant que cela contribue à « la réalisation de ses fins de bienfaisance ». Il ajoute : « Il est aussi important de noter que les activités d’un organisme de bienfaisance enregistré ne doivent pas enfreindre les politiques publiques canadiennes officiellement déclarées et mises en œuvre. De telles activités ne seraient pas considérées comme des activités de bienfaisance et un organisme qui mène de telles activités pourrait s’exposer à des mesures d’observation. »

Pour des raisons de confidentialité, l’ARC ne peut dire si Théovox a fait l’objet de plaintes ou d’une vérification par l’Agence. Mais le porte-parole confirme qu’« à ce jour, l’organisme spécifié n’a pas été révoqué, annulé, suspendu ou pénalisé par l’Agence ».

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