André Noël Journaliste indépendant
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En une quinzaine d’années, le journal en ligne Mediapart est devenu le troisième quotidien généraliste en France, après le Monde et le Figaro. Ses enquêtes ont du poids. Son modèle, unique, fait école. Sa rentabilité est telle qu’il peut soutenir d’autres journaux indépendants. Quelle est la « recette » d’un tel succès? Son fondateur, Edwy Plenel, a accordé une longue entrevue à Pivot. Il a fait part de ses réflexions sur le rôle, le fonctionnement et la responsabilité des médias dans cette période trouble où la démocratie est mise à mal, en France comme ailleurs.

André Noël : Mediapart est un des rares quotidiens, dans le monde, qui se prive volontairement de revenus publicitaires. Pourquoi ce refus?

Edwy Plenel : C’est le choix de départ pour convaincre les gens de s’abonner. L’abonnement est notre seule recette, à 98 %, les 2 % restants étant de la revente de contenu.

On ne pouvait pas dire aux gens : « il y a la publicité, mais abonnez-vous quand même ». Le journalisme totalement indépendant que nous défendons, radicalement indépendant, suppose de n’avoir aucun fil à la patte. Il est clair que la question de la publicité nous aurait posé des problèmes par rapport à des intérêts extérieurs au journalisme.

La logique de la publicité dans le numérique est la logique du divertissement, de l’audience, du nombre de clics, du nombre de vues. Cela nous tire vers le spectaculaire, vers le buzz, vers tout ce qui va faire du bruit, mais pas forcément vers la qualité. Le journalisme que je défends est un journalisme de la plus-value politique, démocratique, intellectuelle. Il prend du temps et il exige un effort. Ce n’est pas une logique d’audience, de foule.

A. N. : Mediapart refuse aussi toute subvention de l’État. Pourquoi?

E. P. : Nous sommes opposés à l’aide directe de l’État aux médias privés, car elle crée une dépendance. Cela crée du clientélisme, cela crée une relation entre le propriétaire privé et l’État.

Un média privé a un propriétaire, qui a peut-être d’autres intérêts. Si, par exemple, ce propriétaire est dans le bâtiment ou les travaux publics et qu’il reçoit une aide pour ses médias, il peut dire à l’État : « Écoutez, j’ai mon chantier, là… ».

A. N. : Lorsque j’étais journaliste à La Presse, j’ai fait un reportage sur l’industrie forestière en Finlande. Là-bas, on m’a indiqué que les revenus des droits de coupe, beaucoup plus élevés qu’au Québec, étaient en partie redistribués aux journaux pour l’achat de papier. Est-ce que ce genre d’aide n’est pas une bonne chose?

E. P. : Oui, bien sûr. La puissance publique doit garantir la vitalité des médias par des aides indirectes. Elles sont vertueuses.

En France, Mediapart a mené la bataille pour une TVA [taxe à la consommation] super réduite pour que les abonnements numériques ne soient pas trop chers. La presse est un bien démocratique, qui ne doit pas être taxé à 20 % comme une voiture.

A. N. : Si on prend l’exemple de Radio-Canada, il s’agit d’un média largement financé par l’État, et cela ne l’empêche pas de faire du journalisme de qualité.

E. P. : Je suis totalement pour le financement des médias de masse, pour un service public des médias de masse. Nous parlons bien de la radio et de la télévision, qui sont des médias de masse en accès libre et gratuit. Il faut des services publics, car nous ne pouvons pas laisser les médias de masse devenir des instruments de propagande de médias d’opinion anti-démocratique. La démocratie ne peut pas permettre cela.

C’est pourquoi il faut une régulation des médias de masse, y compris des médias privés. On ne peut pas avoir des médias de masse privés qui sont des médias d’intoxication, de mensonges, de haine, de violation des valeurs démocratiques.

A. N. : Plus tôt cette année, l’ARCOM (autorité de régulation française équivalente au CRTC au Canada) a sanctionné CNews, la chaine du milliardaire Vincent Bolloré, pour des propos stigmatisant les immigrant·es. Des chroniqueurs bien en vue, comme Mathieu Bock-Côté, dénoncent une grave atteinte de l’État à la liberté d’expression. Votre avis?

E. P. : La démocratie, ce n’est pas simplement la liberté de dire. Si vous, comme citoyens, vous proférez une opinion qui viole les droits fondamentaux, qui s’en prend à des personnes en raison de leur origine, de leurs croyances, de leur apparence, de leur sexe ou de leur genre, vous devez en rendre compte devant les tribunaux et c’est un délit.

Donc nous ne pouvons pas accepter que des opinions anti-démocratiques aient la possibilité d’être diffusées dans des médias de masse gratuits.

A. N. : Et dans les médias payants?

E. P. : Un média privé, y compris d’extrême droite ou d’extrême gauche, a bien sûr le droit d’exister. Mais il ne s’impose pas à vous gratuitement. Vous faites le choix de le trouver. Il ne vient pas dans votre foyer vous intoxiquer et vous mentir.

Ensuite, si quelqu’un estime que ce média a commis quelque chose de répréhensible, c’est un juge indépendant qui en décidera.

En revanche, le canal numérique qui permet la diffusion d’une chaine de télévision ou de radio est un bien public. Il appartient à la communauté. Il ne peut pas être confié à des opérateurs privés qui ruinent la communauté.

« On ne peut pas avoir des médias de masse privés qui sont des médias d’intoxication. »

A. N. : À votre connaissance, le modèle de Mediapart – sans revenus publicitaires ni aide de l’État – peut-il être repris ailleurs?

E. P. : Il l’est déjà. En Inde, des anciens du grand journal Hindu Times ont créé The Wire, qui mène toutes les enquêtes sur la corruption du gouvernement de Narendra Modi.

Mediapart est devenu un cas d’étude de la Business School de Chicago. On m’a invité à y exposer notre « cas ».

Des Ukrainien·nes étaient présent·es. Quelques mois avant l’invasion russe, ils ont créé le Kyiv Independant, en s’inspirant de Mediapart.

A. N. : Mediapart a établi sa réputation avec ses reportages d’enquête. Quel a été son coup d’envoi?

E. P. : Ce qui a permis à Mediapart d’atteindre son point d’équilibre, c’est l’affaire Bettencourt, qui est aujourd’hui un documentaire sur Netflix. En 2010, nous avons révélé une immense affaire d’abus de faiblesse sur la femme la plus riche du monde. Liliane Bettencourt, principale actionnaire de L’Oréal, le numéro un mondial du cosmétique, était veuve. Les gens qui s’occupaient de ses affaires prenaient l’argent sur son dos tout en l’aidant à cacher sa fortune dans des paradis fiscaux. Nous avons révélé les liens d’argent entre elle et le monde politique français.

Son majordome, qui la servait dans son hôtel particulier, a voulu dénoncer auprès de la police l’abus dont était victime sa patronne. Il a enregistré des gens à son insu, dont son chargé d’affaires. Il apportait le thé sur une desserte et mettait un petit dictaphone sous la dentelle. Les enregistrements ont été remis à la police, je les ai récupérés et nous avons décidé d’exploiter ce qui était d’intérêt public.

Nous avons été poursuivis pour violation de l’intimité de la vie privée. Finalement, nous avons été relaxés. Des gens ont été arrêtés et condamnés. L’État a gagné beaucoup d’argent en récupérant l’argent des impôts cachés.

« La démocratie, ce n’est pas simplement la liberté de dire. »

A. N. : Et ensuite?

E. P. : Notre deuxième grande enquête, c’est l’affaire Cahuzac. Nous avons révélé que Jérôme Cahuzac, le ministre du Budget, patron de l’administration des impôts, avait un compte caché en Suisse. Le patron des impôts était lui-même un fraudeur.

Pendant quatre mois, le pouvoir politique, socialiste en l’occurrence, a nié nos informations. Les médias officiels étaient contre nous. Le ministre a fini par avouer. Ces révélations ont permis la création du parquet national financier, qui enquête sur les affaires financières en France.

Mediapart a aussi permis à l’affaire Sarkozy-Kadhafi de voir le jour. Nous avons révélé que le régime libyen de Mouammar Kadhafi avait financé la campagne présidentielle française de Nicolas Sarkozy [élu président en 2007]. Son procès se déroulera en 2025, avec toute sa bande pour association de malfaiteurs.

A. N. : Mediapart a aussi fait plusieurs révélations « me too ».

E. P. : En 2016, un an avant l’affaire Weinstein aux États-Unis, nous avons publié les témoignages des femmes accusant le vice-président de l’Assemblée nationale de harcèlement sexuel.

Nous avons fait le suivi du « me too » dans le cinéma et les médias, notamment avec Gérard Depardieu et Patrick Poivre d’Arvor.

Quand on a fait le compte des quinze ans de Mediapart, nous avons fait le calcul : depuis sa fondation, Mediapart a fait 6300 enquêtes… 6300 enquêtes purement enquêtes.

« Un nouveau fascisme… c’est quand même ça qui se profile. »

A. N. : Lors de votre allocution au symposium sur la souveraineté culturelle et les géants numériques, tenu en avril à l’Université de Montréal, vous avez dénoncé les « barbares numériques » – tels que les qualifie le journaliste Alain Saulnier. Vous en avez profité pour lancer l’idée d’une Organisation mondiale de l’information.

E. P. : Nous sommes face à des monstres capitalistiques qui sont offshore, sans frontières, sans territoire. Il faut que les organisations mondiales, telles que l’Union européenne, l’UNESCO ou d’autres agences des Nations unies imposent une réglementation. L’Organisation mondiale du commerce a été amenée à prendre des décisions sur le commerce mondial. Peut-être serait-il temps de réfléchir à la création d’une Organisation mondiale de l’information.

Il ne s’agirait pas d’avoir un ordre de l’information au service des États, mais d’assurer la régulation démocratique de l’information.

Il y a quelque chose de très dangereux dans l’alliance entre des États autoritaires et les barbares du numérique. Il faut que nous, les médias, on lutte contre ça.

Nous avons trop de médias en place qui acceptent la compromission avec ces acteurs du numérique. Qui, étant eux-mêmes en crise, acceptent l’aumône financière de ces plateformes. Qui acceptent d’être aidés par elles au lieu de créer une solidarité des médias pour exiger une totale transparence, une totale équité.

Nous devons mobiliser l’ensemble des acteurs de l’information contre le vol de notre richesse. Ces plateformes, ne l’oublions pas, exploitent ce que nous produisons. Elles gagnent de l’argent avec ce que nous produisons. Le New York Times a entrepris des poursuites pour violation de droits d’auteurs [contre Microsoft et OpenAI, créateur de ChatGPT], mais d’autres médias ne le font pas… car ils sont eux-mêmes la propriété d’acteurs du numérique.

« Il y a quelque chose de très dangereux dans l’alliance entre des États autoritaires et les barbares du numérique. »

A. N. : Toujours au cours de ce symposium, vous vous êtes montré inquiet quant à la santé de la démocratie. On constate que l’extrême droite est en pleine ascension en France, aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Allemagne, en Autriche…

E. P. : En Amérique et aux États-Unis aussi. Et ailleurs, sous différents visages. Il y a une forme d’extrême droite russe derrière le pouvoir de Vladimir Poutine [en Russie]. Il y a une extrême droite derrière l’intégrisme musulman des mollahs [en Iran]. Il y a une extrême droite israélienne au cœur du pouvoir de Benyamin Netanyahou, comme il y a une extrême droite suprémaciste hindouiste avec Narendra Modi [en Inde].

C’est un phénomène mondial lié à la crise que vit le capitalisme. Pour dire les choses franchement, le capitalisme est dans une course à l’abîme. Une course où on s’enrichit et où, en même temps, on détruit ce qu’il y a de commun.

Dans cette course-là, il y a une part d’intérêts minoritaires qui sentent bien que tout ça ne tient pas, que tout ça est dangereux, mais du coup ces intérêts veulent garder leurs avantages. Ils produisent cette illusion d’une modernité technologique, qui s’allie avec des pouvoirs identitaires. Un nouveau fascisme… c’est quand même ça qui se profile.

Aujourd’hui, je pense qu’être inquiet, ce n’est pas un pessimisme actif, c’est une façon de se dire qu’il faut tenir la digue. Le problème, on le voit bien, c’est que les forces démocratiques ne tiennent pas la digue. Elles ne restent pas sur cette base essentielle, qui est l’égalité des droits. Je prends un exemple bien actuel : on ne peut pas invoquer le droit international contre Poutine et le piétiner en Palestine. Le crédit du droit international, c’est qu’il soit équitable. Aujourd’hui, l’enjeu décisif, pour moi, c’est de tenir cette digue démocratique. Et les médias ont un rôle à jouer dans cette bataille.

Les propos ont été abrégés et édités pour en assurer la bonne lisibilité.

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