La semaine dernière, la campagne « Nous ne serons pas sages » a annoncé la tenue d’une manifestation ce dimanche 31 mars, Journée de la visibilité trans. À ce moment, son appel pour la dissolution du Comité de sages sur l’identité de genre avait reçu l’appui de 114 organisations 2SLGBTQIA+, féministes, étudiantes, syndicales et communautaires.
Jusqu’à présent, c’est la démonstration la plus crédible, la plus forte et la mieux structurée pour démontrer l’appui de la société civile aux personnes et aux communautés trans. Nos allié·es voient clair à travers les discours méprisant des élites politiques et médiatiques qui, l’écume aux lèvres, attisent le feu de la haine pour se donner une illusion de contrôle.
Nous vivons à une époque terrifiante. Cataclysmes, génocides, guerre, migrations de masse, pandémies, terrorisme, fascisme et j’en passe, meublent notre quotidien. Quelque chose est en train de s’éteindre. « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. »
Chimères grotesques, les idéologies d’hier s’accrochent à une réalité qui leur échappe et redoublent de violence pour imposer un ordre social en effondrement.
C’est une histoire vieille comme le monde : si le ciel est orange et l’air vicié, c’est sûrement la faute de la sorcière. Un conseil de sages va statuer sur son cas pour calmer la foule mécontente.
L’assimilation n’est pas une option
Le procès est truqué, ses conclusions connues d’avance, rien de bon ne peut sortir de cet exercice. Alors pourquoi le Conseil québécois LGBT (CQ-LGBT), censé représenter des dizaines d’organismes, continue-t-il de collaborer avec le gouvernement et de travailler avec le Comité, sans même qu’une seule personne trans n’y siège?
Est-ce un manque de solidarité de la part des membres cis? Je dois dire que ça m’inquiète de penser que des personnes LGB puissent se désolidariser de nous.
Heureusement, nous pouvons compter sur l’appui des féministes et des syndicalistes – qui sont en fin de compte plus nombreux·ses et mieux organisé·es –, mais l’idée de disloquer nos alliances historiques pour en gagner de nouvelles me laisse perplexe.
Le procès est truqué, ses conclusions connues d’avance, rien de bon ne peut sortir de cet exercice.
Ou ce sont peut-être les personnes trans les plus respectables, citoyennes, blanches, médicalisées, de classe moyenne supérieure, qui croient pouvoir s’en sortir sans nous? Ou encore elles oublient simplement que la discrétion n’est pas une stratégie politique viable pour ceuzes d’entre nous qui ne peuvent se ranger sagement dans les rangs du cis-hétéro-patriarcat?
L’assimilation peut être un mécanisme d’adaptation pour des personnes trans sous notre régime cissexiste, mais ce ne peut être une stratégie politique collective sans conduire à l’abandon des plus vulnérables de nos communautés.
À moins de mener à un changement des politiques d’État face au logement, à l’immigration, au travail du sexe, à la langue et j’en passe, il est difficile de croire que la collaboration avec un comité mis sur pied pour « régler des questions sensibles » à la suite d’une chicane de bécosses signifie autre chose que la négociation de nouveaux reculs.
Soyons honnêtes : personne ne sait réellement sur quoi porte ce comité et quelle sera la portée de ses recommandations. Participer à ses travaux lui accorde une dangereuse licence.
Le jeu n’en vaut pas la chandelle
Il n’est pas acceptable que les jeunes qui bénéficient déjà d’un environnement suffisamment sécuritaire, d’un soutien de leur milieu et de l’accès aux soins pour transitionner perdent ça. Mais il ne faut pas se leurrer : il s’agit d’une minorité privilégiée. Le reste d’entre nous avons transitionné quand c’était possible, généralement à l’âge adulte, en particulier les filles, les jeunes racisé·es et les personnes pauvres.
Il ne s’agit pas seulement d’empêcher le recul des droits des plus privilégié·es d’entre nous, mais de bâtir un mouvement durable pour améliorer la vie de toutes nos communautés. Abolir du Comité des sages, c’est empêcher une injustice de plus, mais notre action doit viser mieux.
Il n’y a pas d’avenir dans la collaboration avec l’État pour les plus marginalisé·es de nos communautés. Troquer notre dignité pour empêcher un recul formel qui n’affectera pas la situation de la majorité des jeunes trans, ça n’en vaut pas la chandelle.
Il n’y a pas d’avenir dans la collaboration avec l’État pour les plus marginalisé·es de nos communautés.
Je dis : redoublons d’efforts dans nos stratégies de résilience communautaires et refusons de donner quelque légitimité que ce soit au comité du gouvernement. Il vaut mieux se préparer à ce qui en résultera, si vraiment il aboutit.
Ce n’est pas impossible d’utiliser la position de légitimité du CQ-LGBT pour négocier quelque chose, mais quoi? Dans tous les cas, le résultat sera impossible à accepter et on va se retrouver avec un autre fiasco, comme le projet de loi 2. Il faudra se mobiliser de toute manière. Ce sera simplement plus simple de le faire si le comité et son rapport sont dénoncés unanimement par la communauté.
Choisir la solidarité
Dimanche, nous serons dans la rue pour exiger la dissolution du Comité de sages du gouvernement Legault. Nous les illégitimes, nous serons dans la rue avec nos allié·es cis pour défendre notre dignité contre un gouvernement paternaliste, enorgueilli par une vague de haine qui balaie tout le Nord global.
Nous ne serons pas seul·es : le travail de coalition mené ces dernières années porte ses fruit et la convergence des luttes est une chose de plus en plus réelle. Avec nos allié·es, nous avons formulé des demandes claires, en toute transparence avec le reste de la communauté.
La position du CQ-LGBT a été opaque jusqu’à présent. Nous sommes des dizaines de bénévoles à nous agiter dans des circonstances imparfaites, sans temps et sans ressources, à tenter de bâtir un mouvement de libération capable et résilient. Le minimum que le Conseil nous doit, c’est d’être clair sur ce qui se discute avec les représentant·es de Legault.
Alors, que fera le Conseil québécois LGBT? Va-t-il se joindre à l’appel et cesser sa collaboration? Va-t-il justifier sa stratégie et révéler la teneur des discussions qui se tiennent à huis clos avec le gouvernement?
Que fera le Conseil québécois LGBT?
Il y a des gens qui diront sans doute que poser ces questions est divisif de ma part, que ça nuit à l’image d’unité du mouvement à la veille d’une manifestation importante. Je vois les choses autrement.
Nous avons passé le moment de l’escalade verbale et de l’intimidation. Les prochaines années seront difficiles et nos solidarités seront durement éprouvées. Plus que jamais, nous devons affirmer leur solidité.
En répondant à l’appel qui lui a été lancé, le Conseil québécois LGBT a l’opportunité de le faire et cette Journée trans de la vengeance est l’occasion parfaite.