Pour en finir avec la transmisogynie

Judith Lefebvre Chroniqueuse · Pivot
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Pour en finir avec la transmisogynie

Ou pourquoi les femmes trans ont si peu à gagner des politiques gouvernementales et des luttes 2SLGBTQIA+ et féministes actuelles.

Cette semaine, j’avais une réunion pour étudier les demandes de soutien au fonds d’aide mutuelle de TRAPs, un collectif transféministe auquel je participe. L’argent distribué à celles qui en ont besoin provient des levées de fonds et des cotisations récurrentes que nous recevons, principalement de femmes trans.

Nous n’avons pas les moyens de faire plus de deux appels par année. Pour celui qui se terminait le 31 décembre, les demandes reçues totalisaient presque 9000 $. Nous avons été capables de distribuer 2250 $.

Je suis assez émotive ces temps-ci, le stress minoritaire finit par peser et devoir être l’arbitre de la misère, ça a été la goutte de trop. En pleine réunion, alors que le ton montait parce que nous devons faire des choix éthiques impossibles dont les conséquences nous échappent, j’ai pleuré. Qui mérite une poignée de change pour passer le mois, celle qui vient de perdre son travail ou celle qui vient de perdre son logement?

Pendant ce temps, ASTTeQ, le seul programme de première ligne pour les personnes trans les plus vulnérables qui offre un soutien matériel réel pourrait devoir suspendre ses services, faute de financement. Étant données les orientations du nouveau Plan de lutte contre l’homophobie et la transphobie, plusieurs doutent que ce programme puisse bénéficier des fameux 11 millions $ supplémentaires que la ministre Martine Biron a annoncé pour nous faire gober le comité de sages.

Un Plan de lutte contre les femmes trans

Cette dernière a passé les mois de novembre et décembre en conférence de presse à annoncer des pinottes à saupoudrer sur des organismes d’éducation, sans plan de soutien matériel. De l’argent pour la « sensibilisation », pour « l’atteinte de l’égalité hommes-femmes », mais combien pour nous?

Les femmes trans sont toujours incluses dans les politiques d’État 2SLGBTQIA+ ou pour la condition féminine, et pourtant il n’y a pas un kopek qui se rende à elles. On se fait noyer dans des programmes qui, sous prétexte de nous inclure, ignorent nos enjeux spécifiques et accroissent l’écart qui nous sépare déjà des autres femmes et de la communauté queer.

Dans ces conditions, la lutte contre la transphobie est une lutte contre les femmes trans.

Le Conseil du statut de la femme n’a pas de siège réservé aux femmes trans, les programmes d’égalité hommes-femmes ne réservent aucune ressource pour nous, même chose pour le financement au milieu 2SLGBTQIA+.

Pourtant, les femmes trans sont la population la plus précaire de ces deux groupes. À titre d’exemple, si le taux de recours au travail du sexe chez les personnes trans est relativement similaire selon le sexe assigné à la naissance (plus ou moins 14 %), les travailleuses transféminines rapportent près de cinq fois le nombre d’incidents transphobes, trois fois plus d’incidence de harcèlement policier et deux fois plus de violences physiques ou sexuelles que leurs collègues assigné·es femmes à la naissance.

Les femmes trans sont la population la plus précaire parmi les femmes et parmi les personnes 2SLGBTQIA+.

Il n’y a même pas de suivi des écarts salariaux spécifiques aux femmes trans au pays, alors que les plus récentes statistiques indiquent qu’aux États-Unis, les femmes trans reçoivent 0,60 $ pour chaque dollar gagné en moyenne et perdent jusqu’à 30 % de leur salaire lorsqu’elles transitionnent. Des statistiques alarmantes qui devraient inquiéter n’importe quelle féministe.

Les soins transaffirmatifs des femmes trans ne sont pratiquement pas couverts par le régime d’assurance maladie, qui se limite à certaines formes d’hormonothérapie et aux chirurgies génitales (une seule intervention, les révisions ne sont pas remboursées). Et on ne parle pas de la violence médicale et gynécologique qu’encourage un système fondé sur la toute-puissance des médecins sur nos corps.

Et après, le gouvernement finance l’éducation et la sensibilisation des cis, comme si ça changeait quoi que ce soit à nos vies.

Ça prend un ministère

Pour moi, c’est évident que le comité des sages doit être aboli dans les plus brefs délais, et Martine Biron devrait être la première à le demander. L’empereur est nu, on le voit bien que la ministre sans ministère est aussi sans influence et sans pouvoir. Rappelons qu’une ministre « responsable » comme Mme Biron a un pouvoir limité et doit se contenter d’appliquer les lois existantes, tandis qu’un « secrétariat » comme celui à la Condition féminine est confiné à un rôle consultatif.

Le gouvernement de Martine Biron a mis sur pied un comité fantoche pour la contourner et il n’y a aucun investissement dans la lutte contre l’homophobie qui va nous faire croire que ce ne sont pas les monsieurs qui décident. C’est une humiliation publique.

On voit bien que la ministre sans ministère est aussi sans influence et sans pouvoir.

L’an dernier, le Conseil québécois LGBT, un regroupement d’organismes communautaires, a pris deux positions contre les intérêts des femmes trans. Il a d’abord dénoncé le passage du Bureau de lutte à l’homophobie et la transphobie vers le Secrétariat à la condition féminine, sous prétexte que les enjeux LGBT ne sont pas « auxiliaires à la condition féminine », comme si ce n’était pas d’un sexisme patent. Puis, il a accepté de collaborer au comité des sages, la patente conçue précisément pour contourner le secrétariat.

Il me semble que si le Conseil LGBT n’était pas aussi borné à refuser de joindre la campagne du Groupe des 13 pour la création d’un ministère des Droits des femmes et de l’Égalité en bonne et due forme, chargé de l’égalité de genre sous toutes ses facettes, tout le monde serait mieux servi. D’une part, le Bureau de lutte contre l’homophobie et la transphobie aurait plus de capacité d’action et, d’autre part, les femmes trans, lesbiennes, bisexuelles, etc., pourraient plus facilement faire valoir leurs intérêts spécifiques – intersectionnels – plutôt que de se perdre dans des programmes conçus en silo et qui ne répondent jamais à leurs besoins.

Le milieu communautaire 2SLGBTQIA+ n’est pas particulièrement féministe, mais là on parle de délibérément nuire à la moitié de la communauté afin de conserver le monopole du crachoir.

C’est mesquin, corporatiste et misogyne.

On n’endurera plus la transmisogynie

Si la transphobie est une attitude hostile envers les personnes trans, la transmisogynie, c’est-à-dire l’oppression spécifique des femmes trans, est dissimulée plus souvent qu’autrement. La violence envers les femmes trans relève d’une complicité généralisée au sein de la population, qui banalise, invisibilise et normalise ces inégalités.

La transmisogynie, c’est l’inaction de nos proches, de nos ami·es, de nos conjoint·es. C’est leur gaslighting constant, leur « splaining, leur exploitation épistémique (combien de personnes ont fait leur carrière académique sur notre dos), leur paternalisme.

On sait ce que vous faites, c’est pour ça qu’on s’organise en non-mixité, loin de vos espaces « trans inclusifs ».

C’est le refus de reconnaître nos oppressions spécifiques au sein des communautés 2SLGBTQIA+ et féministes. C’est parler de « transphobie » à toutes les sauces et de manière vague, alors que c’est essentiellement nous qu’on diabolise sur la place publique et contre qui on appelle à la violence de l’État et des hommes.

La transmisogynie, ce n’est pas la violence des inconnus dans la rue, mais le prolongement de cette violence jusque dans notre intimité. Ne croyez pas qu’on ne se parle pas entre nous simplement parce qu’on ne vous dénonce pas publiquement par peur de représailles. On sait ce que vous faites, c’est pour ça qu’on s’organise en non-mixité, loin de vos espaces « trans inclusifs ».

Mais j’ai confiance que par la lutte transféministe autonome, nous obtiendrons réparation et ferons reconnaître notre dignité. Que les groupes qui nous ont historiquement fait violence vont faire mieux qu’« inclure » les femmes trans dans des milieux toujours aussi transmisogynes où c’est finalement encore pire qu’être exclues.

Ma résolution pour 2024, c’est d’arrêter de me taire. Je serai la féministe rabat-joie, tant pis. Et j’invite les féministes de tous les horizons à faire la même chose. Désolidarisez-vous de nos oppresseur·es, dénoncez les personnes transmisogynes peu importe leur identité de genre ou leur orientation sexuelle et surtout, responsabilisez-vous quant à votre participation à ce système d’oppression.