Une exploration des médias sociaux alternatifs les plus fréquentés permet de constater que la droite radicale est bien active parmi les 18-35 ans. Alors que certains influenceurs s’affichent ouvertement d’extrême droite, d’autres communautés radicales grandissent plutôt tapies dans l’ombre.
Partout à travers le monde, des plateformes comme Facebook, Instagram, YouTube, Telegram, TikTok et X deviennent des terrains fertiles pour la propagation d’idées radicales, offrant aux mouvements d’extrême droite une vitrine sans précédent pour recruter de nouveaux et de nouvelles adeptes et propager leur discours.
Au Portugal par exemple, le parti d’extrême droite Chega, qui a gagné les dernières élections, a fait beaucoup de gains auprès des 18-34 ans en utilisant habilement les réseaux sociaux. En France, Jordan Bardella, le protégé de 28 ans d’extrême droite de Marine Le Pen, a accumulé plus d’un million d’abonné·es en moins de trois ans sur TikTok.
Les thèmes récurrents de l’extrême droite : « rétablir l’ordre; la peur, la méfiance, la haine des minorités culturelles et sexuelles ».
Frédérick Nadeau, chercheur à l’UNESCO-PREV et spécialiste de la radicalisation et de l’extrémisme
Au Canada aussi, des courants idéologiques d’extrême droite progressent, notamment en exploitant les médias sociaux.
Toutefois, selon Jean-Pierre Couture, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste dans l’étude des grands courants idéologiques, ces mouvements n’expriment pas leurs idées de manière ouverte et explicite. « Si l’extrême droite disait toujours son nom, c’est-à-dire [qu’elle avouait] être contre les droits individuels, contre la démocratie, contre le féminisme, contre les minorités sexuelles, de genre, ethniques ou religieuses, je pense que son discours serait disqualifié d’emblée. Alors je pense qu’elle avance masquée. »
« Le danger est là, puisque ces petits groupes avancent effectivement masqués », avance aussi Martin Geoffroy, sociologue et chercheur principal au Centre d’expertise et de formation sur les intégrismes religieux, les idéologies politiques et la radicalisation (CEFIR). « Les plus petits groupes vont faire plus attention parce qu’il y a des lois anti-haine qui se sont resserrées. Donc ils sont, d’une certaine façon, forcés d’avancer dans l’ombre. »
Rappelons qu’au pays, quiconque fait des déclarations dans un endroit public et incite à la haine contre un groupe identifiable (et lorsqu’une telle incitation est susceptible d’entraîner une violation de la paix) est coupable d’un acte criminel.
L’écosystème québécois
Quels sont les principaux groupes de droite radicale actifs au Québec? Petit tour d’horizon.
Les activités de l’extrême droite dans la province sont recensées par quelques chercheur·es et groupes militants. Le groupe Montréal-Antifasciste (MAF), notamment, propose des portraits de certains groupes ou individus et recense des événements tenus par ceux-ci. L’an dernier, MAF a établi un « état des lieux » de l’extrême droite au Québec.
La Meute, un groupe de pression prônant l’identité nationale et s’opposant à l’immigration et à l’islam, est toujours active sur Facebook, avec un groupe comptant 26 000 membres. Si la Meute est moins visible dans les rues et dans les médias qu’à son apogée en 2017-2018, son influence ne s’est pas pour autant éteinte. « Plusieurs ex-membres de la Meute sont devenus, par exemple, des suprémacistes blancs », rapporte le chercheur Martin Geoffroy.
Dans un ouvrage récent publié par les Presses de l’Université de Montréal, les professeur·es Aurélie Campana et Stéphane Leman-Langlois co-signent un chapitre sur la droite radicale et l’extrême droite au Québec. Elle et il traitent notamment de la Meute, mais aussi du groupe identitaire Atalante, qui s’inspire ouvertement de l’extrême droite européenne sur son site Web et proclame le droit des Canadiens français à être majoritaires sur leurs terres.
Les chercheur·es précisent aussi que les jeunes de 16 à 24 ans « participent activement aux manifestations, aux affichages et aux rondes d’intimidation sur la voie publique » organisés par la droite extrême.

La chaîne Lux Média, dirigée par André Pitre – ancien membre de la Meute – est suivie par plus de 29 000 personnes sur X et promeut la « réinformation » en critiquant le gouvernement, qu’elle accuse de dictature et de tromper le peuple, notamment sur les questions vaccinales, mais aussi sur les identités de genre, l’immigration ou encore le conflit israélo-palestinien.
Lux Média se finance par les dons des utilisateur·trices et les frais d’abonnement pour ses vidéos. « La seule chose qu’on n’a pas réussi à trouver, c’est sa source de financement principale », indique Martin Geoffroy. Le média « doit recevoir des petits dons, mais au vu de son équipement, il doit aussi avoir de grands donateurs », estime-t-il.
Alexandre Cormier-Denis, créateur de la chaîne Nomos-TV, comptabilise quant à lui 32 000 abonné·es sur X. Il se dit lui-même ethno-nationaliste et exprime régulièrement son soutien au parti français Reconquête dirigé par Éric Zemmour, un homme politique affilié à l’extrême droite.
Sur la plateforme d’Alexandre Cormier-Denis, on trouve des vidéos aux titres évocateurs tels que « LGBT : la guerre culturelle » (15 mai 2023), « Le grand remplacement : le cas du Québec » (9 mai 2022), ou encore « Doit-on obligatoirement aimer l’islam? » (4 février 2023).

Libre Média, dirigé par Jérôme Blanchet-Gravel, compte 27 500 abonné·es sur X et se définit comme de droite conservatrice et libertarienne. Ses thèmes principaux s’articulent autour du patriotisme, de la famille traditionnelle, de la liberté d’expression et de l’immigration.
« Blanchet-Gravel est définitivement d’extrême droite », estime Martin Geoffroy, « parce qu’il a collaboré avec Sputnik France et collabore toujours avec d’autres médias d’extrême droite en France », comme le magazine Causeur.
« Il habite la moitié du temps au Mexique, où il continue de véhiculer ses thèses masculinistes, anti-vaccin et capitalistes décomplexées. »
Radicalisation nationaliste
Le 20 avril dernier, le groupe Nouvelle Alliance (NA) tenait dans une librairie de Montréal une conférence sur « l’indépendantisme de combat » réunissant plusieurs panélistes, dont François Gervais, président de NA.
Le groupe s’est aussi fait connaître récemment pour s’être joint à la manifestation de la Journée nationale des patriotes. Des militants néo-nazis auraient été aperçus dans leurs rangs ce jour-là.

Sur Instagram, Nouvelle Alliance prône l’indépendance du Québec et le nationalisme. Ses 700 abonné·es disent appartenir à un « mouvement de jeunesse québécois ». Dans une entrevue que François Gervais nous a accordée, il appelle à une « diminution assez drastique des seuils d’immigration que le Québec connaît ».

L’activisme de NA reprend des méthodes associées aux mouvements néo-fascistes européens – affichage, collages, accrochages de bannières, rassemblements commémoratifs.
Le groupe ne s’affilie ni à la droite ni à la gauche. « Nous devons nous affranchir des étiquettes partisanes, parce que de notre perspective, l’indépendance du Québec c’est une question de vie ou de mort pour le peuple québécois », nous explique François Gervais en entrevue.
Pourtant, selon Jean-Pierre Couture, « si Nouvelle Alliance était au pouvoir, les minorités n’auraient plus aucun droit. C’est là que ça devient extrêmement intolérant et que les masques tombent. Ce sont des mouvements extrêmement hostiles à la démocratie. »

Le masculinisme comme carburant
Pour Mélissa Blais, professeure de sociologie au département des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais (UQO), « le masculinisme devient le carburant de l’extrême droite ».
« On utilise la crise de la masculinité et on la conjugue à cette crise de l’Occident et de la blancheur dans le cadre de la droite la plus extrême parce qu’il y aurait une menace intérieure et extérieure », explique-t-elle.
Après un examen approfondi des réseaux sociaux, nous avons identifié près d’une cinquantaine d’influenceurs québécois qui partagent activement des idées d’extrême droite à travers leurs plateformes en ligne. Parmi eux, on remarque en effet des influenceurs émergents du courant masculiniste.
Selon Mélissa Blais, le discours fondamental des masculinistes soutient que les hommes traversent une crise de leur masculinité, qu’ils imputent aux femmes et aux mouvements féministes, arguant que ces dernières détiennent un pouvoir excessif.
Par exemple, Julien Bournival, 35 ans, compte 7000 abonnés sur sa page Instagram. Publiant régulièrement des vidéos masculinistes, il défend les rôles genrés traditionnels dans la société et dénonce les dangers du féminisme.

« La règle c’est que l’homme est masculin, pis il doit être le chef à la maison, pis c’est lui le provider [pourvoyeur], pis la femme, son rôle, c’est d’être féminine, c’est de prendre soin de la maison », affirmait Julien Bournival à l’été 2023, lors de son passage au balado d’entrepreneuriat Yellow Seats.
Ces dernières semaines, le balado québécois Lucide a aussi attiré l’attention et suscité la controverse en adoptant la même rhétorique masculiniste. Sur TikTok, l’émission comptabilise près de 6500 abonnés.
Réseau suprémaciste néo-nazi
La mouvance liée à l’extrême droite dans la province semble prendre un tournant encore plus radical avec le réseau des Active Clubs (AC), des cellules décentralisées liées aux mouvements suprémacistes blancs et néo-nazis actifs dans plusieurs villes d’Amérique du Nord et d’Europe.
Selon Montréal-Antifasciste, un AC présent au Québec, le Frontenac Active Club, compterait plusieurs membres basés dans la région de Montréal.

Selon le Center on Extremism, les Active Clubs sont inspirés de la pensée hooligan, caractérisée par l’usage de la violence chez les supporters de clubs sportifs et aujourd’hui, majoritairement associée au soccer.
Ils émergent aussi du Rise Above Movement, un groupe suprémaciste californien se définissant comme le « premier club d’arts martiaux mixtes (MMA) de l’alt-right [droite alternative, étiquette revendiquée par une partie de la nouvelle droite extrême] », selon le Center on Extremism.
D’après ce même institut, les membres des Actives Clubs se regroupent pour pratiquer les MMA dans l’objectif de protéger la « race blanche » et d’entraîner des « guerriers spirituels ». Plusieurs experts travaillant sur la radicalisation et l’extrémisme, comme le Dr Hans-Jakob Schindler ou Alexander Ritzmann, qualifient ces groupuscules d’« armée tapie dans l’ombre » attendant le moment opportun pour frapper.
Bien que ces réseaux fascistes restent marginaux au Québec, ces derniers se solidarisent au Parti nationaliste chrétien (PNC), un parti non reconnu par Élection Québec et qui ne présente donc pas de candidat·es, mais qui est toujours actif sur les réseaux sociaux.


Malgré plusieurs demandes, les membres de ce parti n’ont pas voulu nous accorder d’entrevue.
Cependant, la communication visuelle du site Web du PNC laisse peu de place au doute quant à ses convictions politiques, excluant les personnes juives et musulmanes de sa définition des Canadien·nes français·es.

Le dirigeant du PNC, Sylvain Marcoux, est d’ailleurs membre du groupe de discussion suprémaciste et néo-nazi « WLM [White Lives Matter]-Québec », comme l’a documenté Pivot.
Une recherche du Counter Extremism Project a démontré que les groupuscules Active Clubs ont pour stratégie de « se cacher en plein jour », montrant un « visage amical » pour recruter de jeunes hommes blancs pour « la fraternité, la communauté, la mise en forme et l’auto-défense ».
« Pourtant, le culte du corps illustré par le dicton “un esprit sain dans un corps sain”, très présent chez les AC, est aussi un élément central de l’idéologie fasciste », explique Frédérick Nadeau, chercheur à la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents (UNESCO-PREV).
Plusieurs signes sont, quant à eux, sans équivoque : les lettres « HTLR » en référence à Hitler sur le t-shirt d’un participant, ou encore, sur un mur, les runes Algiz (ᛉ) et Odal (ᛟ), deux symboles du parti nazi.

« Les jeunes sont davantage en quête de lien social ou en quête d’identité. L’engagement précède l’endoctrinement », analyse Frédérick Nadeau. Ces groupes ne résulteraient donc pas d’une droitisation générale des jeunes, mais plutôt de phénomènes marginaux de radicalisation.
Récemment, le Frontenac Active Club annonçait dans son groupe de discussion un événement réunissant plusieurs AC en Californie, afin d’y tenir un tournoi de sports de combat. Ce genre d’événement témoigne ainsi du fait qu’une bonne partie de ces clubs sont connectés et forment un réseau solide en Amérique du Nord.
« Les AC sont une branche de l’extrême droite qu’on appelle les “accélérationnistes”, [des mouvements] souvent néo-fascistes qui veulent poser des gestes pouvant aller jusqu’au terrorisme », explique Martin Geoffroy. « Souvent, ces gestes veulent déstabiliser la société pour favoriser l’accélération de son effondrement. On va aussi retrouver ça chez les survivalistes d’extrême droite. »
Vers des succès électoraux?
Au regard des derniers résultats électoraux, les partis les plus à droite de l’échiquier sont encore marginaux au Québec. Cependant, comme l’explique Martin Geoffroy, les groupes de droite radicale « veulent que leurs idées passent dans le mainstream et vont donc avancer de manière masquée ».
« Heureusement pour nous, l’extrême droite au Québec n’a jamais réussi à se coaliser assez et à normaliser son discours pour avoir des succès électoraux. C’est notre distinction avec les États-Unis et la France par exemple », explique Martin Geoffroy.
« Pour combien de temps ça va durer? Ça, je ne sais pas. »
« On a aperçu Poilièvre lors du convoi des camionneurs fraterniser avec des gens complotistes et d’extrême droite », rappelle le chercheur.

Le 24 avril dernier, Pierre Poilièvre a été aperçu dans une manifestation contre la taxe carbone à la frontière entre la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick, dans un véhicule arborant le drapeau de Diagolon, un réseau d’extrême droite faisant partie de la branche des « accélérationnistes ». Un groupe d’extrême droite que le chef conservateur avait déjà rencontré en 2022.
L’influence – ou non – de l’extrême droite sur la politique canadienne sera certainement à suivre dans les prochains mois, à l’approche des élections fédérales de 2025.
Correction : Le Frontenac Active Club est principalement actif dans la région de Montréal, et non dans la ville de Québec. (04-06-2024)
Cet article a été réalisé dans le cadre d’un atelier de journalisme collaboratif piloté par le DESS en journalisme de l’Université de Montréal et le master en journalisme de l’Université libre de Bruxelles.
Avec la collaboration de Michael Colborne, journaliste chez Bellingcat