L’Association canadienne des chefs de police se dit « dépassée » par le nombre croissant de manifestations qui ont lieu partout au pays à cause de « l’actualité mondiale » et de « l’immigration ». Les agents seraient de plus en plus « victimisés » par des manifestant·es violent·es, qui divulgueraient même leurs informations personnelles en ligne, affirme le président de l’organisation. Mais peu de preuves concrètes sont fournies pour appuyer de telles affirmations.

Cet article est d’abord paru en anglais chez Ricochet.

Lors du sommet annuel de l’Association canadienne des chefs de police (ACCP), qui s’est tenu à Halifax le mois dernier, Thomas Carrique, commissaire de la Police provinciale de l’Ontario et président de l’ACCP, a souligné la multiplication des manifestations partout au pays, qui s’accompagnerait selon lui d’une croissance de l’intimidation virtuelle et des agressions commises envers des agents.

L’« actualité mondiale » a mené à une augmentation des manifestations, mettant une pression « insoutenable » sur les ressources policières, selon Thomas Carrique.

Dans certains cas, les renseignements personnels de policiers auraient été divulgués en ligne par des militant·es – une pratique aussi connue sous le terme anglais « doxxing » – a-t-il ajouté.

Le président de l’ACCP est d’avis que l’augmentation du nombre de manifestations s’explique par l’immigration, et plus particulièrement par les immigrant·es originaires du Moyen-Orient – une région où « l’usage de la violence est un moyen acceptable de créer du changement social », a-t-il affirmé. « Chaque année, l’immigration fait venir au Canada des milliers de personnes qui peuvent être portées à utiliser la violence pour s’exprimer ou pour militer », a avancé Thomas Carrique.

À son avis, cela explique pourquoi les manifestations ont attiré des « groupes dissidents » et des « thugs » (des « voyous ») qui ont contribué à faire de ces événements pacifiques des situations « de plus haut risque ». « Lors des manifestations, des membres de groupes dissidents ou de simples thugs se mêlent aux manifestant·es dans le but de perturber et souvent de coopter la manifestation et la détourner des intentions initiales respectueuses de la loi. » 

L’ACCP demande maintenant au gouvernement fédéral d’apporter des amendements au projet de loi C-63, la Loi sur les préjudices en ligne, pour que la divulgation des renseignements personnels des policiers soit reconnue comme un acte criminel.

Peu de détails concrets

Questionnée à propos des agents dont les renseignements personnels auraient été divulgués, la porte-parole de l’ACCP, Natalie Wright, n’avait pas de réponse concrète à offrir. Elle affirme que des photos d’agents prises lors de manifestations auraient été publiées sur les réseaux sociaux par des militant·es.

« Nous remarquons avec beaucoup d’inquiétude une augmentation des agressions, des blessures et même de la mort d’agents de police dans le cadre de leurs fonctions, » a ajouté Thomas Carrique.

En réponse à un courriel de suivi de Ricochet, Natalie Wright a affirmé que la police définit le « doxxing » par « la divulgation intentionnelle sur Internet des renseignements personnels d’une personne sans son consentement, souvent avec de mauvaises intentions. Cela comprend la publication de numéros de téléphone, d’adresses résidentielles ou de numéros d’identification, ainsi que toute information sensible et privée, comme des photos personnelles, qui pourraient faciliter l’identification de la victime et l’exposer à plus de harcèlement, d’humiliation et des menaces dans le monde réel, comme se faire traquer ou être harcelé en personne. »

« C’est un phénomène qui affecte des agents de police partout au pays », a ajouté Natalie Wright.

Pour appuyer ses propos, la porte-parole de l’ACCP a fait parvenir à Ricochet un article scientifique sur la divulgation des renseignements personnels des agents de police.

Elle a aussi transmis un ensemble de captures d’écran et d’hyperliens vers des publications sur les réseaux sociaux : la plupart ont pour origine une campagne de doxxing qu’a mené le média Rebel News contre une agente du Service de police de Vancouver en 2023.

« C’est de la rhétorique. C’est inventé de toutes pièces. Il ne peut même pas nous donner un exemple concret de ce qu’il avance. »

Kevin Walby, chercheur à l’Université de Winnipeg

Dans son courriel, Natalie Wright affirme aussi que la police répond à plus de manifestations qu’elle ne l’a jamais fait auparavant. Toutefois, cette affirmation ne s’accompagne d’aucune donnée permettant de comprendre quelle est l’ampleur de cette augmentation à l’échelle du pays.

« Beaucoup de services de police font présentement l’analyse d’informations qui vont leur permettre de quantifier les conséquences de l’augmentation des manifestations et de leurs éléments dommageables sur les budgets et les opérations des services de police », assure la porte-parole.

Elle cite en exemple le fait que le Service de police de Toronto a répondu à plus de 1300 manifestations « liées au conflit au Moyen-Orient » depuis le 7 octobre 2023, ce qui s’est traduit par 272 000 heures de travail au coût de 17,5 millions $.

Par ailleurs, lors de la conférence de presse, Ricochet a aussi questionné le chef de l’ACCP à propos de la surveillance policière des défenseur·es du territoire autochtones. Thomas Carrique a répondu que ces informations étaient confidentielles et a refusé de commenter, renvoyant la question à la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Escortée vers la sortie

Après la conférence de presse, la journaliste de Ricochet – qui est visiblement autochtone – a été sommée de partir et a été rapidement escortée vers la sortie par des bénévoles.

Ricochet a pu s’entretenir brièvement avec une autre participante au congrès de l’ACCP, avant que l’entrevue ne soit à nouveau interrompue par Natalie Wright, qui a alors conduit la journaliste jusqu’à la sortie du centre de conférence.

« Ne venez pas me dire que vous autres, vous êtes maltraités. »

Natalie Wright, porte-parole de l’ACCP

Natalie Wright a alors dit à Ricochet que les questions sur le traitement des défenseur·es du territoire par des agents de police ont des effets négatifs sur tous les policiers et qu’elles contribuent à « la manière dont les gens réagissent à la police ».

« Ne venez pas me dire que vous autres, vous êtes maltraités. Des fois, c’est vous qui nous maltraitez », a-t-elle lancé, faisant vraisemblablement référence aux Autochtones en général.

Elle a ensuite affirmé que les corps de police canadiens sont beaucoup moins militarisés que ceux d’autres pays. « Dans beaucoup de pays, les forces de l’ordre sont des guerriers, ça s’apparente à l’armée. Ici, nous sommes plutôt des gardiens, nous cherchons à protéger les gens et à faire de la prévention », a ajouté la porte-parole.

« Pas surprenant, mais très alarmant »

Anna Willats, membre fondatrice de la Coalition torontoise pour la responsabilisation de la police, affirme que les messages de l’ACCP « ne sont pas surprenants, mais ils sont très alarmants », puisqu’ils suggèrent que les agents de police appartiennent à « une catégorie de personne spéciale qui méritent une plus grande protection ».

Cela passe sous silence le pouvoir de plus en plus disproportionné dont dispose la police pour surveiller et infiltrer les mouvements contestataires, estime-t-elle.

Elle se dit aussi préoccupée que les affirmations de l’ACCP concernant les cas de doxxing dépeignent « tou·tes les manifestant·es comme faisant partie du problème ».

Selon Anna Willats, qui s’est penchée sur les informations transmises à Ricochet, l’ACCP semble essayer d’appuyer ses propos à l’aide de « toutes sortes d’informations » qui sont « reliées indirectement » les unes aux autres, dans une stratégie de diversion.

Elle souligne aussi que les publications de réseaux sociaux appartiennent à des « groupes de personnes très extrémistes », comme des manifestants du convoi de la liberté et des abonnés de Rebel News, un site Web d’extrême droite.

« On convient que pour l’agente de police qui a été ciblée par Rebel News et d’autres agitateurs de droite, c’est une situation absolument désagréable et horrible, mais un seul cas n’est pas une situation généralisée. »

« Je connais beaucoup de personnes qui ont été la cible [de doxxing et de harcèlement en ligne]. La police n’est pas la seule à en faire l’expérience », ajoute Anna Willats.

« C’est une situation absolument désagréable et horrible, mais un seul cas n’est pas une situation généralisée. »

Anna Willats, Coalition torontoise pour la responsabilisation de la police

Kevin Walby, professeur et chercheur spécialisé en justice criminelle à l’Université de Winnipeg, remet aussi en doute la validité des affirmations du chef de police Thomas Carrique comme quoi la croissance du nombre de manifestations entraînerait une augmentation de la violence des manifestant·es envers les policiers.

« C’est de la rhétorique. C’est inventé de toutes pièces. Il ne peut même pas nous donner un exemple concret de ce qu’il avance », juge Kevin Walby.

Des exemples d’agents victimes de manifestant·es n’ont pas été rapportés dans les médias, alors que de nombreux exemples d’hostilité de la part de la police envers les manifestant·es et les défenseur·euses du territoire ont été documentés, souligne-t-il.

Selon Kevin Walby, il s’agit d’une autre tactique de la police pour rediriger plus de fonds publics vers ses ressources et encourager l’adoption de lois octroyant encore plus de pouvoirs aux institutions policières. C’est le cas des changements demandés au projet de loi C-63 sur les préjudices en ligne.

« Ils tentent de dissuader les gens de participer à des mouvements protestataires et des actions politiques. Ils essaient de dépeindre l’activité politique comme une mauvaise chose », ajoute le chercheur.

« Quiconque a déjà participé à une marche de solidarité avec la Palestine vous dira que ce sont des événements assez pacifiques. »

Kevin Walby voit aussi dans les commentaires de Thomas Carrique un racisme flagrant. « Il dit que des “thugs”, des “voyous” infiltrent les manifestations. Le mot “thug” est un terme rattaché à la race qui fait habituellement référence à des personnes noires membres de gangs. »

Selon le professeur, Thomas Carrique utilise aussi volontairement un langage qui décrit les coalitions militantes comme menaçantes. « Lorsqu’il appelle des groupes militants des “groupes dissidents”, il utilise un langage qui appartient à la rhétorique anti-terroriste. »

Une loi plus sévère?

En juillet, l’ACCP a adopté une résolution pour mener une campagne de lobbyisme en vue de faire apporter des changements au projet de loi C-63, la Loi sur les préjudices en ligne.

Modifier la loi afin qu’elle réponde aux intérêts de la police n’est toutefois ni nécessaire ni responsable, selon Anaïs Bussières McNicoll, avocate et directrice du programme des libertés fondamentales de l’Association canadienne des libertés civiles.

« Il est possible de répondre à cette situation par l’entremise de lois qui existent déjà », dit-elle. La police dispose déjà d’outils pour se protéger des menaces de doxxing et les agents peuvent aussi demander des interdictions de publication ou intenter des poursuites pour harcèlement, ajoute l’avocate.

« C’est lorsque le droit des gens de se rassembler est remis en question que la tension monte. »

Anna Willats

Anaïs Bussières McNicoll explique que tout le monde, y compris la police, a le droit à la sécurité et à sa vie privée conformément à la Charte canadienne des droits et libertés. Toutefois, les policiers « ont le devoir » de veiller à la sécurité publique et de protéger les droits fondamentaux des gens de manifester.

« Les corps de police devraient garder ça en tête quand ils définissent leur rôle dans la société », dit l’avocate.

Manifestations sous surveillance

Les manifestations « font partie de la vie », surtout dans de grandes villes comme Toronto, Montréal ou Vancouver, remarque Anna Willats. « Les policiers doivent accepter que cela fait partie du métier qu’ils ont choisi. »

Au contraire, les chefs de police déploient une présence de plus en plus militarisée aux manifestations, qui sont « surpolicées », selon elle.

La Coalition torontoise pour la responsabilisation de la police est d’avis que le rôle des forces policières dans les manifestations pourrait être repris par des bénévoles agissant à titre de gardien·nes de la paix, formé·es pour désamorcer les conflits et gérer la circulation. Cela allégerait aussi les ressources policières et réduirait les occurrences de violence.

« C’est lorsque le droit des gens de se rassembler est remis en question que la tension monte. La réponse de la police crée toujours une escalade de tensions », dit Anna Willats. « Les agents sont lourdement armés, ils portent des uniformes, ils sont agressifs. »

Les policiers sont « la source de leurs maux » en ce qui concerne leur sentiment de victimisation, ajoute Anna Willats.

« La réponse, c’est de se recentrer sur les personnes victimes de la police. Il faut se concentrer sur le système de pouvoir qui a mis la police dans cette position, c’est-à-dire les dirigeants des forces de l’ordre. »

Article adapté par Pivot et traduit de l’anglais par Miriam Hatabi

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