Mélina Nantel Journaliste indépendante
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Les communautés autochtones et racisées sont touchées de manière disproportionnée par les risques environnementaux, comme ceux liés à la pollution, aux déversements de déchets toxiques ou aux changements du climat. Autant au niveau fédéral qu’à l’échelle locale, de plus en plus d’efforts sont mis en place pour lutter contre cette discrimination systémique, visant à écouter et inclure les communautés concernées. Mais comment le racisme environnemental se manifeste-t-il au Canada?

Le concept de « racisme environnemental » réfère à une forme de racisme systémique, c’est-à-dire une discrimination raciale perpétuée à même les institutions, les lois et les politiques.

Il peut ainsi s’agir de discrimination raciale dans l’élaboration de politiques environnementales, par exemple en ciblant des communautés noires ou autochtones pour des installations de déchets toxiques, ou encore en excluant des groupes dans des emplois verts, ou même au sein des mouvements de lutte écologique.

On peut penser par exemple à la communauté noire d’Africville en Nouvelle-Écosse, qui a historiquement souffert de sous-investissement en infrastructures et a été choisie par Halifax pour devenir le lieu d’une décharge à ciel ouvert. On peut aussi penser à la contamination toxique à laquelle sont exposés les résident·es de la communauté mohawk près du dépotoir de Kanesatake, alors que les autorités tardent à agir.

Les exemples de racisme environnemental au pays sont malheureusement nombreux. Mais comment ce racisme environnemental s’est-il construit sur le territoire? Comment est-il perpétué?

Des racines coloniales

Pour comprendre l’ampleur du racisme environnemental au Canada, il faut examiner la question d’un point de vue historique.

C’est ce qu’ont tenté de faire les chercheuses Sabaa Khan et Catherine Hallmich, dans l’ouvrage La nature de l’injustice. Elles y partagent le constat que l’exploitation de la nature a avancé de pair avec l’exploitation des humains : les colons ont dépossédé les peuples autochtones du territoire pour développer ce que l’on connaît aujourd’hui comme le Canada.

En déménageant de force les peuples autochtones au sein des réserves, l’État canadien a permis l’installation de nombreux dépotoirs, usines de traitement, infrastructures d’extraction de ressources naturelles, sur les réserves ou très près de celles-ci. L’extraction du gaz naturel, par exemple, a souvent entraîné des catastrophes environnementales qui ont nui aux sources d’eau en territoire autochtone. Aujourd’hui, de nombreuses communautés autochtones demeurent privées d’un accès à l’eau potable.

Le racisme environnemental est un « fait de longue date au Canada ».

Samuel Lafontaine, Environnement et Changement climatique Canada

L’aménagement racial du territoire a été perpétué bien après l’époque coloniale, si bien que le racisme environnemental touche aujourd’hui non seulement les communautés autochtones, mais aussi noires et racisées. C’est l’analyse que fait Muzamil Gadain, coordonnateur de projet chez Black Environmental Initiative (BEI), une organisation à but non lucratif militant pour une meilleure justice environnementale.

« Le Canada a toujours été habité par des personnes noires. À travers le commerce des esclaves en Amérique, et plusieurs migraient au Canada pour y trouver une vie meilleure. Mais historiquement, il y a eu un déplacement des communautés, des inégalités territoriales qui se sont creusées », explique le coordinateur de BEI.

Les impacts du racisme environnemental ne se limitent pas au niveau de la santé des résident·es. Dans des cas du déplacement de communautés entières, c’est l’établissement d’une culture, d’un sens de la communauté, qui s’en voit affecté.

« Historiquement, il y a eu un déplacement des communautés, des inégalités territoriales qui se sont creusées. »

Muzamil Gadain, Black Environmental Initiative

Un exemple concret est le quartier de La Petite-Bourgogne à Montréal. Au milieu du 19e siècle, la communauté noire anglophone s’y installe afin de saisir les opportunités d’emplois, nombreuses grâce à l’expansion de l’industrie ferroviaire. Mais au fil du temps, La Petite-Bourgogne est ciblée progressivement par le phénomène de gentrification. Les habitant·es des immeubles locatifs sont exproprié·es, et peu à peu, un véritable déplacement des communautés noires a lieu.

« Ce déplacement forcé entraîne une perte de la culture, de la communauté. Celle-ci se dissout, notamment à cause d’un manque de représentation des personnes de la communauté dans les instances de pouvoir, qui peuvent décider du jour au lendemain de lui demander de partir », explique Muzamil Gadain.

La santé en danger

Il demeure donc difficile de quantifier les impacts du racisme environnemental, tant ses conséquences sont multiples : autant physiques, qu’émotionnelles, psychologiques, culturelles ou spirituelles.

Le cas de la communauté anichinabée de Grassy Narrows, victime d’une intoxication au mercure, est un exemple criant des impacts concrets sur la santé physique, mais aussi sur la pérennité des traditions et la santé mentale des résident·es et des militant·s, qui ont dû porter à bout de bras une lutte pour dénoncer l’injustice qui les frappait.

De 1962 à 1975, dix tonnes de mercure ont été déversées par une compagnie forestière dans deux rivières coulant dans la communauté de Grassy Narrows. Se propageant dans les lacs et contaminant les poissons, le mercure, ayant des effets neurotoxiques, continue aujourd’hui d’avoir des impacts sur la santé des habitant·es.

La bataille pour renverser la situation a été longue et pénible. Ce n’est qu’en 2019 que la Cour suprême du Canada a finalement ordonné aux entreprises responsables d’assurer la décontamination. Il aura fallu attendre 2020 pour qu’une équipe de scientifiques évalue les impacts de ce déversement, qui étaient décriés par la communauté depuis plus de 50 ans.

À Montréal, plusieurs études ont souligné l’existence d’inégalités territoriales. En effet, les quartiers à forte concentration de communautés noires et racisées, comme Montréal-Nord, présentent généralement une insuffisance d’espaces verts, qui contribuent pourtant à la qualité de l’air et à la réduction des îlots de chaleur, mais aussi plus largement à la bonne santé mentale et physique des résident·es qui peuvent y passer du temps. L’absence de ces espaces expose les communautés à une vulnérabilité accrue face au réchauffement climatique.

La question économique

La question économique est aussi un dommage collatéral du racisme environnemental, souligne Black Environmental Initiative. Pour l’organisme, le mouvement environnemental a été historiquement porté par des communautés blanches, faisant peu ou pas de place aux communautés noires et marginalisées. Celles-ci sont donc à la fois écartées de la définition des enjeux qui méritent d’être abordés et des solutions à défendre, mais aussi des emplois rémunérés qui existent dans le mouvement environnemental et l’économie verte.

« Les enjeux environnementaux vécus par nos communautés ne sont pas souvent priorisés par les décideurs. »

Muzamil Gadain

Face à ce constat, l’organisme a mis sur pied le projet « Emplois verts » qui vise à former et mentorer des personnes noires au sein d’emplois dans les secteurs de l’énergie verte, des politiques environnementales et de la science du climat.

« Face au constat que les enjeux environnementaux vécus par nos communautés ne sont pas souvent priorisés par les décideurs, on croit qu’en formant davantage de personnes noires dans le secteur de l’énergie verte et de l’environnement, ces personnes pourront mieux lutter contre la crise climatique dans leur propre communauté », explique le coordonnateur Muzamil Gadain.

Encore du chemin à faire

Si le gouvernement Legault nie encore l’existence du racisme systémique, le gouvernement du Canada, lui, admet l’existence du racisme environnemental. Samuel Lafontaine, porte-parole d’Environnement et Changement climatique Canada, a expliqué à Pivot que le racisme environnemental est un « fait de longue date au Canada ».

Le 8 février dernier, le gouvernement du Canada a lancé une démarche inédite de consultation publique afin de renforcer la Loi canadienne sur la protection de l’environnement, en vertu du projet de loi C-226 visant à faire progresser la justice environnementale. Le gouvernement déposera d’ici juin 2025 une stratégie nationale pour prévenir et combattre le racisme environnemental.

Pour Black Environmental Initiative, de tels développements sont de bon augure. Mais encore faut-il qu’il y ait une représentation adéquate des communautés concernées au sein des instances de pouvoir, sans quoi il serait étonnant que les réalités du terrain soient réellement comprises, croit Muzamil Gadain.

De nombreux·ses Canadien·nes se plongent dans l’ignorance collective.

« Tant que les gens au pouvoir sont déconnectés de la réalité quotidienne de nos communautés, comment sont-ils censés prendre des décisions pour nous? » demande-t-il. « Si nous avons des gens au pouvoir qui vivent les conséquences d’un Canada raciste, ils seront en mesure d’implémenter des politiques et des efforts pour agir contre le racisme environnemental. »

Un autre constat évident, selon le coordonnateur de projet, est aussi l’ignorance collective dans laquelle se plongent de trop nombreux·ses Canadien·nes. « Un premier pas est de reconnaître le tort causé par les ancêtres colonisateurs, s’éduquer sur l’histoire du colonialisme au Canada, et comprendre ses impacts continus sur la nature, le territoire, les gens. »

Muzamil Gadain rappelle aussi que la lutte au racisme environnemental se fera aussi avec les allié·es : que ce soit en soutenant financièrement des initiatives pour la justice environnementale, ou encore en étant bénévoles pour un organisme de quartier, l’ensemble de la société pour offrir son appui aux communautés racisées et autochtones.

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