A-t-on besoin des historien·nes quand on a PSPP?

Maxime Laprise Chroniqueur · Pivot
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A-t-on besoin des historien·nes quand on a PSPP?

Entre instrumentalisation par la droite conservatrice et mise en spectacle par les médias, on dit à peu près n’importe quoi sur l’histoire sans trop risquer la critique. À quoi servent les historien·nes, alors?

On a beaucoup parlé des propos de Paul St-Pierre Plamondon tenus à l’occasion du Conseil national du Parti québécois des 13 et 14 avril derniers. Dans une déclaration décousue ressemblant à une succession de mots-clés, il mettait en relation Justin Trudeau et son père, la déportation des Acadien·nes (1755-1763) ainsi que l’exécution des Patriotes (1839).

Peut-on dire qu’il existe un lien direct entre la politique migratoire du premier ministre du Canada, la loi sur les mesures de guerre et le déplacement forcé de près de 12 000 francophones il y a plus de 260 ans? Ces phénomènes opèrent-ils de la même logique?

On peut poser la question, mais une affirmation extraordinaire nécessite des preuves extraordinaires, ou au moins, davantage qu’une simple énumération de dates. Comme le dit le vieil adage, l’historien·ne compétent·e répond toujours « c’est plus compliqué que ça ».

Mais PSPP n’est pas historien. Il fait de la politique. Ses propos ne s’appuient pas sur des articles scientifiques, mais sur des procédés rhétoriques. Est-ce que ça lui donne le droit d’avancer n’importe quoi?

Le mépris de l’expertise

Si le chef du PQ avait lancé des simplifications outrancières sur des questions d’économie ou d’épidémiologie, il est probable que les journalistes auraient contacté des expert·es pour ensuite le talonner (du moins, j’espère).

Les sciences historiques ne bénéficient cependant pas du même respect. Il semble convenu que tant la classe politicienne que le commentariat peuvent faire usage du passé sans s’inquiéter de ce qu’en dit la recherche. L’écriture de l’histoire se présente alors comme performance littéraire strictement subjective. Pourquoi appeler un·e prof si, de toute façon, tout le monde a un peu raison?

Journalistes et politicien·nes en appellent rarement à l’expertise historienne à moins qu’elle puisse s’avérer utile sur le plan idéologique.

L’annonce par le gouvernement Legault de la création d’un musée d’histoire nationale montre bien que nos dirigeant·es n’ont guère davantage d’estime pour la profession historienne. Les détails rapportés par La Presse laissent présager que ce projet constituera une relique de l’histoire telle qu’on la faisait au 19e siècle : glorification de la Nation (blanche, catholique et canadienne-française), insistance sur les grandes figures, rejet de l’histoire sociale et relégation des Premières Nations à un rôle de personnages de soutien.

Or, le monde universitaire a depuis longtemps abandonné cette histoire-récit qui doit servilement contribuer à la construction d’un « nous » auréolé d’une mystique providentielle. Le musée se dotera, dit-on, d’un comité scientifique. Que fera la direction quand elle se rendra compte que la recherche actuelle ne supporte pas la ligne de parti?

Le complot woke

La réponse, on la connait déjà. On dira qu’on ne peut plus faire confiance aux départements d’histoire. Qu’ils ont été corrompus par le bonhomme Sept-Heures du moment. Au choix : le wokisme, l’islamo-gauchisme, le marxisme culturel ou le globalisme.

Dans une chronique publiée en mars 2022, Mario Dumont synthétisait bien cette posture qui frôle fréquemment la théorie du complot. Selon lui, le département d’histoire de l’Université de Montréal n’embaucherait plus que des individus qui étudient « les thèmes populaires dans le mouvement woke » tout en délaissant le pauvre « pro-nationalisme québécois, curieux et fier de notre histoire ». En faute : le « gauchisme ».

Il n’y a pas de complot. Juste une discipline qui se transforme.

Pivot a bien montré que le texte de Dumont contenait de multiples inexactitudes, mais il a raison sur une chose : il est vrai que la grille d’analyse nationaliste a perdu de sa vitalité au cours des dernières décennies. Mais cela s’explique tout simplement par le fonctionnement normal d’une science libre qui évolue grâce à une accumulation progressive du savoir, à des débats entre expert·es, à des révisions par les pairs ou à la réévaluation des vieilles théories à la lumière de nouvelles découvertes.

Il n’y a pas de complot. Juste une discipline qui se transforme. J’avise d’ailleurs le chroniqueur que l’analyse marxiste a subi un sort similaire. S’en inquiètera-t-il?

À quoi devraient servir les historien·nes?

Mais le texte de Dumont aborde une question plus profonde : celui de l’attente sociale. En gros, que veut-on des historien·nes?

Comme Dumont ou Mathieu Bock-Côté, une part sans doute importante de la population considère que l’historien·ne doit se faire patriote en contribuant à la construction de la nation, en protégeant sa mémoire et en réfléchissant à son avenir. Seul problème, et c’est un peu ce que je m’entête à répéter dans ces chroniques : ce n’est pas ça, le rôle des sciences historiques (ou ce ne l’est plus).

Je le disais dans un texte précédent, les médias présentent quant à eux trop souvent l’histoire comme une simple succession de faits, d’évènements ou d’anecdotes qu’il suffit de rapporter en donnant un bon show. L’historien·ne doit ainsi se faire conteur ou conteuse et laisser de côté les ennuyantes analyses méthodiques qui constituent pourtant l’élément fondamental de son métier.

Enfin, journalistes et politicien·nes en appellent rarement à l’expertise historienne à moins qu’elle puisse s’avérer utile sur le plan idéologique.

Face à cette quadruple solitude, je pose donc la question : que veut-on de nos départements d’histoire?

Veut-on des chercheurs et des chercheuses libres de déterminer collégialement leurs orientations sur le plan local et international, ou bien de bons patriotes? Veut-on des expert·es dans leur domaine ou seulement un bon spectacle? Considère-t-on que les historien·nes que forment nos universités possèdent une expertise scientifique légitime, ou bien qu’iels ne sont que des voix parmi d’autres?

Si Wikipédia ou ChatGPT font le boulot, aussi bien fermer la shop.