On vient de tourner sur Sainte-Catherine, la manif est en marche depuis cinq minutes à peine. L’anti-émeute s’agite autour de nous à travers les cônes orange. La tension dans l’air est surprenante, même pour une Rad Pride.
Une fille blonde, début vingtaine, le visage découvert, demande : « Est-ce que vous pensez que la police pourrait nous arrêter? Genre, est-ce qu’ils pourraient déclarer la manifestation illégale? »
« Pourquoi tu penses qu’ils se tiennent proches de même? » Je ris en pointant l’escorte de la bannière de tête.
« Free, Free, Palestine! »
Ils sont huit de chaque côté de nous. Casqués, gantés, le bouclier haut et la visière baissée, les goons du SPVM ne se prennent pas pour des 7 Up flats. Le pas rapide, ils se suivent en file serrée et repoussent tout le monde qui s’approche trop. Le look paramilitaire participe à l’effet général.
De temps à autre, un flic baveux essaie de prendre la bannière d’un·e manifestant·e, pour tester la limite, provoquer une bagarre. C’est ça le jeu de l’anti-émeute : harceler et provoquer. Ils savent bien que la partie est terminée dès qu’ils passent à l’attaque.
Alors ça leur prend un prétexte.
Une bonne stratégie de communication
Dix minutes plus tard, le même policier s’essaie sur une bannière portée par un groupe : ça réagit. Coup de pétard, le poivre, les matraques. Les gens essaient de fuir, mais la police les pousse dans le dos avec des boucliers dès qu’illes se lèvent.
On s’empile sur un support à vélo, le guidon dans le ventre. Mon visage brûle.
Ça prend quelques secondes pour se ressaisir, mais on s’aide comme on peut. Je tire sur un keffieh coincé dans une poignée de frein. J’en vois d’autres fuir au-dessus d’une terrasse.
La police attaque une marche de la communauté LGBT dans le Village pendant les célébrations de la Fierté.
Plus tard ce soir-là, je laisse couler l’eau sur ma peau irritée et je me prends à être naïve. Je me dis que ça va faire scandale demain : « la police attaque une marche de la communauté LGBT dans le Village pendant les célébrations de la Fierté ». On aura seulement réussi à se faire taper dessus, mais au moins les responsables du festival devront dénoncer la violence.
À la place, c’est rebelote pendant le défilé officiel du lendemain et les journalistes parlent des « manifestants pro-palestiniens » qui ont interrompu la marche comme un cheveu sur la soupe. L’outrage des personnes gaies et trans contre Fierté Montréal est traité par la direction du festival et ses acolytes comme un enjeu de sécurité facilement contenu par une dose appropriée de gaz CS.
En ignorant simplement les membres de la communauté, Fierté Montréal a réussi à bien protéger sa marque et celles de ses commanditaires. Aucune réponse ne nous sera donnée.
La communauté divisée?
Quand le défilé avait été annulé pour des raisons logistiques, il y a deux ans, ça avait été un scandale. Les politicien·nes et les médias s’en étaient mêlé·es, comme illes se mêlent tout d’un coup des positions anti-génocide de Fierté dans la Capitale, qui organise les festivités à Ottawa.
À l’époque, il y avait même eu une enquête de la Ville menée par Philippe Schnobb, on ne rit plus.
À chaque fois, on nous parle de « la communauté LGBT » en incluant n’importe qui sauf les personnes qui en font effectivement partie ou en exagérant l’importance de certaines personnes influentes.
J’entends les mots de la journaliste Maude Ouellet de Radio-Canada qui rapporte, en parlant de la Fierté d’Ottawa, que l’événement « qui se veut […] rassembleur crée de plus en plus de divisions ». Pourtant les divisions rapportées sont avec le maire de la Ville, le directeur d’un hôpital, le Parti libéral, alouette. Pas avec « la communauté », dans tout ce que ce mot implique de complexité et de diversité.
Ça doit être ça l’assimilation : l’homosexualité sans les tapettes.
Je me dis que l’événement est rassembleur seulement si nous, on n’y est pas. Ça doit être ça l’assimilation : l’homosexualité sans les tapettes, la transitude sans les transsexuel·les.
En affirmant sa solidarité avec la Palestine, Fierté dans la Capitale a décidé d’essayer autre chose, une voie plus difficile, mais plus intègre. Faire communauté avec tout ce que ça implique d’inconfort et de courage. Une voie que les personnes de nos communautés et leurs allié·es pourront emprunter la conscience tranquille, ce dimanche à Ottawa.
Espérons seulement qu’il reste assez de commanditaires pour retenir la police.