La sainte alliance de Danielle Smith

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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La sainte alliance de Danielle Smith

La première ministre de l’Alberta s’attaque surtout aux jeunes trans pour accentuer le clivage avec Ottawa.

Avec l’accélération du virage à droite des pouvoirs publics du pays, plus rien ne surprend.

Il y a à peine deux semaines, Danielle Smith, première ministre de l’Alberta, faisait salle comble en compagnie de Tucker Carlson, figure déchue de Fox News et complotiste notoire. Mercredi dernier, elle annonçait qu’elle s’attaquait aux jeunes trans, façon MAGA.

Smith a annoncé également que l’Alberta aurait un bureau à Ottawa, une initiative directement inspirée du Québec. La cheffe du gouvernement provincial a en effet une admiration avouée pour la façon dont la Belle Province dirige ses affaires avec le fédéral. Elle a bien vu qu’au-delà de seulement échouer à réaliser l’indépendance, le Québec a profondément changé la fédération au cours des dernières décennies en s’accaparant toujours plus de pouvoir. La clé de voûte de sa stratégie : blâmer Ottawa.

Et c’est ce qu’elle fait, d’une façon étrangement habile.

La question du « comment »

L’annonce de mesures qui visent à légiférer sur le corps des jeunes trans n’est à mon avis qu’un coup de plus dans son stratagème. Mais c’est un gros coup qui pourrait représenter une catastrophe pour la protection de l’autonomie corporelle au pays.

À vrai dire, on en sait encore très peu. À coup sûr, les mesures seront contraires à la Charte canadienne des droits et libertés, ce qui pousserait probablement la province à utiliser la fameuse clause dérogatoire.

Elle utilise les personnes trans comme Legault utilise la religion ou la langue.

Il n’en reste pas moins que la méthode d’interdiction est floue – pour les questions médicales du moins. Les États américains utilisent le droit criminel pour dissuader les médecins d’offrir des soins transaffirmatifs, mais il n’y a qu’un seul Code criminel au Canada et il relève du fédéral. Il faudra donc que Danielle Smith fasse avec le prochain gouvernement fédéral si elle veut utiliser cette voie.

J’imagine donc que Smith va se rabattre sur la voie bureaucratique, un peu comme le Nouveau-Brunswick fait avec l’avortement. Limiter les soins à une seule clinique par exemple, sous prétexte d’en améliorer la qualité, comme le laisse soupçonner son désir avoué de rapatrier certaines procédures transaffirmatives dans sa province en recrutant des chirurgien·nes.

Peu importe comment Danielle Smith compte s’y prendre, l’escalade avec Trudeau est inévitable. Le fils du gars de la Charte ne va pas laisser les provinces ignorer la constitution chaque fois qu’elles s’en prennent aux minorités.

La façon même dont la politicienne de l’Ouest a décidé d’annoncer sa décision pue l’opportunisme politique à plein nez. Elle utilise les personnes trans comme Legault utilise la religion ou la langue. Mais le racisme pogne moins ailleurs au pays apparemment, alors on est ce qu’elle a de mieux. Surtout qu’avec ce thème, elle peut surfer sur la vague orange faux-tan qui s’éternise péniblement chez les conservateurs.

Le sage pointe la lune

Parlant de la CAQ, il y a du nouveau sur le front de l’est avec la sortie d’un appel à l’action pour la dissolution du Comité des sages. Une trentaine d’organisations l’ont déjà signé, sous le slogan « nous ne serons pas sages », pour appeler à l’organisation autonome des communautés 2SLGBTQIA+ et des leurs allié·es.

Une manifestation est déjà prévue le 31 mars à Montréal pour le Jour de la vengeance, mettez ça à votre agenda.

Il n’y a pas cent façons de le dire : la situation est pourrie en ce moment pour les personnes trans au Canada.

Notre réconfort se trouve dans le fait que nous avons profité des dernières années pour bâtir des réseaux de solidarité qui n’existaient pas. On retrouve dans les signataires de l’appel non seulement des groupes 2SLGBTQIA+, mais aussi des groupes étudiants, féministes et antiracistes.

La bataille qui nous attend sera sûrement pénible, mais elle ouvre la possibilité de tisser des solidarités à travers toute la société.

Le fou regarde le doigt

Cela dit, ce que nous rappelle la cheffe conservatrice albertaine, c’est que cette guerre culturelle se joue à l’échelle continentale.

Par exemple, elle n’a aucun problème à s’associer aux mensonges électoraux de Trump et aux politiques de Ron DeSantis, parce que ces hommes ont une meilleure visibilité qu’elle auprès de son propre électorat.

Pour savoir où nos conservateurs frapperont en prochain, il suffit de regarder aux États-Unis. Là, le sabotage de l’entente bipartisane sur l’immigration et « l’armée de Dieu » qui veut défendre la frontière me laissent présager que l’immigration sera un thème important pour l’extrême droite américaine. Mais la faible popularité des rhétoriques anti-immigration dans le reste du Canada pose un défi pour des gens comme Poilievre, qui seraient tenté·es de s’aventurer sur ce terrain.

La bataille qui nous attend ouvre la possibilité de tisser des solidarités.

Mais le Québec évolue dans une bulle culturelle et linguistique où ce genre de rhétorique sature déjà l’espace public. Le chef conservateur sera-t-il tenté d’échanger des votes ontariens pour des votes québécois? L’opportunité doit être chaque jour plus tentante. Sinon, il devra se rabattre sur le Bloc pour affronter les votes de confiance en situation minoritaire, comme le faisait Stephen Harper.

Alors que s’amorce notre mobilisation sur le Comité des sages, gardons en tête le contexte fédéral et continental. Si ça se trouve, ce pourrait être le discours anti-immigration au Québec qui ouvrira les portes du 24 Sussex à Pierre Poilievre et qui lui donnera finalement accès au Code criminel.

Malgré elle, Danielle Smith nous rappelle que plus que jamais, nous devons serrer les coudes devant les multiples faces de la réaction. Si son théâtre politique s’étend à tout l’hémisphère et à tous les aspects de l’État, faisons que le nôtre soit plus vaste encore.