Le gouvernement Legault fait piètre figure en matière de relations avec les peuples autochtones

Dans un bilan annuel, l’Assemblée des Premières Nations dénonce des rendez-vous manqués et retards accumulés sur plusieurs dossiers importants.
« Ce n’est pas d’hier que j’entends “de nation à nations”, mais je n’ai jamais vraiment vécu de nation à nations. » Le chef du Conseil des Innus de Matimekush-Lac John, Réal Mckenzie, en conférence de presse à l’Assemblée nationale, le 5 juin. Capture d’écran : APNQL (Facebook)

L’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador a présenté un bulletin du gouvernement de la CAQ concernant les différents dossiers en lien avec les relations avec les Premières Nations. Le gouvernement Legault obtient de mauvaises notes dans plusieurs dossiers majeurs, comme le respect de l’autonomie gouvernementale autochtone et la sécurisation culturelle dans le réseau de la santé et des services sociaux.

« La performance actuelle du gouvernement n’est pas suffisante pour obtenir la note de passage et des mesures de redressement devront être prises avant la prochaine session parlementaire », a affirmé sans ambages Ghislain Picard, chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador (APNQL).

L’APNQL a tenu mercredi une conférence de presse à l’Assemblée nationale avec le soutien des porte-paroles solidaires et libéraux pour les Relations avec les Premières Nations. Le chef Picard était accompagné du chef du Conseil des Atikamekw de Manawan, Sipi Flamand, et du chef du Conseil des Innus de Matimekush-Lac John, Réal Mckenzie.

À l’approche de la fin de la session parlementaire 2023-2024, l’APNQL a pris l’initiative d’évaluer la performance du gouvernement Legault dans un bulletin, en lui attribuant des notes sur cinq matières principales : relations égalitaires de nation à nations, santé et services sociaux, développement durable, développement économique, logement et infrastructure. Le gouvernement de la CAQ a obtenu des notes allant de C à F dans tous les dossiers listés sur le bulletin.

« Je considère que l’Assemblée des Premières Nations, qui représente au Québec une quarantaine de communautés, a très certainement autant le droit que les partis d’opposition de témoigner de la performance du gouvernement à l’endroit des enjeux que nous représentons », a déclaré le chef Ghislain Picard.

Un forum parlementaire retardé de 40 ans

La conférence de presse a gravité autour des droits fondamentaux des peuples autochtones à l’autonomie et à l’autodétermination, ce qui relève de la question plus large des relations égalitaires de nation à nations entre le Québec et les Premières Nations. C’est dans cette matière que l’élève Legault a eu la performance la plus décevante : F partout, soit « nul (échec) ».

« Les Premières Nations forment des nations distinctes avec leurs propres gouvernements. Nos rapports avec l’État doivent être basés sur des relations de nation à nations et de gouvernement à gouvernements. Ce n’est actuellement pas le cas. Souvent, on est perçu par le gouvernement comme des obstacles », a déclaré Ghislain Picard.

« Pour moi, la définition de nation à nations, c’est que le premier ministre et moi, on est assis à la même table et c’est là que ça se décide. »

Le chef Réal Mckenzie

M. Picard a notamment relancé l’invitation à établir un forum parlementaire permanent entre l’État québécois et les Premières Nations, qui permettrait de partager les visions respectives et de trouver les moyens concrets d’une cohabitation profitable à tous.

Le chef a souligné que la création d’un tel forum parlementaire a été retardée de 40 ans. En effet, en 1983, le gouvernement de René Lévesque adoptait une motion de reconnaissance des peuples autochtones dans laquelle il proposait la création d’un forum qui permettrait aux gouvernements des Premières Nations et au gouvernement provincial de faire le point régulièrement et de faire avancer les choses d’égal à égal.

« Au cours des années, on nous a proposé des comités, des tables avec des représentants du gouvernement, mais jamais un forum parlementaire », a ajouté le chef Picard.

Pour sa part, le chef Réal Mckenzie a exprimé avec émotion : « ce n’est pas d’hier que j’entends “de nation à nations”, mais je n’ai jamais vraiment vécu de nation à nations. Pour moi, la définition de nation à nations, c’est que le premier ministre et moi, on est assis à la même table et c’est là que ça se décide ».

Les chefs ont aussi condamné le gouvernement du Québec pour son manque de consultation sur plusieurs dossiers importants qui touchent aux droits et intérêts des peuples autochtones.

Sécurisation culturelle

L’APNQL a attribué la note D, soit « passable », au gouvernement Legault en matière de sécurisation culturelle.

Depuis la mort de Joyce Echaquan, une femme atikamekw, dans un hôpital de Lanaudière, de nombreuses nations autochtones se sont réunies derrière la revendication du « Principe de Joyce ».

Celui-ci vise à garantir à tou·tes les Autochtones « un droit d’accès équitable, sans aucune discrimination, à tous les services sociaux et de santé, ainsi que le droit de jouir du meilleur état possible de santé physique, mentale, émotionnelle et spirituelle ». Il établit aussi que cela requiert obligatoirement « la reconnaissance et le respect des savoirs et connaissances traditionnelles et vivantes des autochtones en matière de santé ».

En juin dernier, le gouvernement du Québec a finalement présenté, avec un an de retard, le projet de loi 32 sur la sécurisation culturelle au sein du réseau de la santé et des services sociaux.

Cependant, le projet de la loi 32 s’est révélé « en décalage complet avec les attentes et les besoins des autochtones », comme le dénonçait la Coalition professionnelle pour la santé autochtone au Québec (CPSAQ) lors des consultations l’automne dernier.

« Ce qu’on demande, c’est qu’on rédige ensemble ce projet de loi. »

Le chef Sipi Flamand

La CPSAQ critiquait le projet pour avoir proposé des solutions axées sur la communication interculturelle et la sensibilité culturelle au niveau individuel (comme l’embauche de personnel autochtone ou la formation des employé·es sur les réalités culturelles et historiques des Autochtones), au lieu de reconnaître le racisme systémique, le colonialisme médical et le droit fondamental à l’autodétermination en matière de santé, comme le demande le Principe de Joyce.

En conférence de presse mercredi, le chef Sipi Flamand a insisté : « ce qu’on demande, c’est qu’on rédige ensemble ce projet de loi, qu’il y ait une réflexion collective entre le gouvernement, les parlementaires et les leaders autochtones pour pouvoir mieux cerner ce qu’est la sécurisation culturelle, pour mieux clarifier quels sont les rôles et les responsabilités des professionnels de la santé par rapport aux patients autochtones qui doivent passer par les centres hospitaliers. »

Il a également suggéré que les solutions ne se trouvaient pas dans le cabinet du ministre, et devraient être cherchées sur le terrain, au sein des communautés autochtones, auprès des professionnel·les de la santé autochtones.

Depuis les audiences publiques en septembre dernier, le projet de loi n’a pas progressé. Le ministre responsable des Relations avec les Premières Nations et les Inuit, Ian Lafrenière, aurait toutefois annoncé cette semaine son intention de poursuivre l’étude du projet.

« Ce qu’on a observé au cours des derniers mois, c’est que ce projet de loi était sur la glace. Puis c’est par surprise qu’on apprend que le gouvernement du Québec redépose cette loi au parlement […]. Mais ce qu’on veut, c’est l’adoption du Principe de Joyce, sa mise en œuvre et son application à part entière dans l’ensemble du Québec », a réitéré le chef Flamand.

Obstacle à la réussite des étudiant·es autochtones

Le chef Ghislain Picard a également exprimé sa préoccupation par rapport aux impacts de la loi 14 (anciennement le projet de la loi 96) sur les jeunes autochtones anglophones.

Ce projet de loi qui vise à protéger la langue française oblige les étudiant·es des cégeps anglophones à suivre un plus grand nombre de cours de français ou en français. Les étudiant·es ne détenant pas de déclaration d’admissibilité à l’enseignement en anglais doivent également suivre le plus haut niveau de cours de français et réussir l’Épreuve uniforme de français afin d’obtenir leur diplôme d’études collégiales.

Ces mesures touchent un groupe diversifié d’étudiant·es qui ont peu de notions de français, dont beaucoup d’étudiant·es autochtones, et constituent un autre obstacle bureaucratique à leur réussite, selon l’APNQL. Par conséquent, certain·es étudiant·es se sentent obligé·es de quitter la province et de s’éloigner de leur communauté pour poursuivre leurs études.

Face à cette situation, Ghislain Picard a souligné qu’il était important que les ministres rencontrent les étudiant·es autochtones avec honnêteté et transparence pour trouver une solution. « Pour moi, ce qui est vraiment à tester, c’est la volonté du gouvernement, jusqu’où le gouvernement du Québec est prêt à aller. »

Dialogue de sourds

Le chef Picard a qualifié la communication avec le gouvernement du Québec de « dialogue de sourds ».

« Je ne peux pas adhérer à un processus où une partie impose sur l’autre. »

Le chef Ghislain Picard

« On entend souvent le ministre [Lafrenière] insister sur le fait que le Québec offre toujours la possibilité de créer l’espace nécessaire pour discuter des questions politiques, en faisant souvent référence au fait que nous sommes dans le refus. »

« Mais je ne peux pas adhérer à un processus où une partie impose sur l’autre. » Il déplore que le gouvernement du Québec refuse de parler du Principe de Joyce, de racisme systémique et de la déclaration de l’ONU sur les droits des peuples autochtones.

« Les gouvernements québécois ont tous eu cette tendance à nier la légitimité des gouvernements des Premières Nations et à imposer leurs lois, mais le gouvernement Legault est particulièrement bloqué sur ses principes d’une autre époque », a-t-il ajouté.

C’est donc par indignation de ne pas être entendue que l’APNQL a décidé d’évaluer la performance du gouvernement de la CAQ en matière des relations avec les Premières Nations et les Inuit. C’était le premier bulletin, mais ce ne sera sans doute pas le dernier.

« Il y a quelques années, une ancienne ministre disait qu’elle n’avait pas besoin d’un quatrième parti de l’opposition à l’Assemblée nationale, en faisant référence à l’Assemblée des Premières Nations. Pour cette fois-ci, bien, on accepte de jouer le jeu et c’est possible qu’on revienne peut-être avec un bilan qui soit plus systématique au cours des prochaines sessions parlementaires. »

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